Criton – 1964-05-09 – Ben Bella sur la Place Rouge

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Le Courrier d’Aix – 1964-05-09 – La Vie Internationale

 

Ben Bella sur la Place Rouge

Ben Bella a pris la place de Castro à la parade du 1er Mai à Moscou, à la droite de Krouchtchev. On l’a nommé Prix Lénine de la Paix et héros de l’Union Soviétique. Si l’on prenait à la lettre les discours prononcés par les deux Chefs d’Etat, l’Algérie ferait partie du Bloc soviétique. En fait, derrière cette fraternité officielle subsistent bien des réserves. Toutefois, la collaboration soviéto-algérienne prend de l’ampleur. Voilà bien un cas où les prévisions qu’on pouvait faire il y a deux ans se réalisent exactement. Il est des situations où une sorte de logique se développe. Les événements à point nommé confirment l’inévitable.

 

La Rentrée de la France à l’O.N.U.

U Thant, le Secrétaire général de l’O.N.U., est venu à Paris et ce n’est pas sans surprise qu’on a entendu de sa bouche l’éloge du Général de Gaulle et de sa politique. Les grands personnages ont, quand ils veulent, la mémoire courte. Mais le public a encore le souvenir des sarcasmes adressés à l’O.N.U., ce « machin » incapable de besogne utile, et le refus de payer, tout comme les Soviets, la part des frais incombant à la France pour l’opération du Congo. Or l’O.N.U. est à court d’argent et le Gouvernement français, pour sauver la face, va payer les 16 millions de dollars arriérés à titre de don et non comme l’acquittement tardif d’une dette. On ne sait si les Russes en feront autant. On en doute. Le sens de cette volte-face est aisé à comprendre : l’O.N.U. est aujourd’hui dominée par la masse des petites nations, certaines minuscules, et les Grands en ont perdu le contrôle. La règle de la majorité, malgré les artifices de procédure et les intrigues de couloirs, est difficile à éluder. La loi y est faite de plus en plus par les groupes, afro-asiatique, neutraliste ou latino-américain. Pour tenter de se faire le champion du Tiers-Monde, il faut avant tout s’intégrer activement aux combinaisons onusiennes. Le mépris n’est plus de saison. Il ne l’a d’ailleurs jamais été.

A l’époque où cette attitude fut prise, nous disions ici que si la plupart des arguments avancés contre l’institution internationale étaient justifiés, il était fâcheux pour une nation qui se veut grande, non seulement de se tenir à l’écart des débats qui s’y déroulent, mais d’afficher publiquement son dénigrement. L’erreur est corrigée et ce serait tant mieux si l’on n’en devinait les raisons : se servir de l’O.N.U. pour diviser davantage petits et grands et faire échouer tout ce qui pourrait servir les intérêts ou les desseins des Anglo-Américains. On l’a vu récemment dans l’affaire d’Aden, on le verra quand se reposeront les questions du Sud-Est Asiatique ou de Cuba.

L’O.N.U. a évidemment pour les passionnés d’intrigues politiques un attrait compréhensible. Il est même étonnant qu’on ne s’en soit pas avisé plus tôt. Le jeu est cependant dangereux si l’on n’est pas le plus fort. En veut-on des exemples ? Depuis la reconnaissance de Pékin par la France et les propos visant à la neutralisation du Vietnam, nos exportations vers Saïgon ont diminué de 80%. On craint même que les entreprises françaises ne soient nationalisées. Quel avantage voit-on en contre-partie ? Le préjudice ne s’arrête pas là : la débâcle africaine inaugurée en 1958 se poursuit. L’affaire du Gabon n’est pas terminée ; le Tchad expulse nos militaires. Il n’en faut pas beaucoup pour tourner la tête aux maîtres éphémères de ces Républiques noires. On accuse les Américains d’y saper nos positions. Vrai ou non, il ne faut pas s’étonner qu’ils ne mettent guère d’empressement à les défendre.

 

La Fusion Tanganyika-Zanzibar

La fusion du Tanganyika et de Zanzibar a intrigué tout le monde et nous relations ici les hypothèses variées qu’on avançait. J. Alsop, généralement informé à bonne source, en donne une version vraisemblable dans le « New York Herald ». L’affaire se serait déroulée sinon en accord du moins en concordance entre les U.S.A., l’Angleterre et l’U.R.S.S. Sous la direction de l’entreprenant Cheik Babu, Zanzibar allait devenir une base chinoise. Les Russes, pour leur disputer la place, avaient acheté au prix fort les clous de girofle produits dans l’Île et envoyé des cargaisons d’armes pour soutenir le Gouvernement ou plutôt l’homme des Soviets, le ministre Hanga. Un groupe d’Allemands de l’Est accourait aussi en qualité d’experts. Mais Babu était ministre des Affaires Étrangères et surtout contrôlait la police. Les communistes chinois lui avaient donné 500.000 dollars pour ses services et sa propagande. Les forces armées lui obéissaient. Mais Babu, sûr de son pouvoir, commit l’imprudence de partir pour l’Indonésie. C’est alors que l’homme fort du Tanganyika, le Ministre des Affaires étrangères Kambona entreprit avec Hanga et le Président du Zanzibar, Karume une négociation éclair. Le président Nyerere s’envola pour Zanzibar et en un jour, la fusion des deux pays fut conclue. Quand Babu revint, il n’eut plus qu’à se rallier. Entre temps, le groupe chinois avait vainement tenté de faire opposition. Evidemment, les Russes en nombre à Zanzibar ont monté l’affaire. Les Américains n’en ignoraient rien et ont laissé faire, et les Anglais ont offert des armes pour la défense du nouveau groupement.

Les Chinois en tout cas ont subi un sérieux échec ; les Anglais et les Américains sont délivrés du cauchemar d’un nouveau Cuba sur la Côte d’Afrique Orientale et les Russes vont pousser leur influence dans le nouvel Etat. Cependant, nous notons pour notre part que Babu fait partie de l’équipe ministérielle du nouvel Etat- Les pro-Chinois ne sont donc pas éliminés. Sans doute les Anglo-Américains, ont-ils persuadé le Président Nyerere de les conserver pour tempérer les ardeurs des Soviétiques.

Cette pittoresque histoire montre à quel point la nouvelle Afrique, dans son incohérence, peut être le théâtre des intrigues des Grands et qu’au surplus les adversaires d’hier savent s’entendre quand leurs intérêts les y portent. Les idéologies sont remises au vestiaire.

 

La Situation en Allemagne Fédérale

Le Chancelier Erhard vient de remporter aux élections du Land de Bade-Wurtemberg un succès personnel qui relève son autorité, ce dont il a grand besoin. On a remarqué que le président Johnson a déclaré publiquement qu’il conseillait au Chancelier allemand de chercher à s’entendre avec les Russes, et l’on parle d’un voyage d’Erhard à Moscou. On sait qu’il avait été question d’un autre voyage : celui du Général de Gaulle, préparé par les visites d’Edgar Faure et de Giscard d’Estaing en U.R.S.S. Là encore, les intrigues vont bon train. Les Allemands de Bonn se montraient très inquiets de ces tentatives de liaison franco-russe. On allait jusqu’à craindre une reconnaissance de Pankow par la France, ce qui fut d’ailleurs officiellement démenti. Mais il y a Berlin où les Français sont présents et hier encore l’ambassadeur de France, Margerie, a eu avec son collègue russe à Berlin-Est un entretien qui a fait sensation. La détérioration des relations franco-allemandes, l’hostilité personnelle des deux gouvernants ont créé un malaise qui n’est pas sans rappeler les jours sombres de la fin de la République de Weimar. Les Allemands de l’Ouest avaient mis beaucoup d’espoir dans la réconciliation avec la France, œuvre patiente d’Adenauer. Ils y croyaient. Ils se sentent de nouveau seuls en Europe avec les Américains comme unique appui, ce qui les oblige à faire ce que veut Washington et de ce côté-là, ils n’ont pas d’illusion. Les Américains, pas plus à Yalta qu’aujourd’hui, ne veulent avoir de soucis avec l’Europe Continentale. Ils en ont assez de par le monde et le statu-quo à Berlin et la division de l’Allemagne leur paraissent tolérables. Ils souhaiteraient que Russes et Allemands s’entendent.

 

Le Réveil du Nazisme

Mais chez beaucoup d’Allemands, cette perpétuation de la défaite garantie par la France et l’U.R.S.S. réveille des sentiments nationalistes. Le nazisme se relève. Un certain Hoggan qui vit aux U.S.A. financé par les Nazis de là-bas, par surcroît auteur d’un livre qui justifie la politique d’Hitler, va venir en Allemagne faire des conférences publiques à Heidelberg et à Düsseldorf sous les auspices d’un club qui se dit d’études historiques. Le Ministre de l’Intérieur Ouest-Allemand ne sait comment l’interdire. Il n’en a pas les moyens légaux. Il y a par ailleurs l’affaire des savants allemands qui travaillent au Caire à fabriquer des fusées pour Nasser et qu’on ne sait comment rappeler. Tout cela n’a pas grande portée, mais c’est un symptôme : le nationalisme est contagieux et avec les Allemands, hélas, on sait où cela mène.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1964-05-02 – La Grande et la Petite Histoire

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Le Courrier d’Aix – 1964-05-02 – La Vie Internationale

 

De l’histoire en train de se faire que nous décrivons dans ces colonnes, il faut distinguer la grande, celle qui se déroule et mûrit lentement, de la petite faite de mille épisodes souvent contraires mais qui dans l’ensemble se modèlent sur la grande et contribuent à la former. La grande histoire, c’est le schisme sino-soviétique et le rapprochement graduel aussi des Russes et des Américains. Aujourd’hui, parlons de la petite et nous allons voir comment elle s’insère dans l’autre.

 

La fusion Zanzibar-Tanganyika

Une sorte de coup de théâtre : la fusion de Zanzibar et du Tanganyika. L’Île aux épices, comme on l’appelle, venait à la suite d’une sanglante révolution, au lendemain de son indépendance, de passer dans l’autre camp. Et la voilà sans préavis rattachée à l’Etat voisin de Julius Nyerere, qui avait récemment fait appel à l’armée anglaise pour se libérer d’un coup d’Etat. Là-dessus, deux hypothèses se présentent. Ou bien le Président de Zanzibar, Karume qui passe pour modéré a profité de l’absence de son Ministre des Affaires étrangères Babu, révolutionnaire et pro-Chinois, précisément en tournée en Asie, pour rattacher son pays au voisin pro-occidental ou bien, à la suite d’une lutte de factions, l’une dirigée par Pékin et l’autre par Moscou, les Soviets l’auraient emporté et pour éliminer l’influence rivale auraient poussé Kurume à se lier à Nyerere. Les avis sont partagés. Nous verrions une troisième hypothèse que l’acquiescement de Babu à la fusion des deux Etats pourrait accréditer, c’est que les pro-Communistes de Zanzibar profiteraient de la fusion pour s’installer dans la place sur le continent noir, c’est-à-dire à Dar es Salam, la capitale du Tanganyika. On verra. D’ailleurs, les trois hypothèses peuvent être simultanément valables dans ces pays où la logique ne gouverne pas la politique, où les factions changent de cap selon le vent.

 

Lübke en Amérique Latine

Le Président de l’Allemagne fédérale, Lübke, vient d’arriver en Amérique du Sud où il va accomplir le même voyage que doit entreprendre le Général de Gaulle. Il est significatif qu’il se soit arrêté d’abord à Miami aux U.S.A. Le Ministre des Affaires étrangères Schröder qui l’accompagne parlera avec ses collègues Sud-Américains des mêmes problèmes que le Président français, à savoir l’assistance allemande à leur économie chancelante, et, là-dessus, les moyens de la République fédérale dépassent les nôtres. S’il les emploie de concert avec les Etats-Unis, cela leur donne plus de poids. Les masses seront moins intéressées par le Président allemand qui n’a rien d’une vedette, mais les gouvernants y feront plus de cas par ce qu’il leur apporte de substantiel.

 

Ben Bella à Moscou

Ben Bella est à Moscou. Il assistera à la parade du 1er Mai d’où les Chinois seront absents. On s’accorde à reconnaître que le Congrès du F.L.N. qui s’est tenu à Alger a renforcé la position intérieure de Ben Bella et qu’il est assez sûr de son pouvoir pour passer une quinzaine en compagnie de Krouchtchev à visiter l’U.R.S.S. Les Russes ont accordé à l’Algérie une aide considérable, 500 millions de NF, surclassant ainsi l’aide chinoise, ce qui leur vaut naturellement la préférence que l’Algérien leur octroie. Succès tactique donc de Moscou sur Pékin dans le pays que les communistes ont, depuis son indépendance et même bien avant, considéré comme la porte de leur pénétration en Afrique. Alors que dans un prudent silence les Russes peu à peu abandonnent Cuba trop risqué et surtout trop coûteux et de plus de profit politique incertain depuis les événements du Venezuela et du Brésil, par contre, l’Algérie avec son socialisme qui s’affirme de plus en plus proche du collectivisme peut devenir, s’il ne l’est déjà, un point d’appui capital en Méditerranée pour gêner les Puissances occidentales. Les accords avec les U.S.A. n’empêchent nullement les Soviets de leur faire pièce partout pour tenir une monnaie d’échange dans des négociations secrètes. Les sous-marins russes opèrent constamment en Méditerranée côte à côte avec les Américains, notamment autour de Chypre. Ils sont, de part et d’autre, armés de fusées de type Polaris. Les Etats-Unis ont une base à Rota en Espagne près de Cadix. Les Russes en voudraient bien une dans les parages depuis qu’ils ont dû abandonner celle d’Albanie, et l’Algérie est tout indiquée surtout depuis que Nasser a refusé de leur accorder Alexandrie au moins comme installation permanente. Le problème stratégique n’est pas ici prépondérant ; la paix n’est plus en cause. Les Soviets appréhendent les difficultés naissantes à conserver leur immense empire, avec les Chinois sur leurs arrières et les satellites d’Europe qui s’émancipent. Pour le maintenir, il ne faut pas que les Américains se montrent trop agressifs et pour leur faire entendre raison, les Soviets ont besoin de bons atouts : l’Algérie en est un. Ben Bella qui veut se libérer définitivement des liens avec la France est tout disposé à les leur fournir.

 

L’Affaire de Chypre et l’O.N.U.

Reste Chypre, une bien triste affaire. Les Anglais s’en sont déchargés sur l’O.N.U., et l’O.N.U. est encore une fois près de l’échec. Les Soviets qui ont poussé de tout leur pouvoir à la solution onusienne s’en félicitent, car tout ce qui peut discréditer l’institution les satisfait. Il faut dire que Krouchtchev a commis à la Maison de verre de Manhattan tant de maladresses que le prestige soviétique y est bien tombé. Celui de l’O.N.U. elle-même ne vaut guère mieux, à tel point que le Premier canadien Pearson propose maintenant de créer une force de police internationale qui ne dépendrait pas directement d’elle, c’est-à-dire en fait que les résolutions du Conseil de Sécurité ne détermineraient pas son emploi. Le pauvre M. Thant joue à Chypre une carte désespérée. S’il échoue, comme on peut le craindre, l’O.N.U. deviendra comme la Commission de Bruxelles une machine administrative sans grand poids sur la politique des Etats. Dans l’affaire chypriote, les Russes ont voulu gagner sur tous les tableaux. Ils ont d’abord soutenu les Grecs et vitupéré les Turcs, poussant Athènes à l’action pour détacher la Grèce de l’O.T.A.N. et la faire entrer dans un groupement balkanique avec l’aide de Tito. Puis comme Papandreou se montrait réticent, les Russes ont cru pouvoir tirer parti de l’irritation de la Turquie contre les Américains et ont fait à Ankara des propositions avantageuses d’assistance économique. Nous avons pu suivre leur jeu à la radio. Il y a quelque temps, les émissions synchronisées par Moscou accusaient les Turcs chypriotes de toutes sortes d’atrocités : puis insensiblement, ils ont fait part égale entre les deux camps et maintenant ils trouvent les Grecs plutôt agressifs et font état de femmes turques de Chypre conspuant les Casques bleus et le général Gyani, et d’étudiants turcs manifestant contre les Etats-Unis. En définitive, on ne voit pas qui tirera avantage de ce guêpier. Heureusement aucun pays ne veut mettre son existence en cause pour Makarios et les fanatiques des deux communautés.

 

Cuba achète du Sucre à la France

Le dernier et non le moindre des succès du collectivisme agraire : Cuba qui ravitaillait l’univers de sucre est contrainte d’en acheter. La France, entre autres, lui en fournira dix mille tonnes. Castro avait conclu des contrats que l’effondrement de la production ne lui permet pas de remplir. Les capitalistes, une fois de plus, le tireront d’affaire.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1964-04-25 – Jeux Diplomatiques

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Le Courrier d’Aix – 1964-04-25 – La Vie Internationale

 

Ceux que les jeux de la diplomatie passionnent sont comblés. Les chefs du communisme sont des maîtres de l’art. On croyait généralement en Occident – bien à tort – que les deux adversaires, russe et chinois, voulaient la rupture. Elle n’aura pas lieu, du moins pour le moment. On disait : « Krouchtchev cherche à l’éviter, les Chinois vont l’y contraindre ». Or, à l’occasion de son 70ème anniversaire, Krouchtchev réunissait un petit sommet de ses fidèles. Il venait de couvrir d’anathèmes Mao et ses acolytes et il se préparait à convoquer en assemblée plénière tous les Partis frères pour prononcer l’exclusion des Chinois. C’était une feinte. Il voulait obliger les Chinois à reculer, et ils l’ont fait. Un télégramme chaleureux signé des quatre Grands de Pékin : Mao, Liu Cha Chi, Chu Te et Chou en Laï : « Nos divergences sont passagères. Le Parti communiste chinois et le Parti soviétique seront toujours côte à côte à l’heure du péril contre l’ennemi commun : que les impérialistes tremblent devant notre union. Vive notre unité ». Et Krouchtchev a répliqué : « Nos divergences ne doivent pas nous conduire à la rupture de notre camp socialiste. Nous devons laisser la porte ouverte à une entente ». Ce qui n’a pas empêché le même jour un journal chinois d’appeler Krouchtchev un « fou stupide » et les Albanais de lui retirer solennellement son titre de citoyen d’honneur de Tirana. Le télégramme des Chinois est habile car il donne un argument à ceux qui ne voulaient pas qu’on les condamne.

En effet, dans le Monde communiste se trouvent trois tendances : la première, celle des pro-Chinois, Albanais en tête, les Asiatiques voisins de la Chine et certains partis de l’extérieur, le Japonais et l’Australien entre autres. La seconde tendance : ceux qui appuient Krouchtchev quoi qu’il fasse, mais qui craignaient qu’une excommunication des Chinois n’aggrave leurs difficultés intérieures, à savoir Kadar et Gomulka, Novotny le tchèque qui ne se maintient au pouvoir qu’avec l’appui de Krouchtchev et Ulbricht qui plus qu’aucun autre doit compter sur les armées soviétiques pour survivre et encore Jivkov le Bulgare qui, lui, ne peut se passer des fournitures russes pour tenir son économie en équilibre. La troisième tendance est celle des tièdes ou des réticents : les Roumains d’abord qui n’ont envoyé à Moscou que le Premier ministre Maurer tout à fait à la dernière minute ; les Italiens pour qui une rupture avec Pékin signifierait une crise intérieure du Parti, et encore Castro qui n’a envoyé personne à Moscou et dont nul n’a parlé. Ceux-là seront reconnaissants aux Chinois de leur avoir évité un choix embarrassant et ils n’en seront que plus forts pour se dégager de l’Empire russe, ce que veulent précisément les Chinois. De son côté, si Krouchtchev peut avoir manqué l’occasion de réaffirmer la direction suprême de l’U.R.S.S., il n’est peut-être pas mécontent de n’avoir pas contre lui une minorité importante. Toute la comédie s’est jouée autour de cela. La polémique entre les deux factions n’y perdra rien : querelle de famille.

 

La Conférence de Manille

Intéressante aussi la Conférence de l’O.T.A.S.E. qui s’est tenue à Manille. Comme prévu, M. Couve de Murville a été seul à soutenir la neutralisation du Vietnam. Il a refusé de signer le communiqué final par lequel tous les autres membres de l’Alliance appuient les Etats-Unis dans la lutte contre le Viêt-Cong et ses soutiens d’Hanoï et de Pékin.

Les Etats-Unis ont partout marqué des points. Ceux qui paraissaient vouloir se dégager de leur influence se sont solidarisés avec eux parce qu’ils ont mesuré les risques d’un relâchement. Ils ont trop besoin des Américains pour leur déplaire, surtout au moment où les crédits d’assistance au Tiers-Monde sont très discutés au Congrès de Washington. Les Anglais aussi ont profité de la dissidence française pour obtenir un appui américain à la défense de la Malaysia contre Soekarno. Les Australiens à leur tour se sont engagés à garantir le nouvel Etat, et les Américains jusque-là indécis ont raidi leur attitude.

Même résultat en Amérique latine. Il y a eu le Coup d’Etat au Brésil auquel les Etats-Unis ne sont pas étrangers. Le Brésil est par sa taille et ses ressources le rempart de l’Atlantique-Sud. S’il passait à l’autre camp, les conséquences seraient à long terme plus graves que la présence de Castro à Cuba. Par son influence aussi, le Brésil peut entrainer les autres pays du sous-continent dont l’orientation politique est incertaine. Le Président Johnson veut presser les choses. On dit qu’il va offrir à l’Amérique du Sud une sorte de préférence douanière qui rappellerait la préférence impériale qui lie les Anglais au Commonwealth. L’idée est dans l’air, mais une telle réalisation soulève trop d’objections et de difficultés pour être décidée d’emblée. Cependant, il n’est pas impossible qu’une forme d’association économique ne finisse par unir le continent américain, surtout depuis que le Marché Commun européen, à tort ou à raison, l’inquiète.

 

La Montée de l’Influence Américaine

On n’a pas encore compris, surtout chez nous, combien la puissance des Etats-Unis s’est renforcée depuis la crise du Dollar des années 61-63. Cette défiance à l’endroit de la monnaie américaine s’est dissipée grâce à un concours de circonstances. D’abord la poussée d’inflation en France, l’effondrement du « miracle » italien ; de l’autre côté, la crise agricole en Russie et ses achats massifs de blé et la querelle sino-soviétique qui a affaibli considérablement le prestige du Communisme. Mais surtout, le développement bien équilibré de l’économie américaine, qui se reflète dans les cours records de la Bourse de New-York. Ajoutons l’entrée du Japon dans le concert économique occidental et la solide prospérité de l’Allemagne de Bonn, ces deux pays étant fortement associés au système de libre entreprise américain. Enfin, les relations de plus en plus détendues entre Russes et Américains. Après l’arrêt des expériences nucléaires, Moscou, Washington et Londres annoncent la réduction de leur production d’uranium à des fins militaires. Là encore, il s’agit plus d’un geste que d’une mesure de désarmement, car les deux Grands ont plus de bombes disponibles qu’il n’en faudrait pour détruire l’univers, mais l’effet moral demeure. Et plus significatif encore, le rapprochement qui se dessine entre les deux Allemagnes, malgré les imprécations de Krouchtchev contre Bonn et la visite de son fils et autres experts de l’aéronautique à Londres. De dégel en dégel, la coexistence se précise.

Voilà pour les grands faits, maintenant les petits. D’abord, comme nous l’avons vu, l’Italie au bord de la banqueroute s’est adressée aux Etats-Unis plutôt qu’à ses voisins pour l’aide massive qui peut la tirer d’affaire, et chez nous, l’affaire Bull.

 

L’Affaire Bull

Faut-il rappeler les faits si connus : les « Machines Bull » étaient devenues en quelques années la principale affaire d’électronique du Continent ; malgré les gros appuis financiers dont ils disposaient, les dirigeants durent reconnaître que les ressources nécessaires pour suivre les progrès de la technique dépassaient de loin leurs moyens. La faillite était inévitable. Aucune des grosses entreprises des pays du Marché Commun n’était disposée à s’associer à l’aventure. Un des géants américains le pouvait et précisément la « General Electric ». Le Gouvernement français s’opposa à cette association. Il offrit un plan et un apport financier appréciable, mais il fallait plus : un concours technique que seule la « General Electric » pouvait fournir, sinon il eût fallu payer pour l’électronique comme pour la bombe à hydrogène des sommes fabuleuses pour refaire ce qui est déjà dépassé aux U.S.A.

Devant l’évidence, le Pouvoir français a cédé tout en sauvant la face par le compromis que l’on connaît. Cette affaire a eu dans le monde un grand retentissement. Il faut avoir les moyens de sa politique en industrie comme ailleurs. Les entreprises américaines apportent leur savoir-faire et leurs capitaux qui manquent ou qui seraient gaspillés, elles donnent du travail, des salaires. Ainsi, un bon tiers de certaines branches de l’industrie britannique, presque autant de l’Allemande sont des filiales ou des associées d’entreprises américaines. Anglais et Allemands ne se sentent pas colonisés pour autant. Quoi de plus normal qu’une entreprise qui fournit le capital et l’expérience demande en échange de la richesse qu’elle crée une rémunération équitable de ses efforts ? Il y a là l’occasion d’un profit mutuel et une coopération indispensable. Le Traité de Rome qui a réglementé les ententes et les cartels éventuels n’a guère trouvé matière à s’appliquer. Aujourd’hui, au contraire, on souhaiterait que des ententes entre les Six fassent une Europe industrielle à la taille des U.S.A. Sinon, il faudra bien que ce soient les Américains qui donnent aux Européens les moyens de les concurrencer eux-mêmes. Car c’est bien à cela que l’histoire Bull revient : Par l’apport d’une société américaine, une société française pourra rivaliser avec d’autres affaires, américaines ou non, sur les marchés mondiaux. L’amour propre national n’a rien à y perdre, au contraire.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1964-04-18 – Le Bloc Communiste Écartelé

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Le Courrier d’Aix – 1964-04-18 – La Vie Internationale

 

Le Bloc Communiste Écartelé

Le conflit russo-chinois porté aujourd’hui au paroxysme par les anathèmes de Krouchtchev aura bientôt six ans. Nous en avons ici marqué les premiers signes à l’époque où l’on n’y croyait pas. Au cours des années, il s’est amplifié avec une régularité parfaite comme un orage qui monte. Mais il a fallu les coups de tonnerre pour atteindre la conscience de ceux qui ne voulaient pas y croire, les fidèles de l’idéologie. Les voilà maintenant en pleine confusion en quelque pays qu’ils habitent. Ce n’est pas parce qu’ils hésitent entre deux interprétations d’une même doctrine, mais parce qu’ils découvrent enfin qu’il s’agit d’un conflit entre deux Puissances qui se disputent, et des territoires que l’une a pris à l’autre dans le passé, et des zones d’influence que l’une veut arracher à l’autre par tous les moyens.

Choisir, cela signifie soutenir les appétits du Russe au détriment du Chinois ou inversement, mais s’ils le pouvaient, ils préfèreraient demeurer neutres. Krouchtchev, comme Mao usera de tous les moyens de pression dont il dispose pour les obliger à le suivre. La question qui se pose aujourd’hui, est de savoir dans quelle mesure les Partis pourront se dérober. Tito et les Albanais l’ont fait depuis longtemps en sens inverse ; la Roumanie, elle, vient d’accueillir chaleureusement le nouvel Ambassadeur chinois à Bucarest. Le P.C. italien et même Gomulka souhaiteraient échapper à la Conférence plénière que Krouchtchev veut réunir pour que chacun se prononce sans retour. Le temps n’est plus où les Soviets pouvaient, en faisant manœuvrer leurs chars, réduire les hésitants.

 

Le Dilemme de Krouchtchev

Autre question : l’Occident peut-il se réjouir sans réserve du désarroi de l’autre camp ? pas absolument. Il faudrait pour cela que les Russes renoncent au combat qu’ils viennent d’annoncer contre leurs rivaux chinois, combat qui réunira malgré eux les deux antagonistes contre l’ennemi commun qu’ils appellent l’impérialisme. Il est probable que Krouchtchev au fond de lui-même souhaiterait faire la paix avec l’Occident. Non qu’il ait perdu la foi dans la doctrine dont il s’est nourri dès l’enfance, mais il a perdu confiance dans la capacité des hommes qu’il gouverne à lui donner réalité. Il ne croit plus à l’homme soviétique menant la Russie au triomphe du Communisme. Mais cela, il ne peut le dire. Jusqu’au bout, il devra répéter le contraire.

Il y a quelque temps que nous disons que la vraie guerre froide est terminée, la véritable, celle qui continue, sera conventionnelle. Elle se traduira pour longtemps par de petites manifestations régulières : un avion abattu, un diplomate expulsé, un espion arrêté, un discours véhément. La politique réelle se fera dans l’ombre.

 

L’Incident Franco-Anglais à l’O.N.U.

Un incident diplomatique a fait sensation à l’O.N.U. Le représentant de la France a voté une résolution condamnant le bombardement par les Anglais d’un fort aux confins du Yémen et de la Fédération d’Aden, les Etats-Unis et l’Angleterre s’étant solidarisés pour s’abstenir. La presse britannique s’est dressée contre cet acte diplomatique inamical. I y a quelque temps déjà que Douglas Home avait dit que la France n’était plus un Allié sûr. Le rédacteur diplomatique du « Monde », d’ordinaire très réservé a fait là-dessus un article très commenté par la presse étrangère, en particulier cette phrase : « Le retour aux pratiques cyniques de la diplomatie traditionnelle » risque de compromettre la solidarité entre Alliés qui a permis de résister à la menace aujourd’hui lointaine qui pesait sur eux ». Ces pratiques cyniques sont en l’espèce illustrées et par ce vote hostile à l’Angleterre et par l’accord conclu au même moment entre la France et le Gouvernement portugais que notre auteur appelle « le plus colonialiste de la terre » pour l’octroi d’une base française pour les essais de fusées dans une des Îles des Açores, accord qui prévoit en contre-partie la construction et la livraison au Portugal de quatre escorteurs d’escadre et quatre sous-marins qui ne peuvent être destinés qu’à accroître le potentiel militaire du Portugal pour la défense de ses possessions d’Outre-Mer.

Par ailleurs, on commente le peu de succès du voyage de M. Pompidou qui est allé à Tokyo « vendre » comme disent les Américains, la politique française au Japon. Couve de Murville, de son côté, est à Manille où il a rencontré Dean Rusk et ses collègues membres de l’Alliance dite de l’O.T.A.S.E. où l’on discute du Sud-Est Asiatique. Notre Ministre ne rencontrera pas d’oreilles complaisantes.

Nous ne rappelons pas cela par hostilité à une politique extérieure qui est celle de notre pays, qu’on l’approuve ou non. Toute politique peut se défendre si elle conduit au succès. On est malheureusement certain de son échec chaque jour plus évident. Même si chaque pays du Monde libre défend ses intérêts égoïstement et souvent sans aucune bonne foi, on entend quand même se fixer des limites et observer un « fair play » qui implique une certaine solidarité et des convenances qui s’imposent entre civilisés attachés à une cause commune : ce « cynisme » fait mauvais effet et l’on n’est que trop heureux de se liguer contre.

 

L’Affaire du Troisième Oléoduc Algérien

Le vote hostile à l’Angleterre a une cause que nous avons précédemment exposée : c’est la bataille du troisième oléoduc algérien qu’une société à majorité française devait construire conformément aux Accords d’Evian et dont Ben Bella a confié l’exécution à une société britannique avec la caution financière du Gouvernement de Londres. Un Algérien disait : Alger a été le théâtre des contradictions du Monde communiste (faisant allusion aux violentes attaques auxquelles Chinois et Soviétiques s’étaient livrés à la récente Conférence). Alger est aujourd’hui le champ d’application des contradictions du Monde capitaliste. Il a raison. Quand il s’agit d’enlever une affaire, les Etats capitalistes ne connaissent plus de liens. Que de fois n’avons-nous pas dénoncé cet esprit mercantile qui sacrifie des intérêts supérieurs à des avantages immédiats et sordides !

Une réserve cependant s’impose : les sociétés capitalistes se font concurrence, une concurrence souvent sans merci. C’est leur caractère, leur rôle même. C’est aussi pour le consommateur une garantie qui le sert. Mais quand ces grosses entreprises sentent qu’en luttant pour s’assurer des débouchés elles se nuisent mutuellement, elles ne manquent pas de s’entendre et c’est pourquoi on les accuse de former des cartels. Au contraire, comme c’est le cas ici pour l’Anglais, le mal est sans remède. La firme qui hésiterait à s’engager le fait sans scrupule si l’Etat dont elle dépend l’y incite et lui accorde au surplus la garantie qui le dispense des risques. Alors le bénéficiaire algérien, égyptien ou autre, profite de l’affaire en se gaussant par surcroît de ces rivaux empressés. Ce sont de mauvais tours que les diplomaties se jouent au profit de mendiants ingrats. Ils sont les seuls à ne pas y perdre.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1964-04-11 – Krouchtchev à Budapest

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Le Courrier d’Aix – 1964-04-11 – La Vie Internationale

 

Krouchtchev à Budapest

Le voyage de Krouchtchev à Budapest et la publication simultanée du rapport Suslov sur la crise sino-soviétique mettent un point final à l’unité du Bloc communiste, aussi longtemps du moins que les antagonistes tous deux septuagénaires, Mao et Krouchtchev, demeureront au pouvoir. Les Russes avaient jusqu’ici retardé l’heure de la rupture. Ce n’est qu’après l’échec de la mission roumaine à Pékin conduite par Maurer pour tenter une ultime conciliation que les Soviets ont décidé de proclamer la lutte contre le schisme chinois. Malgré tous les risques que cet affrontement public comporte pour l’Empire russe, il ne leur était plus possible de laisser se développer au sein des partis frères des factions rivales. Chacun désormais devra se prononcer pour ou contre Moscou. L’embarras est manifeste pour certains dont le P.C. italien qui en optant pour Moscou se trouve débordé à gauche par les révolutionnaires irréductibles. Togliatti, pour éviter un débat interne, s’est fait porter malade.

 

Le Choix de la Hongrie

C’est donc un Krouchtchev sombre et d’humeur irritable qui a prononcé en Hongrie des discours vengeurs contre ceux qui préfèrent à l’amitié des peuples « la hache et le couteau ». Et cela devant les mêmes ouvriers hongrois qui voyaient les leurs écrasés par les tanks russes en 1956. Il semble qu’il n’y ait eu dans l’auditoire ni applaudissement, ni murmures. Si la Hongrie a été choisie, c’est que le régime Kadar est celui, de tous les satellites, qui s’est le plus libéralisé et où grâce à la pression des mases, les conditions de vie se sont améliorées depuis la tyrannie de Rákosi. Krouchtchev exploite ce mieux, il a couvert Kadar d’éloges et fait dans ses discours le mouvement le plus marqué vers l’entente avec l’Occident. Kennedy et Johnson sont des gens raisonnables, a-t-il dit, et comme il faut bien que l’impérialisme demeure quelque part, il reste le Pentagone et les revanchards de Bonn.

Ce qu’on en retiendra surtout, c’est l’aveu répété que les méthodes des pays capitalistes ont du bon et qu’il faut les leur emprunter pour développer le bien-être. Cette insistance n’est pas seulement tactique, c’est-à-dire faire miroiter devant les peuples la venue de l’âge d’or du socialisme, mais l’aboutissement d’une évolution intérieure. Avec un peu d’habitude on arrive à distinguer dans les propos des hommes d’Etat, même communistes, ce qui est sincère de ce qui est propagande. Krouchtchev a pris la mesure de ses multiples échecs. Il sait que la crise actuelle de l’économie soviétique n’est pas le résultat de simples erreurs de calcul mais des méthodes d’organisation du système. Comme beaucoup, il ne les croit plus efficaces et dans la mesure du possible il voudrait les modifier, c’est-à-dire faire entrer les règles du capitalisme dans le cadre du collectivisme d’Etat. Il a sur ce point, et il le sent, l’appui de la rue. Mais il a à compter avec les privilégiés du régime et les tenants de la vieille garde. C’est pourquoi Suslov, son porte-parole, a annoncé en passant l’exclusion du Parti des Molotov, Malenkov et Kaganovitch dont on avait perdu la trace. Par contre, pour faire face aux Chinois, Krouchtchev est obligé de battre le rappel des fidèles et d’imposer à nouveau la direction du Parti soviétique aux gouvernements satellites, et c’est là que les difficultés commencent : seuls les Bulgares et les Hongrois y sont tout acquis et, par force, Ulbricht. Mais à Prague, à Varsovie, à Bucarest surtout, le resserrement de l’autorité russe n’ira pas sans heurts.

 

Les U.S.A. : Panama et le Brésil

Tout se tient dans notre monde rétréci et le schisme des communistes s’ajoutant aux revers de leur économie en regard de la prospérité croissante des pays les plus capitalistes fait pencher la balance en faveur des Etats-Unis là même où leur influence paraissait menacée. Panama d’abord où Johnson fait état d’un complet accord après les émeutes récentes, et plus encore le Brésil avec la chute du président Goulart. Celui-ci avait tenté, avec l’aide de son bruyant beau-frère Brizzole d’ameuter à son profit les masses populaires et les syndicats extrémistes, une manifestation monstre avait eu lieu sur son ordre et, à Pâques, une révolte des marins subalternes avait mis en émoi les cadres supérieurs des trois armes. Un pronunciamiento a suivi dans la pure tradition sud-américaine. Les généraux ont renversé Goulart qui s’est enfui en Uruguay, et tout en respectant la Constitution, c’est un général, Branco, qui va assumer la présidence.

Ce qui frappe dans ce scénario familier, c’est l’absence totale d’opposition au coup d’Etat. Pas un coup de feu, ni une goutte de sang, pas de meeting de protestation. Cela à rapprocher des élections récentes au Vénézuela où les terroristes n’ont pas davantage réagi. Et cependant, on sait combien les réformes sociales, à commencer par la réforme agraire, sont pressantes au Brésil et qu’on ne peut guère compter sur Lacerda et ses amis pour les réaliser. Il faut donc admettre que la foi dans les méthodes extrémistes est trop affaiblie pour pousser les foules à descendre dans la rue, que l’ordre présent, si injuste qu’il soit, est moins insupportable que ne le serait l’autre dictature. Un prochain banc d’épreuve sera l’élection présidentielle au Chili où jusqu’ici toutes les chances vont au candidat des gauches anti-yankee, Allende. Là, l’enjeu est sérieux : les mines de cuivre contrôlées par les grandes sociétés des U.S.A.

 

L’Abdication du Roi Saoud

Dans le rapprochement des chefs du Monde arabe dont nous avons marqué l’intérêt, un épisode attendu : l’abdication du roi Ibn Saoud en faveur de son frère l’Émir Fayçal qui entretient avec Nasser des relations qui paraissent cordiales. L’Arabie Saoudite, c’est le coffre-fort du pétrole à l’Est ; à l’Ouest, c’est la Lybie où l’influence nassérienne s’exerce également. Le roi Idriss abdique aussi, et l’agitation s’accroît pour exiger l’abrogation des traités qui permettent aux Anglais et aux Américains de conserver leurs bases militaires en Lybie. Les Anglais sont plus inquiets que les Américains dont la politique arabe est plus nuancée.

Au Yémen où Nasser maintient ses soldats, l’accord semble fait entre Fayçal et l’Egyptien : les Britanniques menacés à Aden toute proche ont bombardé un fort aux confins de leur protectorat qui servait de base aux incursions des Yéménites. L’affaire a provoqué des remous dans l’opinion anglaise et même au sein du Cabinet : la pince nassérienne dont les branches vont du Golfe Persique aux frontières tunisiennes peut-elle écraser les positions des Anglais et mettre en question leurs intérêts pétroliers ? La force militaire peut-elle être employée efficacement ? Et voilà qu’on parle d’un voyage du Général de Gaulle au Caire pour compliquer ce jeu perpétuel des influences en Proche-Orient. Jusqu’ici tant d’intrigues en sens divers n’ont pas changé grand-chose aux positions établies. Elles se sont en quelque sorte neutralisées. En sera-t-il encore de même ? Le pronostic n’est pas sans risque.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1964-04-04 – Conférence du Commerce de Genève

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Le Courrier d’Aix – 1964-04-04 – La Vie Internationale

 

La Conférence du Commerce de Genève

Faute d’événement diplomatique majeur, la Conférence Internationale du Commerce qui se tient à Genève mérite examen. Elle doit durer trois mois, elle réunit les délégués de 123 pays et, si l’on n’en attend guère de résultats positifs d’importance, elle constitue déjà une confrontation des positions les plus diverses. Il y a là en effet les pays industriels dont les vues sont loin d’être semblables, les pays de l’Est avec l’U.R.S.S. et les pays sous-développés qui dans une certaine mesure forment un bloc, celui des revendications. On s’attendait à un débat académique d’une part, c’est-à-dire à l’affirmation de principes généraux sans portée politique, d’autre part à des morceaux d’éloquence politique sur les thèmes habituels : colonialisme et néo-colonialisme , droit à l’assistance des pauvres par les riches, etc…

En fait, l’ambiance a été beaucoup moins polémique. Il y avait pour cela de bonnes raisons : d’abord le conflit sino-soviétique, dont la virulence s’est exprimée à la Conférence d’Alger et qui a plongé les afro-asiatiques dans la confusion, mais surtout le courant hostile aux prodigalités qui s’est manifesté aux Etats-Unis et en France : le Sénat américain qui a déjà réduit l’aide au Tiers-Monde à 3 milliards de dollars a fait savoir au Président qu’elle le sera davantage cette année, et Johnson se contente de demander 3 milliards 400, sans doute pour n’en obtenir que deux, comme il est d’usage.

En France, on sait le retentissement des articles de Cartier dans « Match » contre l’ampleur et le gaspillage de l’aide que nous distribuons outre-mer. De l’autre côté du rideau de fer aussi, on est assez déçu des résultats politiques que l’on attendait de l’assistance fournie. Les Russes sont encore moins généreux que les Occidentaux, même proportionnellement à leurs ressources et ils sont maintenant en concurrence en Afrique et en Asie avec les Chinois qui tirent les marrons du feu de la propagande communiste que l’U.R.S.S. et ses satellites avaient organisée à grands frais. Enfin, il y a eu Cuba qui coûte cher et ne paye pas de retour. Les démêlés actuels de Castro avec ses compagnons de route communistes font craindre qu’il ne tourne au neutralisme et même à un accommodement avec les U.S.A. si ceux-ci s’y prêtaient. Telles sont les données de fait avec lesquelles les pays sous-développés ont à compter à Genève : les revendications outrancières risquent d’importuner davantage des donateurs mal disposés.

Dès l’abord, la douche froide est venue de M. Ball. Le délégué des Etats-Unis a précisé qu’à l’aide que les pays sous-développés sollicitent doit correspondre un égal effort de leur part et qu’ils doivent donner aux capitaux privés qui s’investissent chez eux des garanties de sécurité sans lesquelles ils s’abstiendront, que les dons qu’ils reçoivent ne peuvent être accordés sans contrôle de leur emploi sans justification de la contribution qu’ils apportent à leur progrès économique, autrement dit pour que les fonds ne servent pas en priorité à l’entretien et au luxe de la nouvelle caste dirigeante de ministres et de bureaucrates comme c’est le plus souvent le cas. Quels que soient les résultats de la Conférence de Genève, et personne n’en attend grand-chose, il est clair que l’aide directe gouvernementale ira en s’amenuisant. Par contre, les pays demandeurs bénéficieront de la concurrence que se font les pays industriels dans la recherche de débouchés. C’est à qui offrira les meilleures conditions et les crédits les plus longs pour placer coûte que coûte une production excédentaire, et les Gouvernements pour soutenir l’expansion octroieront les garanties nécessaires. Quant aux matières premières que les pays sous-développés exportent, aucun plan ne saurait les stabiliser : l’abolition du régime colonial les a livrés sans défense au jeu de l’offre et de la demande dont la puissance tutélaire les protégeait dans une large mesure. Ils constatent aujourd’hui tout ce qu’ils y perdent.

 

Le Programme du Sénateur Fulbright

La politique extérieure des Etats-Unis demeure intense : durcissement ou immobilisme ? embarras surtout. Le sénateur Fulbright, démocrate a jeté une pierre dans cette mare : il est pour la souplesse. Que ce soit à l’égard de la Chine rouge, de Panama, du Vietnam ou de Cuba, il croit que les Etats-Unis doivent s’accommoder des situations présentes qui sont plus désagréables que vraiment périlleuses. Il faut sortir des obsessions et négocier avec ceux qu’on ne veut pas abattre. Il n’est pas impossible de trouver avec Castro une forme de coexistence, de donner aux Panaméens quelques satisfactions, d’éviter d’étendre la guerre au Vietnam, de commercer avec les pays communistes, puisque l’on ne peut empêcher les Européens de le faire à notre place et, même sans reconnaître Pékin, ne pas fermer la voie à des rapports futurs que des circonstances nouvelles peuvent permettre. Les adversaires républicains verront là un programme de faiblesse. Il se peut que le président Johnson ait favorisé ces déclarations pour mieux s’y opposer en public. En période électorale, les voies de la politique sont tortueuses. Sauf aux heures de périls, le pouvoir aux Etats-Unis a toujours oscillé entre mous et durs pour tomber le plus souvent entre les deux, comme Kennedy devant Cuba ou Truman en Corée. La puissance des Etats-Unis est immense. En temps de paix, ils n’ont jamais su s’en servir. C’est un instinct bien connu : la faiblesse montrée par les forts les fait haïr.

 

Le Bilan de la General Motors

Puissance immense, disons-nous et surtout économique. La plus grande entreprise du monde, la « General Motors », vient d’acheter à titre publicitaire une page entière de chacun des plus grands journaux européens pour diffuser son bilan. Il vaut en effet qu’on le commente : Chiffre d’affaires 8 mille milliards d’anciens francs ; bénéfice net 800 environ, soit près de 10% ; dividende de 2.000A.F. par action. Des records absolus naturellement. Ce champion du monde du capitalisme ne se porte pas mal, comme on voit, et ceux qui le suivent aux Etats-Unis offrent un tableau analogue, 640.000 personnes dans le monde vivent de cette entreprise géante et vivent bien.

Le secret de cette réussite est simple : une bonne gestion sans doute, mais pas meilleure que d’autres. Surtout une législation qui laisse aux entreprises de gros bénéfices permettant d’investir à volonté selon la demande escomptée de renouveler rapidement l’outillage pour n’utiliser que le plus perfectionné, offrir une rémunération croissante du capital qui invite à l’épargne, instrument indispensable ; de hauts salaires qui permettent d’exiger une haute productivité. La prospérité des Etats-Unis est pour l’heure à un sommet jamais égalé dans leur histoire.

De l’autre côté en U.R.S.S., on est plus bas depuis 1957 : le sixième de la terre ferme du globe avec seulement 220 millions d’habitants dont 40% de paysans, et ce pays n’arrive pas à nourrir sa population !! On cherche fiévreusement des gisements d’or en U.R.S.S. pour payer le blé acheté aux pays capitalistes.

Le lecteur va nous dire : vous rabâchez sans doute. Mais nous qui sommes entre les deux mondes réfléchissons : il n’y a que trois voies possibles : 1°- suivre les méthodes d’Outre-Atlantique, comme nos voisins allemands ; 2°- imiter le système collectiviste ; 3°- adopter une politique économique propre, mais alors pour n’être ni écrasés par les premiers, ni satellisés par les second s’isoler du reste du monde, en relevant un mur douanier qu’on a eu tant de peine à abaisser. Que l’économiste qui sait une quatrième solution nous la dise : chiche !

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1964-03-28 – De Gaulle au Mexique

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Le Courrier d’Aix – 1964-03-28 – La Vie Internationale

 

Le Voyage au Mexique

Les Américains qui voyaient dans le voyage du Général de Gaulle au Mexique une manœuvre dirigée contre leur influence, en sont venus à une plus juste appréciation. Ils ont remarqué d’abord la réserve et la prudence du président Lopez Mateos à laquelle son hôte a dû faire écho : quant aux acclamations populaires, qui n’égalaient pas celles qui accueillirent Kennedy en 1962, les Américains ont reconnu qu’il valait mieux qu’elles aillent au représentant d’un pays libre qu’aux émissaires de Castro. Il en sera de même, à des degrés divers, pour les prochaines visites du Général dans le Sud du Continent américain où les appels à l’indépendance nationale seront entendus avec plaisir par ceux qui trouvent la pression  des Yankees un peu lourde et qui sont le plus souvent les mêmes qui redoutent une révolution qui atteindrait leurs privilèges ou les mettraient sous la dépendance d’une dictature communisante.

Au surplus, dans l’état présent des charges et des ressources disponibles de la France, l’appui matériel qu’elle peut offrir à l’Amérique latine est très limité en regard du potentiel des Etats-Unis. Dans ce domaine, la visite du Président de l’Allemagne fédérale aura plus de poids sans changer toutefois le fait fondamental : le développement de l’Amérique latine dépend de l’apport des Etats-Unis, lié lui-même à la stabilité interne de chacun des pays qui la composent. Malheureusement pour la plupart d’entre eux, les divisions internes et l’instabilité monétaire rendent l’apport de capitaux extérieurs peu attrayant pour les investisseurs et en outre stérile pour le bénéficiaire – l’échec jusqu’ici de « l’Alliance pour le Progrès » lancée par Kennedy n’a pas d’autres causes. Sans ordre, sans confiance, sans monnaie stable, c’est plutôt à un désinvestissement et à un appauvrissement que l’on assiste. A cet égard, toutes les conférences en cours à Genève, à Alger ou à Colombo, qu’elles s’inspirent du capitalisme ou du marxisme, ne seront qu’échanges de projets et de discours. Attendons pour parler de celle de Genève qui durera trois mois.

 

Le Conseil de Solidarité Afro-Asiatique à Alger

Celle d’Alger, où dominent Ben Bella et Sékou Touré, ce sont en coulisse les rivalités de Pékin et de Moscou qui l’orientent : la phraséologie révolutionnaire masque les divergences. Sékou Touré, pionnier de la première heure de l’indépendance africaine, est à Conakry, tenu par ses adversaires pour un progressiste bourgeois. Ben Bella lui-même qui reçoit de l’aide des deux camps et prononce encore le mot de coopération avec les colonialiste est déjà suspect aux éléments prochinois, congolais, camerounais, angolais pour l’Afrique, indonésiens, néozélandais, cingalais, coréens du Nord pour l’Asie et l’Océanie. Dans les assemblées de cet ordre, on trouve toujours un plus rouge que soi qui n’attend qu’une occasion pour vous épurer.

Quoiqu’il advienne, Alger par cette manifestation a tenu ses promesses de devenir le centre de la révolution africaine, ce que ni Le Caire, ni Léopoldville n’ont pu faire. Cette évolution, de modestes habitants de l’Algérie française l’avaient dès le début de la révolte prophétisée. Nous avions, en son temps, relevé leurs propos. Il n’y avait que les officiels pour n’y pas croire. Tout ce qui renforce le prestige de Ben Bella ne fait que précipiter cette fatalité.

 

L’Aide Anglaise et Américaine à l’Algérie

Ben Bella tire parti de la rivalité sino-russe et plus concrètement de la rancœur des Anglo-Saxons contre la politique gaulliste à leur égard. C’est une société britannique avec la garantie financière du Gouvernement de Londres qui se chargera de la construction du troisième pipeline des pétroles sahariens que devait réaliser une Société française. Les Américains fourniront pour les installations d’Arzew, vingt millions de dollars. Grâce à ces concours, ce qui fut le pétrole français deviendra peu à peu algérien et même africain si les Chinois réalisent la route du désert qui reliera l’Algérie à l’Afrique Noire, que ce soit par représailles contre la France ou pour éviter que l’Algérie ne dépende exclusivement des communistes, l’un et l’autre sans doute. Il est clair qu’une politique de coopération aurait pu empêcher ce que nous vaut la politique dite d’indépendance nationale : politique qui n’a aucun sens dans le complexe du monde actuel et qui en a bien moins encore au regard des ressources dont nous disposons. En France même, les yeux peu à peu s’ouvrent.

 

Le Sauvetage de la Lire

Rien ne l’illustre mieux que le sauvetage de la Lire intervenu ces jours-ci au profit de l’Italie et par le concours des U.S.A. Malgré le déficit de la balance américaine des paiements, les Etats-Unis ont mis à la disposition de l’Italie un milliard de dollars auxquels s’ajoute l’appui du Fonds Monétaire International pour 225 millions. C’est à Washington et non auprès de ses partenaires de la C.E.E. que le Gouverneur de la Banque d’Italie, Carli, s’est adressé. Pourtant, l’Allemagne fédérale regorge de devises qu’elle a peine à stériliser et Paris aurait pu faire quelque chose. Cette démarche en dit assez sur l’état présent du Marché Commun dont le nom d’ailleurs comme jadis celui du Benelux commence à s’estomper dans les références de la presse internationale. Mieux, dans ce milliard de dollars, figure une avance de la Commodity Credit des U.S.A. qui va permettre à l’Italie de recevoir, sans les payer comptant, les matières premières nécessaires à son industrie et des produits agricoles qui lui manquent. Nous sommes curieux de savoir comment s’harmoniseront ces avantages avec les règlements élaborés à Bruxelles, en particulier les fameux prélèvements. La solidarité européenne n’a jamais été aussi démentie. Est-ce cela que l’on a cherché ?

 

Le Japon Rend Sa Monnaie Convertible

Un événement qui n’a pas suscité grand commentaire vient de se préciser dont la portée est, à long terme, considérable. Le Japon va, le 1er avril, rendre sa monnaie, le Yen, pleinement convertible : le Japon devient membre de l’organisation de coopération économique européenne (O.C.E.A.) dont les Etats-Unis et le Canada font aussi partie. Voici donc le Japon troisième pilier du Monde libre avec l’Amérique et l’Europe. Si la politique n’y faisait obstacle le quatrième devrait être l’Union Africaine. Cette entrée du Japon dans l’Occident sera au surplus pour l’économie de marché pour le capitalisme, un renfort de première grandeur.

On sait sa croissance fabuleuse depuis la défaite de 1945. Depuis 1950, la production a cru près de trois fois et demie. Premier pour la construction navale, second pour l’électronique et les textiles synthétiques après les U.S.A., troisième pour l’acier dans le Monde libre, et bientôt second aussi, le Japon libéré des restrictions qui l’isolaient va devenir un concurrent prépondérant dans la lutte pour les marchés extérieurs. Ne voyons-nous pas ses produits dans nos vitrines ? Ce sera aussi un bon client. Mais grâce à la frugalité et à la discipline de sa main-d’œuvre, à la puissance de ses trusts si décriés mais si efficaces, le Japon va mettre à rude épreuve les pays industriels d’Europe qui s’enlisent dans l’agitation sociale et l’inflation chronique.

Le défaut de la cuirasse est pour le Japon le manque de capitaux qu’exige une expansion trop rapide, malgré l’ampleur sans égale de son épargne intérieure. Mais il en trouvera qui seront attirés par cette ténacité dans l’effort et cette rigueur dans l’organisation. Ce péril jaune-là est peut-être plus réel que l’autre. Un économiste qui n’est pas un humoriste disait : « Vous verrez : le Japon vendra du riz en Camargue ». De fait, avec 4, 6 millions d’hectares cultivables pour nourrir cent millions d’hommes, le Japon arrive à garantir 80% de ses besoins alimentaires. C’est avec ces miracles-là qu’il faut compter. Revenus de leurs ambitions militaires, l’Allemagne et le Japon ont cherché une compensation dans la puissance économique. L’effort et la discipline qu’elle exige ne sont pas moins difficiles que l’autre. C’est une leçon qu’à notre tour il faudra tôt ou tard apprendre. Sinon, la grandeur restera verbale et le réveil douloureux.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1964-03-21 – Tension Franco-Allemande

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Le Courrier d’Aix – 1964-03-21 – La Vie Internationale

 

Chypre

Ce serait anticiper que de voir l’affaire de Chypre en voie de règlement. Cependant, la fièvre est tombée après l’ultimatum d’Ankara à Makarios le menaçant d’un débarquement turc et celui adressé à l’O.N.U. par les Anglais prêts à replier leurs troupes sur leurs bases : l’un et l’autre ont précipité l’envoi d’une force internationale que toutes les parties ont salué comme un succès pour leur cause. Beaucoup d’émotions sans doute, mais pour nous il était clair dès le début que ni la Grèce ni la Turquie ne voulaient mettre la paix en question pour Chypre. Elles s’y seraient ruinées et la saison touristique approche, ressource essentielle pour la Grèce et dont la Turquie à son tour voudrait profiter. Le sens des affaires en Orient tempère les passions.

 

La Tension Franco-Allemande

Il est des cas où au contraire il les exaspère : on ne saisissait pas clairement les raisons qui avaient opposé le chancelier Erhard au bourgmestre de Berlin Willy Brandt, de leur entrevue orageuse puis, semble-t-il, de leur accord. L’affaire venait de Paris. Le Gouvernement français déniait à celui de Bonn une compétence quelconque dans les problèmes de Berlin ; de plus, il avait encouragé le Sénat de Berlin, dans l’affaire des laissez-passer, à multiplier les contacts avec Pankow. Le journal « Le Monde » devenu officieux y a publié une longue déclaration d’Otto Winzer, vice-ministre des Affaires étrangères de Pankow, où toutes les thèses soviétiques sont défendues avec habileté.

Une mission parlementaire française, quoiqu’ostensiblement désavouée, avait visité Berlin-Est. Un groupe d’industriels l’avait précédée et depuis, on apprenait que deux usines complètes de produits chimiques allaient être installées par des firmes françaises en Allemagne orientale. On pense qu’un bureau permanent va être établi à Berlin-Est pour intensifier les relations commerciales et que les échanges vont se régler sur les plans du Comecon, c’est-à-dire sur le Marché Commun des satellites dirigé par les Soviets. C’est ce qui se serait discuté au cours de la mission Giscard d’Estaing à Moscou et serait mis au point dans un prochain voyage d’Edgar Faure. Ainsi, la zone d’occupation russe en Allemagne dépendrait moins des livraisons de l’Allemagne fédérale qui se verrait enlever des commandes au profit de l’industrie française.

On devine l’inquiétude à Bonn qui à deux reprises a demandé à Paris si on n’entendait pas préparer ainsi la reconnaissance officielle de la D.D.R. comme celle de la Chine de Pékin. Le Gouvernement français l’a jusqu’ici nié, mais par contre a fait savoir à Erhard que la question de Berlin tout comme celle de la réunification de l’Allemagne étaient de la seule compétence des quatre Puissances intéressées, U.R.S.S. par conséquent comprise.

Un an après la signature du pacte franco-allemand, on comprend qu’à Bonn la déception soit cruelle. On cherche à la dissimuler. Après tout, les hommes passent. Cette ténébreuse affaire explique aussi la note violente envoyée récemment par Moscou au Gouvernement Erhard, les « revanchards de Bonn » se trouvent pris entre deux feux : l’histoire se répète.

 

L’Apathie des Etats-Unis

Du côté américain, on paraît plutôt désemparé. On a besoin de l’Allemagne pour étayer le Dollar et les banques allemandes ont ces jours-ci mis en vigueur d’ingénieux systèmes pour stériliser l’afflux des dollars en Allemagne provoqué par l’excédent croissant de sa balance commerciale. Mais la politique extérieure passe au second plan à Washington. Le président Johnson fait piètre figure à la T.V. et il a fort à faire avec ses adversaires à l’intérieur de son Parti, en particulier le clan Kennedy dominé par le frère de l’ex-Président ; Johnson est un texan, un homme du Sud que les Démocrates du Nord n’aiment guère et sa candidature à l’élection de novembre est sourdement combattue. De plus, l’opinion américaine, isolationniste d’instinct, est de plus en plus énervée par les mauvais procédés de ses alliés et de tous les bénéficiaires de la manne du Dollar. Le récent saccage de l’Ambassade américaine à Phnom-Penh et les difficultés au Vietnam Sud ajoutent au malaise. Malgré l’optimisme de McNamara, retour de sa tournée là-bas, on s’inquiète de l’évolution de la guerre et du sang américain qui y est versé chaque jour.

Les problèmes intérieurs ont repris le dessus : Johnson veut s’attaquer à ce qui reste de pauvreté aux Etats-Unis où une famille est pauvre au-dessous de 1.500.000 anciens francs par an. 20% environ du total sont encore dans cette triste situation. Il faut que la prospérité accrue par les récents abattements d’impôts (11 milliards de dollars) résorbe au maximum ce reste de misère qui pour un bon quart touche les Noirs. Cette tendance au repliement sur soi n’est  pas particulière aux U.S.A. Si riche que soit un pays, il reste des zones de sous-développement à réduire.

 

Contre la Civilisation Occidentale

On ne saurait trop méditer la parole de Chou en Laï que nous avons citée ici : le but qu’il poursuit c’est l’élimination en Asie et en Afrique de la civilisation occidentale, c’est-à-dire la civilisation chrétienne et judéo-chrétienne, c’est-à-dire les valeurs que les croyants ont répandues et que les non-croyants ont fait leurs. Ce qui le démontre bien, c’est que ce sont les missions chrétiennes qui sont attaquées systématiquement. Au Congo belge, c’est elles que les bandes de Mulele guidées par Pékin ont ruinées. Du Soudan méridional, on a vu rentrer en Europe, expulsées, de longues files de missionnaires. La persécution est générale, aussi bien en Russie Soviétique où la campagne d’athéisme redouble, où chrétiens et juifs sont l’objet de mesures de répression, qu’en Chine et jusqu’au Pakistan oriental témoin de récents massacres de chrétiens, l’Islam poursuit le même but.

En Algérie, en dépit des cordialités échangées au Château de Champs pour commémorer les accords d’Evian, Ben Bella, après s’être débarrassé des derniers Français lorsqu’il n’en aura plus besoin, entend islamiser complètement le pays et substituer à notre langue l’arabe à tous les degrés de l’enseignement. Dans les pays d’Afrique Noire anglophone et francophone, lorsque les maitres actuels éduqués en Europe auront été éliminés – ce qui n’est qu’affaire de temps – ç’en seront d’autres formés à Pékin ou à La Havane (comme c’est le cas pour Zanzibar) qui entreprendront d’établir dans leur langue propre, une « civilisation » de leur cru ; la preuve : les émissions puissantes de Pékin que l’on peut entendre ici même en langue vernaculaire, Swahili, Haoussa, etc., et les écoles de journalistes qu’ils forment sur place à Bamako et ailleurs. On voit déjà Brazzaville, berceau historique de la décolonisation gaulliste, passer au camp de l’Est et se retirer de l’Union africaine et malgache. Bien entendu, toutes ces tentatives ne sont pas assurées de succès et elles rencontrent des résistances. Nous sommes même persuadés qu’avec le temps, notre civilisation se rétablira par ce qu’elle apporte aux hommes d’irremplaçable. Nous voulons montrer seulement que toute politique qui divise notre Monde occidental fait le jeu de ceux qui veulent sa ruine. Ce qui est affligeant, c’est qu’il faille le dire.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1964-03-14 – Mésentente quasi générale

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Le Courrier d’Aix – 1964-03-14 – La Vie Internationale

 

Il règne actuellement dans le monde une mésentente à peu près générale d’un côté comme de l’autre du rideau de fer, et cela aussi bien en matière économique que politique. Ici des conflits ouverts : Vietnam, Chypre, Inde-Pakistan, Malaysia-Indonésie, ailleurs des tensions diplomatiques d’acuité diverse, les uns au bord de la rupture, les autres en tiraillements continuels. Les optimistes diront que pour la paix ces discordes disséminées sont moins périlleuses qu’un affrontement de deux Blocs bien soudés. Comme on s’est accoutumé à la guerre froide, on restera de sang-froid devant ces multiples querelles ; par leur nombre, elles s’annulent en quelque sorte et les Grands ne peuvent s’engager partout de peur de s’affronter.

 

L’Apparente Unité Arabe

Il y a cependant une exception : les Pays arabes. Depuis la réunion au sommet du Caire, un vent de concorde souffle parmi eux ; les spécialistes du Moyen-Orient en sont déconcertés, habitués qu’ils étaient à leurs rivalités perpétuelles. ; Les faits sont là : l’Arabie Saoudite et l’Egypte ont fait la paix au sujet du Yémen, l’Irak avec les Kurdes, la Jordanie avec Nasser, Ben Bella avec Hassan II. Même la Syrie se dit prête à l’union avec l’Egypte et l’Irak. Beaucoup demeurent sceptiques : ces accords sont plus spectaculaires que réels et ils sont surtout dirigés contre l’ennemi commun Israël ou à défaut les « impérialistes » dont on ne sait trop qui en fait partie. Il est cependant certain que le Monde arabe s’efforce de dominer l’instinct de discorde qui lui est naturel, considérant la puissance et les avantages que lui vaudraient son union surtout en face du reste du monde si divisé. Nasser en renonçant à la domination de l’arabisme joue maintenant la carte de l’union entre égaux et jusqu’ici il semble y parvenir.

 

Chypre

Revenons aux conflits aigus ou plutôt n’insistons pas ; on est las de répéter que rien ne s’apaise et que tout y va de mal en pis, à Chypre surtout. M. Thant croyait bien pouvoir mettre sur pied un contingent de Casques bleus et désigner un arbitre pour tenter ensuite une solution politique. Mais les pays désignés ne montrent aucun empressement et l’arbitre désigné, un fonctionnaire de l’O.N.U., est d’avance récusé ; et puis l’O.N.U. est financièrement sans ressources. Elle a déjà le Congo et la zone de Gaza sur les bras, le Congo ex-belge surtout où sa mission n’a guère brillé. Les Neutres se décideront-ils ? Nous l’ignorons encore : la tâche est ingrate et onéreuse et peut-être finalement stérile. Makarios cependant a fait quelques déclarations rassurantes. Il se rend compte que sa dignité ne l’autorise guère à assister sans s’interposer à un massacre entre les deux ethnies. Les Anglais, de leur côté, sont las d’une tâche impossible qui ne leur vaut que des affronts. Voilà. Quant aux autres, que peut-on en dire, sinon qu’ils échangent coups et invectives. Jusqu’où est-ce sérieux, sinon pour les victimes ?

 

L’Agriculture Soviétique

A l’Est, quoi de nouveau ? M. Krouchtchev vient de consacrer à l’agriculture soviétique un nouveau discours fleuve, six pages bien tassées des « Izvestia », pour nous dire qu’elle va fort mal, discours plein d’anecdotes qui en disent long sur la gabegie des kolkhoses et des sovkhozes. Le remède, eh bien, c’est d’appliquer à l’agriculture le système du capitalisme du XIX° siècle, payer les travailleurs des champs selon leur rendement, autrement dit payer les bons ouvriers mieux que les mauvais. Krouchtchev ne nous dit pas comment l’appliquer et par qui. Dans un labeur de groupe comme celui des fermes collectives, il est bien difficile de faire des distinctions, et celui qui les appliquerait ne soulèverait-il pas des inimitiés qui se retourneraient contre lui ? Les Exemples abondent eu U.R.S.S. où ceux qui font du zèle sont promptement éliminés ou découragés par le groupe solidaire contre les exigences de l’Etat.

Autre innovation qui concerne aussi bien l’agriculture que l’industrie : le passeport de travail. Un vieil adage là-bas définit l’homme : une âme, un corps et un passeport. Il date du temps des tsars. Il existe déjà en U.R.S.S. un livret de travail que tout citoyen doit conserver et présenter chaque fois qu’il sollicite une embauche. En pratique, ceux qui changent d’emploi l’ont toujours perdu, et les usines qui manquent de bras n’insistent pas. D’où ce qu’on appelle en U.R.S.S. par euphémisme la fluidité de la main-d’œuvre. C’est ainsi que dans certaines entreprises, un tiers, parfois la moitié, du personnel s’éclipse en une année et presque autant d’ingénieurs et de cadres s’en vont, remplacés par d’autres qui doivent à leur tour s’adapter au métier. Aussi, les plaintes des dirigeants affluent. Ils excusent ainsi la productivité médiocre de leur affaire.

Le nouveau passeport sera un véritable « curriculum vitae » du possesseur. On y lira non seulement son identité mais ses qualités professionnelles et toutes les appréciations sur ses aptitudes et sa conduite que ses employeurs seront tenus d’y faire figurer et chaque entreprise devra en conserver le double. Grâce à ce système, il n’y aura plus d’oisifs, ni de ces migrateurs qui changent de place dès qu’un travail ne leur convient pas. Il est probable que ce nouveau règlement sera inefficace grâce à la complicité qui règne à tous Les échelons. S’il était appliqué, cela reviendrait au travail forcé étendu à l’ensemble des travailleurs. Un ouvrier mal noté ne pourrait trouver d’emploi nulle part et serait fixé au labeur qu’on lui aurait assigné et cela obligerait l’entreprise à le garder. Staline avait déjà donné un ordre semblable. Ce qui n’avait pas amélioré le rendement.

 

La Convergence des Systèmes

Nous procédions à l’étude de ce passeport de travail quand nous lûmes, sous la plume d’un de nos plus célèbres professeurs, qu’à notre époque où le capitalisme se meurt, une convergence se dessine entre le collectivisme de l’Est qui se libéralise et notre socialisme occidental qui s’en rapproche par le développement de la planification. Peu à peu, affirme-t-il les deux systèmes finiront par se ressembler, voir à se confondre.

Rien en réalité ne vient appuyer une telle affirmation. Sans doute les pays communistes se rendent compte que leur système ne fonctionne pas à souhait et qu’il faudrait emprunter au capitalisme (non à la social-démocratie) ce qu’il a de bon. Krouchtchev l’a redit encore. Mais en fait, chaque fois que le Comité Central adopte des mesures de redressement, c’est toujours dans le sens d’une réglementation plus étroite. Les dirigeants, Krouchtchev le premier, ne cessent de fulminer contre la bureaucratie et régulièrement adoptent de nouveaux décrets qui renforcent son pouvoir et multiplient les inspecteurs et leurs employés. En fait de libéralisation, le passeport du travail en est un fameux exemple !

C’est devenu aussi un dogme qu’on enseigne : le capitalisme va vers sa fin. Or les pays qui dominent l’économie du monde dont le développement se poursuit sans à-coups dont la prospérité va croissant, où le niveau de vie général s’élève régulièrement et en ordre sont des pays capitalistes. Les Etats-Unis d’abord et surtout, mais aussi le Japon, l’Allemagne fédérale, l’Afrique du Sud, le Canada, la Belgique, la Hollande, la Suisse et même l’Espagne et en petit Hong-Kong, Formose. Au contraire, ceux qui s’aventurent vers le « socialisme démocratique », connaissent des difficultés, l’inflation, les crises financières, l’agitation sociale, tels en ce moment la France et l’Italie. Dans la compétition internationale sévère d’aujourd’hui, ils perdent pied peu à peu. Il nous serait facile d’aligner des chiffres à l’appui. Mais les mythes seront toujours plus forts que les faits : le malheur est qu’on les enseigne et que les générations qui montent finissent par y croire.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1964-03-07 – Règlement à Chypre

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Le Courrier d’Aix – 1964-03-07 – La Vie Internationale

 

Règlement à Chypre

Chypre, encore Chypre, va-t-on enfin n’avoir plus à s’occuper de cette île sanglante ? Les Gouvernements d’Athènes et d’Ankara comme ceux de Londres et de Washington en seraient soulagés. N’était l’entrée en jeu des Russes, un compromis ne devrait pas tarder. En effet en 1960, les émeutes avaient un sens. Le général Grivas et son E.C.K.A. voulaient le rattachement de l’Île à la Grèce. Aujourd’hui, Chypre est indépendante et la Grèce comme la Turquie s’en accommodent fort bien. Grecs et Turcs de l’Île peuvent cohabiter en paix comme ils le font depuis des lustres dans les îles du Dodécanèse et en Thrace. Sans doute, le Traité de Zurich permet à la minorité turque de s’opposer à certaines décisions du président Makarios, d’où quelque paralysie administrative. Ces heurts ne peuvent justifier une crise d’ordre international. Mais il y a les communistes de l’Île, l’A.K.E.L. qui travaillent à en faire un nouveau Cuba, et Nasser qui fournit les armes pour chasser les Anglais d’une base militaire trop proche de l’Egypte et d’Israël, et Makarios qui par une diplomatie tortueuse veut atteindre à une autorité sans partage. Toutefois le conflit embarrasse trop d’hommes d’Etat pour qu’il faille désespérer d’un accord. L’O.N.U. surtout et M. Thant doivent trouver enfin là l’occasion d’un succès opportun.

 

Les Roumains en Chine

Le caractère majeur de ce début 1964 est la dislocation des deux Blocs. La Roumanie dont l’indépendance à l’égard de Moscou s’affirme d’étape en étape, entame avec Pékin un nouveau dialogue, en principe pour tenter d’apaiser le différend russo-chinois, en réalité pour affermir sa neutralité. Car le conflit entre les deux communismes ne disparaîtrait pas, même si Krouchtchev tombait. Le motif essentiel du voyage du ministre roumain Maurer ne peut être que la fourniture à la Chine du pétrole dont Moscou a cessé de l’approvisionner. La Roumanie peut en effet recevoir en échange de la Chine des marchandises qui lui manquent et dont les Occidentaux n’ont pas besoin.

Ce qu’il faut retenir, c’est la passivité ou plutôt l’impuissance des Russes. L’Albanie vient de saisir l’ancienne ambassade soviétique à Tirana. Georgiou Dej, le Premier roumain y maintient la sienne et, sans adopter la ligne chinoise, entretient avec Pékin des relations étroites dans tous les domaines, sans opposition apparente des Russes. A noter que leurs voisins bulgares en ont profité pour obtenir des Soviets un prêt de 300 millions de roubles. Le premier, Zivkov a sans doute fait valoir que dans l’état de délabrement de l’économie bulgare il serait sans cela obligé de solliciter les Américains. La Bulgarie est en effet le plus mal en point des satellites. Beaucoup d’usines ont dû fermer, faute de matières premières, le chômage s’est étendu. Le mécontentement populaire s’est traduit par de nombreux sabotages. Krouchtchev malgré ses difficultés propres a dû renflouer Sona.

 

Le Tourbillon Diplomatique Français

Depuis un an et plus, la politique française suscite dans le Monde libre autant d’irritation que d’inquiétude. Il y eut en janvier 1963 l’éclat de Bruxelles, cette année, la bombe chinoise et les conflits avec Formose et Saïgon, l’écroulement du Pacte franco-allemand, l’affaire Argoud, etc. ; on se demande si l’on n’assiste pas maintenant à une conjugaison de l’anti-communisme officiel et d’une nouvelle alliance franco-russe. Giscard d’Estaing est allé à Moscou. Rudnev, le spécialiste de l’industrie de guerre est venu visiter nos usines. Aujourd’hui, Podgorny, dit le numéro 3 du Kremlin et même le dauphin de Krouchtchev fait une tournée officielle et s’entretient avec le Chef de l’Etat. On annonce qu’Edgar Faure, après sa mission retentissante à Pékin est chargé d’une semblable auprès de Krouchtchev. On ne cache pas qu’une visite officielle du Général de Gaulle à Moscou est envisagée après la tournée des capitales d’Amérique latine, du Mexique au Chili.

Ce débordement d’activité diplomatique au moment où les difficultés intérieures de la France deviennent pressantes suscite à l’étranger beaucoup d’hypothèses. Certaines sont trop hasardeuses pour qu’il nous soit permis de les rapporter ici.

 

Flottement en Allemagne

 

Comme nous le pressentions, le renouvellement des laissez-passer entre les deux Berlin a tourné court. Mais Ulbricht a réussi à mettre en opposition le maire de Berlin-Ouest, Willy Brandt, devenu chef du Parti socialiste, avec le chancelier Erhard. L’affaire, à première vue, paraît plutôt un épisode de compétition électorale pour le scrutin de 1965, qu’une divergence politique fondamentale : ni Erhard ni Brandt ne veulent que la D.D.R. s’installe à Berlin-Ouest. Cependant l’opinion allemande évolue. Un certain rapprochement russo-américain et maintenant un accord possible franco-russe et les relations difficiles avec Paris, tout cela fait penser que tôt ou tard l’Allemagne de l’Ouest devra composer avec le Monde communiste faute d’appuis suffisants pour recouvrer son unité. On appelait autrefois cette orientation l’esprit de Rapallo. Comme l’isolationnisme américain, cet esprit-là n’est pas éteint. Avec sa puissance économique, Bonn peut demander beaucoup à une U.R.S.S. en crise permanente, et l’U.R.S.S. pour neutraliser l’Allemagne et s’associer son industrie peut sacrifier un satellite gênant. Peut-on espérer qu’à Paris, on tienne compte de ces possibles ?

 

L’Évolution des Économies dans le Marché Commun

Mais cela est lointain ; dans l’immédiat, ce qui préoccupe Erhard qui s’entretient à La Haye avec son collègue hollandais, c’est la divergence de plus en plus visible des économies des pays du Marché Commun. Expansion allemande, crise latente en France, explosive en Italie, voilà pour l’aspect financier qui requiert des mesures d’ajustement urgentes. Ces difficultés-là sont toujours surmontables, si pénibles que soient les remèdes ; ce qui l’est moins, c’est la divergence croissante dans l’ordre politico-social. La tendance en France pourrait se définir un national-socialisme en puissance à la française, c’est-à-dire avec ce que cela comporte de désordre mais aussi de liberté. En Italie où le communisme est actif et numériquement fort, c’est plutôt l’anarchie ou si le mot est trop fort, à l’italienne avec ce que cela comporte de confusion politique et de corruption administrative mais aussi d’un sens avisé de l’intérêt individuel et national.

Dans ce cas, comme dans le nôtre les tendances sont-elles compatibles à la longue avec une économie libérale à laquelle Allemands, Belges et Hollandais restent attachés ? Un marché commun en tout cas ne pourrait subsister si ces divergences s’accentuaient. De fait, les milieux d’affaires en France comme en Italie s’inquiètent ; les capitaux fuient ou se terrent ; les investissements diminuent. Le régime politico-social auquel ils sont soumis leur paraît plein de menaces. Ils ne collaborent plus avec un pouvoir qui paraît les condamner. Faute de vouloir faire l’Europe, on pourrait bien subir une récession.

 

                                                                                  CRITON