Criton – 1948-03-20 – La Phase Militaire

ORIGINAL-Criton-1948-03-20 pdf

Le Courrier d’Aix – 1948-03-20 – La Vie Internationale.

 

La Phase Militaire

 

La conférence des Quatre en décembre fut celle de la « dernière chance ». Elle a clos la phase diplomatique du conflit entre Est et Ouest. Avec le pacte de Bruxelles et le discours Truman de mercredi commence la phase militaire.

Le Monde a été surpris de la rapidité avec laquelle les Alliés occidentaux ont riposté à l’attentat commis par l’U.R.S.S. sur la République Tchécoslovaque. Les Démocraties, hantées par les souvenirs de leurs tergiversations et de leurs faiblesses, ont voulu affirmer leur résolution, à la fois sur le plan politique et militaire. On ne recommencera pas les fautes de 36-38.

 

Activités des Etats-Majors

A vrai dire, les conversations d’Etat-Major ne datent pas d’hier. Elles avaient montré l’extrême faiblesse des armées qui font front en Allemagne. Si la guerre avait éclaté l’an dernier, si ce qu’on connaît sous le nom de « plan Jdanov » avait été réalisé, l’U.R.S.S. n’aurait rencontré aucune résistance. Il n’en sera plus de même demain. L’an prochain, une marche sur l’Atlantique serait pour les Russes une opération risquée.

 

A Bruxelles, à Washington et à Lake Success

Donc on a frappé à Bruxelles un grand coup auquel a répondu le discours du président Truman et, de façon aussi spectaculaire, à l’O.N.U., la mise en accusation de l’U.R.S.S. par le Chili à propos de l’affaire Tchèque. Cette sorte de respect humain qui empêchait les hommes d’Etat de nommer une agression par son nom et d’accuser le totalitarisme bolchévique a disparu ; l’offensive verbale a libre cours.

A Bruxelles, on a jeté les bases d’une union occidentale franco-anglo-belgo-hollandaise économique, culturelle et surtout militaire. Mais on ne se fait aucune illusion sur les difficultés qu’une fusion économique comporte actuellement. Seulement on a évité de donner au pacte l’aspect d’une simple défense stratégique ; on a voulu, avec raison, affirmer la solidarité d’une civilisation.

A Washington, le Président a souligné la solidarité des Etats-Unis avec les signataires du pacte et en demandant le rétablissement du service militaire obligatoire et le renforcement immédiat des effectifs, fait comprendre que la puissance américaine appuyerait la résolution des démocraties d’Europe.

A première vue, la réponse du Congrès américain a été remarquablement favorable. L’opinion est mûre pour une action résolue. On voit bien que New-York n’est plus qu’à vingt heures de vol de Moscou. Dommage qu’il n’en ait pas été de même de Berlin, il y a dix ans.

 

L’Allemagne

Il est difficile de savoir ce que pense le Kremlin de cette réaction si véhémente. Comme tous les mouvements idéologiques, le Bolchévisme ne peut conserver son prestige qu’en attaquant et en progressant sans cesse ; stoppé, il reculerait bien vite. C’est ce qui rend dangereuse la situation, mais le champ d’agitation est si vaste et si divers, que les risques majeurs peuvent être encore évités. Pour l’heure, l’Allemagne est le pion sur lequel se pose le doigt des adversaires ; côté ouest, c’est l’invitation faite aux Allemands des trois zones de participer aux travaux des Seize Nations assemblées à Paris pour coordonner leurs ressources et leur activité en fonction du plan Marshall. Ce geste est en soi un événement. On est loin du dictat de Versailles ; et si les Allemands n’apparaissent qu’à l’ombre des gouverneurs militaires des trois zones, ils n’en donneront pas moins librement leur avis à Paris.

 

Le Congrès du Peuple

L’U.R.S.S. n’a pas voulu être en reste. Elle a riposté aux accords de Londres de la semaine passée par la convocation d’un « Congrès du Peuple » à Berlin où se réunissent les délégués des quatre zones, tous bien entendu du parti socialo-communiste unifié, agissant comme un véritable parlement de l’Allemagne entière, sorte de quatrième Reich du type « populaire ». Ce parlement improvisé va élire un Comité directeur qui sera, pour la zone russe, une sorte de gouvernement dont on voudra étendre l’autorité morale sur l’ensemble du pays. Il se recommande aux masses par son appel à l’unité chère à la plupart des Allemands, par ses attaques contre le démembrement du Reich voulu par les puissances occidentales, par une protestation contre l’annexion de la Sarre aux intérêts français. En somme, les Russes font à Berlin exactement le pendant de ce que les Alliés ont fait à Francfort et à Londres. Autant qu’on en peut juger, la réaction des Allemands est assez différente.

 

Encore la Palestine

La question palestinienne devient chaque jour plus grave et prend désormais le caractère d’un conflit international. Par un jeu curieux de circonstances, plutôt que par habileté, l’U.R.S.S. est en train de marquer là-bas un succès. Elle avait, en effet, appuyé le plan de partage quand les Juifs n’en voulaient pas. Elle avait essaimé ses terroristes que les spécialistes de l’attentat de « l’Irgoun » voyaient d’un assez mauvais œil. Puis, devant la menace Arabe grandissante et la volte-face des Etats-Unis abandonnant devant l’O.N.U. le plan de partage, les Juifs furieux de l’attitude américaine se groupent à peu près tous sous la protection de l’U.R.S.S. qui n’attendait que cela ! Voilà que l’Irgoun fasciste fusionne avec l’Haganah démocrate et que l’armée juive se rassemble avec des spécialistes et des armes fournis par l’U.R.S.S. Les Anglais eux, ont leur plan de longue date. Ils partiront, quoi qu’il arrive, le 15 mai. Mais l’émir Abdullah de Transjordanie veille sur leurs intérêts. Avec son armée, il occupera le pays et proposera aux Juifs une solution honorable qu’on espère leur faire accepter sous la menace d’une guerre sainte déclenchée par tous les pays arabes réunis.

Le plan réussira-t-il ? Il faudrait être prophète pour se prononcer.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-03-13 – Réactions

ORIGINAL-Criton-1948-03-13  pdf

Le Courrier d’Aix – 1948-03-13 – La Vie Internationale.

 

 

Réactions

 

 Le coup de force de Prague ; le suicide de Jean Masaryk qui en éclaire le sens, la mise au pas de la Finlande, ont stimulé les pourparlers languissants des puissances occidentales. Elles ont décidé qu’il était temps de s’unir pour la défense commune. Pour une tâche aussi impérieuse et aussi simple en apparence, mille difficultés surgissent. Il y a cependant progrès. Les Anglais qui savent sans l’avouer que leur faiblesse et leur aveuglement ont été la cause indirecte des deux guerres mondiales, veulent éviter la troisième ; les Américains voient clairement qu’ils sont sous une menace directe qui met en jeu leur existence même. Sentiment qu’ils n’avaient encore jamais eu. Les Français enfin ont compris que le problème allemand avait changé de sens, que la sécurité française était sur l’Elbe et non plus sur le Rhin.

 

La Conférence de Londres

 

Si bien que la Conférence de Londres s’est terminée par un accord provisoire ; la discussion reprendra en avril. Les pourparlers avaient été jusqu’ici entourés de mystère pour ne pas mettre en évidence les divergences franco-anglaises. Les Anglais, en effet, ne voulaient pas lâcher la Ruhr, clé de l’économie européenne. Ils ont fait de sérieuses concessions ; obligés l’an dernier de céder à la pression américaine, nous avons vu qu’ils partageaient déjà avec les Etats-Unis le contrôle et la répartition des produits du bassin. La France obtient cette fois-ci que la Ruhr soit soumise à la surveillance des trois puissances. Ce qui doit éviter définitivement que ce potentiel industriel ne serve aux Allemands à préparer la guerre. Par contre, on n’est pas tout à fait d’accord sur la question politique : Fédéralisme complet ou Fédéralisme centralisé, ni sur la fusion des trois zones. Cela viendra.

 

 

Le Problème Militaire

 

La question d’une défense commune de l’occident contre une agression soviétique est ouvertement discutée. C’est la Belgique, en la personne de M. Spaak, qui a secoué les hésitations anglaises et posé carrément la question pour la prochaine conférence de Bruxelles. Tout revient au fond à obtenir une garantie formelle des Etats-Unis d’intervenir militairement si l’un des pays du bloc occidental était menacé du dehors ou même du dedans.

Le gouvernement Truman n’ose pas prendre d’initiative ; il a peur de donner des armes à Wallace, c’est-à-dire perdre des voix à l’élection de novembre, peur d’effrayer le citoyen moyen hostile aux alliances militaires.

 

 

Le Plan Marshall

 

L’isolationnisme se manifeste contre le plan Marshall qui n’est pas encore voté ; le général a insisté pour qu’il le soit avant les élections italiennes du 18 avril, car ces élections sont cruciales pour l’avenir de la paix. Pourquoi le plan, dont la nécessité est chaque jour plus évidente est-il encore combattu ? Marshall a probablement eu tort d’inclure dans son plan l’Europe continentale et l’Angleterre ; pour remettre l’Allemagne et l’Autriche en état de se suffire et de décharger le contribuable américain de leur entretien,  on aurait fait l’unanimité ; pour aider la France et l’Italie, on se serait accordé. Mais aider l’Angleterre, c’est consolider le travaillisme qui rêve d’être une troisième force dans le monde, qui veut faire de l’Union occidentale une réalisation socialiste, qui veut nationaliser la Ruhr, etc. Aider le travaillisme, disent les Sénateurs obstinés, c’est faire le jeu de Staline. Cette opinion un peu simpliste, est très répandue en Amérique et voilà pourquoi le plan Marshall marque le pas. Il eut fallu traiter à part la question d’un nouveau prêt à l’Angleterre.

 

 

L’Election Présidentielle

 

Plus s’avance l’échéance, plus la situation est confuse ; Truman perd du terrain et ses chances paraissent bien faibles. Les Américains sentent que pour les temps troublés que nous allons vivre, il faudrait à la Maison Blanche, une personnalité. Il y a bien Mac Arthur qui n’a pas dit non, mais il a l’âme d’un dictateur et l’Américain moyen n’aime pas les militaires. Entre tous les possibles, qu’ils soient républicains ou démocrates, personne ne s’impose. Pour un pays qui sent sa vie en jeu, c’est assez fâcheux. Mais il vaut peut-être mieux n’avoir pas de grands hommes que d’en avoir de faux.

 

 

La Palestine

 

S’il fallait faire le procès facile des démocraties, de leurs contradictions et de leurs faiblesses, on parlerait de la question de la Palestine à l’O.N.U. Le partage avait été décidé : deux états allaient naître, l’un Arabe, l’autre Juif ; on avait voté, on allait mettre sur pied une armée internationale pour garantir l’exécution de l’accord ; et puis, tout est à l’eau, on se déjuge ; le problème repart de zéro. Que s’est-il passé ? Les Américains ont abandonné le projet de partage pour plusieurs raisons. D’abord parce que ce n’est pas le moment de mécontenter les Arabes qui tiennent le pétrole et les bases du Moyen-Orient. Puis les Juifs pour lesquels l’accord était fait, ont voté contre Truman pour Wallace au Bronx. Leurs organisations, tant aux Etats-Unis qu’en Palestine, sont bourrées de Bolchévistes et si l’armée internationale comprenait des Russes, les désordres seraient pires qu’ils ne sont.

Ah ! Le problème Juif est un sacré problème !

 

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1948-03-06 – Faisons le Point

ORIGINAL-Criton-1948-03-06  pdf

Le Courrier d’Aix – 1948-03-06 – La Vie Internationale.

 

Faisons le Point

 

Le coup d’état bolchévique de Prague, à peine achevé, la Finlande était invitée par Staline en personne à s’aligner ; ce double événement a retenti comme la sirène d’alarme et réveillé les plus optimistes. La peur s’est trouvée amplifiée par les discours de ceux qui appuient leur politique sur l’opinion. On a compris ce que signifie l’impérialisme soviétique après trois ans d’un aveuglement qui ressemblait à une complicité.

 

La lettre de Staline

A chaque pays convient une méthode propre. En Hongrie, la manière brutale, policière et militaire, en Tchéco-Slovaquie l’infiltration suivie d’un coup d’état qui prétend respecter les formes de la démocratie, en Finlande où l’U.R.S.S. ne tient qu’une minorité insignifiante, il faut persuader peu à peu par menaces successives. Il faut citer la lettre que Staline a envoyée à Paasikivi, président de la République finlandaise ; tout à fait de sa manière, il propose à la Finlande un traité d’assistance mutuelle, lisez : le droit d’occuper militairement la Finlande pour exercer une pression directe sur les pays scandinaves – « traiter, dit Staline, contre un éventuel danger d’agression de la part de l’Allemagne ». Et il ajoute sans rire : « Comme nos deux pays ont terriblement souffert de cette agression, nous serions responsables devant nos peuples d’en permettre le retour ». Or, chacun sait que les Allemands n’ont jamais tué un seul Finlandais, tandis qu’en 1939… Staline conclut : « Désirant créer des conditions favorables à une amélioration radicale – en effet- des relations entre nos deux pays, en vue d’assurer la sécurité et la paix, etc. …( !)

 

A Qui le Tour ?

Les Italiens vont voter le 18 avril. Cette date remplit la péninsule d’anxiété. Et à Washington où l’on avait fondé beaucoup d’espoir sur l’Italie, on sent le terrain peu sûr. Pour influencer les électeurs, les Russes soutiennent les revendications coloniales de l’Italie, tandis que les évêques italiens menacent d’excommunication ceux qui voteraient marxiste. Les rouges auront certainement plus de suffrages qu’ils n’en eurent jamais en Tchéco-Slovaquie ; s’ils ne l’emportent pas, la réplique sera rapide.

 

A Trieste

En effet, l’agitation se manifeste dans le territoire de Trieste. Les syndicats communistes de Tito ont menacé les Anglo-Saxons de passer à l’action ; le sang coulera, il y aura des Américains tués, on se croira au premier jour de la guerre. Les Etats-Unis n’ont rien laissé deviner de la riposte éventuelle devant l’agression que l’U.R.S.S. mettra prudemment au compte de Tito, qui, probablement, confiera l’action à des formations para-militaires.

 

La situation

Que penser de tout cela ?

Le danger n’est pas plus grand qu’il y a trois ans ; rien que de prévu ; l’invraisemblable aveuglement de Roosevelt moribond à Yalta et à Postdam, l’affolement des Anglais et même de Churchill devant les V2, les erreurs militaires du commandement britannique à l’automne 44, ont permis à l’U.R.S.S. de s’assurer des positions qu’ils n’avaient jamais espéré saisir ; la comédie a continué avec le pacte franco-soviétique de 45. Elle s’achève aujourd’hui à Prague et à Helsinki. La tragédie va-t-elle commencer ? C’est peu probable, à moins que la situation n’échappe au contrôle des hommes.

 

Les Forces en Présence

Si habile qu’elle soit, la politique soviétique, par son astuce, a suscité des réactions salutaires ; la France en particulier aurait tort de s’en plaindre. Elle lui doit d’avoir échappé à la faillite ; sans le Kominform et les événements de Prague, le plan Marshall aurait-il été voté sans diminution appréciable des crédits et en temps opportun ? … aurions-nous reçu en trois mois des secours divers et pas loin d’un milliard de dollars ? Aurions-nous obtenu, outre le charbon sarrois en totalité, 1 million de tonnes par trimestre de la Ruhr ? Aurions-nous bientôt un pacte militaire avec les E.U. et l’Angleterre qui cette fois ne fera pas de la France le soldat sacrifié ? etc. …

Sur le plan militaire, l’U.R.S.S. n’est pas en état de se mesurer avec les E.U. Son équipement industriel est en retard sur le leur de 35 ans. La mer, cet atout capital, lui est fermée ; on ne sait pas du tout ce que serait le moral de l’armée rouge en pays étranger où les déserteurs se chiffrent par dizaines de mille en temps de paix. Enfin si la cinquième colonne est fort agissante dans les pays de l’Ouest, elle ne l’est pas moins chez les satellites de l’U.R.S.S. Il n’est que de lire les mémoires qui paraissent pour savoir quel réseau d’espionnage et de résistance, jusque dans les camps de la N.K.W.D. ont tressé les patriotes d’Europe centrale, entraînés par neuf ans de lutte. Par ailleurs, l’armée britannique est fort supérieure à celle de 1939, les Etats-Unis ont des armes décisives et quelques-unes de leurs meilleures troupes en Europe. Entre l’aveuglement et la panique, il y a place pour la mesure.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1948-02-28 – Neuf Ans Après

ORIGINAL-Criton-1948-02-28  pdf

Le Courrier d’Aix – 1948-02-28 – La Vie Internationale.

 

Neuf Ans Après

 

Le coup d’état communiste en Tchéco-Slovaquie, si prévu qu’il fût, n’en a pas moins soulevé une plus vive émotion que la mise au pas des autres voisins de l’U.R.S.S. En Pologne, en Roumanie, en Hongrie, la dictature rouge ne faisait que se substituer à une autre, moins cruelle mais souvent aussi arbitraire. En Tchéco-Slovaquie c’est la conscience démocratique du monde qui est offensée, avec l’écrasement d’une société civilisée et la répétition à neuf ans d’intervalle de la même violence morale.

 

Le Drame

Le scénario de Prague n’a pas varié d’avec les précédents : après le noyautage de la police et de l’armée, l’intimidation des fonctionnaires, après la capitulation qui est de règle partout d’une fraction du parti socialiste, Gottwald, le Henlein au service de Moscou, a démissionné ses collègues, pris le pouvoir à lui seul avec des comparses après avoir organisé une menace de la rue et découvert le complot traditionnel qui lui a permis d’incarcérer ses adversaires. On a même verrouillé la frontière pour que personne ne sorte ; qu’aucun Nagy ou Mikolajezyk n’aille dire la vérité. Que de fois avons-nous dénoncé ici même les illusions de Monsieur Benes ! On ne négocie pas avec Staline, pas plus qu’avec Hitler ; les subtilités diplomatiques sont vaines. Si les formes varient, le résultat reste le même : il faut craindre ou disparaître. Néanmoins l’attitude de la Tchéco-Slovaquie depuis 44 se comprend aisément. Déçus par la faiblesse et l’impuissance des démocraties en 38 et 39, ulcérés par l’abandon de la France et de l’Angleterre, attirés aussi par le mythe du panslavisme, les Tchèques ont passé d’assez bon cœur au camp des Soviets. Ils savent aujourd’hui où ils vont, car le but de l’U.R.S.S. est non seulement de les soumettre mais aussi, comme l’eut fait Hitler s’il en avait eu le temps, de les ruiner. La Tchéco-Slovaquie, si le rideau de fer s’abat devant elle, dépendra pour ravitailler son industrie des matières premières soviétiques. Elle sera soumise comme celle des textiles polonais, au travail forcé, à très bas salaire ; l’entreprise privée aura vécu et avec elle beaucoup d’activités secondaires qui donnaient aux Tchèques un niveau de vie assez élevé. Enfin, ils dépendront pour se nourrir des récoltes de leurs voisins qui sont plutôt irrégulières ; fatalement, une union exclusive avec un bloc de pays pauvres abaissera la Tchéco-Slovaquie à leur niveau … Les Etats-Unis l’aideront-ils quand même ou la laisseront-ils faire l’expérience intégrale ?

 

Politique aux Etats-Unis

Tout dépend – pour le sort même de ce qui reste d’Europe – de l’évolution de la cuisine électorale aux U.S.A., en plein feu en ce moment.

L’élection au Bronx, faubourg de New-York d’un candidat du troisième parti, celui de Wallace, comme on sait, pacifiste et communisant, a enlevé quelques atouts au candidat démocrate à la présidence, et les chances de Taft, républicain réactionnaire et quelque peu isolationniste, grandissent d’autant. Car Wallace enlèvera des voix à Truman et les masses américaines iront plutôt à l’homme qu’elles croient capable de les écarter de la guerre. Taft est nettement réticent à l’égard du plan Marshall. Il défend le contribuable, il s’intéresse, comme Mac Arthur et une partie de l’état-major, beaucoup plus à la Chine qu’à l’Europe. Si on l’y poussait, il échangerait volontiers l’Europe contre l’Asie, si l’on pouvait partager pacifiquement le monde en deux. Aux dangers que court l’Europe, s’ajoute donc ceux de l’échéance de Novembre prochain. Les Soviets ont bien calculé tout cela. Comme Hitler en 39-40, ils savent profiter de la confusion qu’amène aux E.U., un changement de président, surtout que cette fois-ci, il n’y a pas de Roosevelt, et que les possibilités sont ouvertes.

 

Psychose

Aux Etats-Unis comme en Angleterre on s’attend à ce que la vague rouge frappe l’Italie d’abord, puis la France ; une élection municipale à Pescara a montré que la partie en Italie est fort incertaine. Il faut tenir compte d’un fait ressortant de la psychologie des foules ; le magnétisme de la force crée une sorte de vertige mental qui entraîne les masses contre leurs instincts, vers une soumission aveugle et consentante, sorte de viol moral que tous les artifices d’une force déployée de façon spectaculaire forcent aisément. Ce qui se passe à Prague peut, par contagion, surprendre Rome.

Ces phénomènes ont un caractère soudain et déconcertant…

 

La conférence de Londres

Pendant ce temps à Londres, Français, Américains et Anglais délibèrent pour la nième fois de l’Allemagne ; bizone, trizone ? La Ruhr sera-t-elle contrôlée à trois ou à deux, ou à seize. Le Benelux aura-t-il la parole ? Le pis est que plus on cause et moins on parait s’entendre.

Ah ! Les démocraties depuis l’antiquité n’ont pas changé ; le miracle est qu’elles aient survécu après tant d’effondrements et d’éclipses. Cela, quand même, donne confiance.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-02-21 – Forces et Faiblesses

ORIGINAL-Criton-1948-02-21 pdf

Le Courrier d’Aix – 1948-02-21 – La Vie Internationale.

 

Forces et Faiblesses

 

Bien que la constitution d’un état d’Allemagne occidentale ne soit pas encore chose faite, les Russes paraissent redouter cette éventualité, tant pour l’effet qu’elle aurait sur les satellites voisins du Reich que pour les discussions futures sur le traité avec le Japon, dont l’U.R.S.S. n’entend pas être exclue ; des négociations à quatre sont donc probables, ce qui a donné lieu à des rumeurs fantaisistes d’accord et d’apaisement que les autres faits démentent. Washington ne s’y trompe pas.

 

L’Espagne

Après un répit assez long pendant lequel la situation de Franco s’est affermie, l’Espagne a vu venir à elle ses adversaires. La France d’abord qui répare enfin l’énorme et coûteuse erreur de 1945. Mais derrière la France se tiennent les Etats-Unis, tandis que l’Angleterre tout en poussant à fond ses échanges commerciaux avec l’Espagne, boude ostensiblement son gouvernement ; l’Espagne dans le prochain conflit est une position trop importante pour que l’Amérique la néglige pour des motifs idéologiques. Si les pourparlers en cours aboutissent, le gouvernement espagnol donnera quelques gages de libéralisme et d’apaisement politique, et recevra des crédits américains. L’Espagne se trouve intégrée dans le bloc occidental en fait sinon en droit.

 

La Situation en U.R.S.S.

Il est hors de doute qu’on assiste en U.R.S.S. à un raidissement intérieur ; une attitude de méfiance à l’égard des intellectuels autrefois favoris du régime. Ce furent d’abord les écrivains qui durent faire des confessions publiques ; voici le tour des musiciens. Tout effort vers l’art libre est étouffé sous l’accusation de « formalisme ». On ne tolère qu’un art réaliste et de la musique folklorique. Les savants eux-mêmes sont l’objet de suspicion. Beaucoup en effet ont réussi à fuir l’U.R.S.S. ces derniers temps ; des hommes célèbres sont en zone américaine d’Allemagne et trouveront asile aux Etats-Unis. Tout l’état-major d’une usine de recherches atomiques a gagné la Suède. Des militaires de tous rangs désertent. Ce qui prouve que les Américains n’ont pas complètement tort qui prétendent que le régime porte en lui-même des faiblesses.

 

Vers les Elections

En attendant, la pression exercée par les Soviétiques sur tous les fronts demeure. Cela est pour eux une nécessité à la veille d’élections capitales en Italie et peut-être en France. Le succès des partisans dépend en effet de la force qui s’affirme bruyamment derrière eux, de la terreur qu’ils inspirent. Le moindre risque de recul tournerait l’opinion des indécis que le prestige et l’intérêt influence ; on votera pour qui l’on croit le plus fort.

 

La Grèce

C’est toujours en Grèce que les adversaires s’acharnent. Le pays est systématiquement ruiné, terrorisé, brûlé par les partisans. Le découragement commençait à gagner les gouvernementaux qui sur le plan militaire, réagissaient mollement. Force a été aux Américains de prendre la situation en mains, et des officiers des Etats-Unis surveillent et dirigent l’armée grecque. De là à une intervention directe, il n’y a plus qu’un pas qu’il faudra bien franchir ; l’engrenage est fatal et l’U.R.S.S. y pousse.

 

En Angleterre

Les Anglais ont été assez déconcertés par les sombres avertissements de Cripps sur une banqueroute prochaine, d’autant qu’un ministre leur dit un jour que tout va mieux, et un autre le lendemain que tout est à peu près perdu. En fait, il s’agissait de faire accepter aux Trade-Unions une stabilisation des salaires, et aux industriels une limitation des bénéfices. Les syndicats ont été difficiles à persuader mais il semble que cela soit chose faite. Le bon sens et la discipline l’ont emporté. Il est d’ailleurs certain que malgré le peu de sympathie dont jouit la politique anglaise à Washington, la situation internationale est trop grave pour que les Etats-Unis laissent se produire un effondrement financier d’une envergure incalculable comme le serait celui de l’Angleterre. Les Anglais le savent bien. Les crédits américains viendront de mauvaise grâce, mais ils viendront.

 

Aux Etats-Unis

D’autant que la récente chute des prix des matières premières a fait réfléchir New-York, beaucoup de banquiers hostiles au plan Marshall s’y rallient. Cette baisse, d’ailleurs salutaire, n’est pas le signe d’une crise prochaine, c’est néanmoins un avertissement. Si la pénurie de dollars devenait chronique, le reste du monde est assez vaste pour s’organiser peu à peu et tant bien que mal pour se suffire. C’est en particulier ce à quoi tendent les efforts de coordination des deux empires coloniaux français et anglais qui se précisent en ce moment.

 

Les Etats-Unis du Monde

Ceci nous ramène aux efforts d’Union européenne qui font grand bruit à cette heure. On prend le problème par le petit bout, cherchant à aplanir les obstacles, démolir une par une les barrières douanières, associer un par un les états ; la méthode a du bon et il en sortira toujours quelque chose de profitable. Il y aurait peut-être mieux à notre avis : c’est de faire tout sauter à la fois et créer d’un seul élan les Etats-Unis du Monde. Cela sauverait peut-être la paix et serait, en fait et malgré l’apparence, plus facile à réaliser qu’une union par fragment qui ne trouvera que des palliatifs.

Mais cela est malheureusement une utopie !

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1948-02-14 – Les Surprises de l’Economie

ORIGINAL-Criton-1948-02-14 pdf

Le Courrier d’Aix – 1948-02-14 – La Vie Internationale.

 

Les Surprises de l’Economie

 

Tandis que les escarmouches se multiplient entre Russes et Américains sur tous les points critiques du vaste front de la guerre froide, l’attention demeure concentrée sur le problème économique dont l’évolution déconcerte non seulement les dirigeants aux abois, mais les spécialistes avertis.

 

La Guerre des Documents

Les Etats-Unis ont inauguré la « guerre froide des documents » en publiant les négociations Ribbentrop-Staline qui ont précédé la pacte de 39, les plans de partage de la Pologne, la division géographique des sphères d’influence Allemande et Russe dans les Balkans et le Proche-Orient, après la défaite escomptée de l’Angleterre et de la France ; ces documents n’apprenaient rien. Ce qu’on attend des archives du Reich, ce sont des révélations sur ce que furent pendant la guerre et jusqu’en 45 les contacts entre Russes et Allemands qui ont permis à Staline de jouer aux Anglo-Saxons le chantage : aide immédiate ou paix séparée avec Hitler. Les Russes paraissent néanmoins irrités et ripostent par d’autres pièces qui montrent les hésitations, les lâchetés, les contradictions des lamentables politiciens Français et Anglais avant et après Munich. Quelques détails mal connus montrent une fois de plus aux mains de quels fantoches on confie les destinées des peuples !

 

Escarmouches

Sur tous les fronts, les Russes multiplient les attaques : En Allemagne ils menacent de constituer, en réplique à la bizone, une dix-huitième république soviétique d’Allemagne. En Autriche, ils éliminent l’autorité du gouvernement national et achèvent de s’emparer de l’économie de leur zone ; en Grèce, les rebelles rôdent autour d’Athènes et bombardent Salonique ; en Turquie, la querelle s’envenime. Les Turcs rappellent leur ambassadeur de Moscou. En Iran surtout, les Soviétiques multiplient les menaces contre le gouvernement de Téhéran qui parait très fort de l’appui américain. En résumé, les antagonismes sont soigneusement entretenus et l’on ne manque aucune occasion d’incident.

 

Le Traité Italo-Américain

  1. Dunn et le comte Sforza ont récemment conclu un traité d’amitié et de collaboration économique ; le traité va assez loin puisqu’il permet aux Italiens d’exercer en Amérique les mêmes droits que les Américains en Italie. C’est dire qu’en fait, les capitaux américains vont pouvoir s’employer librement dans la péninsule, et que les Etats-Unis ont choisi l’Italie comme un partenaire et un allié en cas de conflit. Une clause prévoit cependant de façon indirecte qu’en cas de victoire du bolchévisme, le traité cesserait de jouer. L’Italie bien dirigée, en plein travail, inspire aux Etats-Unis une confiance qu’ils n’ont pas pu placer ailleurs ! Reste l’échéance des élections qui diront exactement vers quel bloc va le peuple italien.

 

Le Chaos Economique

Les événements chaque jour nous prouvent qu’en matière économique et financière on ne sait pas toujours ce que l’on fait ; tel croit faire baisser les prix en comprimant la monnaie qui, le lendemain, les voit monter en flèche. Aux Etats-Unis, tandis que le président se lamente sur la hausse, les prix des matières premières, surtout des produits alimentaires baissent en huit jours de vingt pour cent. On en cherche la cause : crainte de mesures coercitives et de contrôle ? Crainte que la pénurie de dollars dans le monde ne vienne ralentir les exportations des Etats-Unis malgré l’aide Marshall ? Sentiment qu’il y a dans le monde plus de ressources qu’on ne pense et qu’un peu de liberté dans les échanges aurait vite fait de faire apparaître un équilibre insoupçonné ? Toujours est-il qu’on baisse, et cet événement, s’il se confirme, est la meilleure nouvelle que l’on puisse saluer, le premier signe de soulagement à la détresse humaine.

 

Le Discours de Sir Stafford

Ce serait en particulier pour l’Angleterre qui tire ses derniers 100 millions de dollars de l’emprunt américain, un secours providentiel. Sir Stafford vient de donner avec sa dureté habituelle un tableau franchement noir des résultats de sa politique. Voyez plutôt :

« Le contrôle des matières premières et des licences est devenu plus difficile car l’attraction du marché noir – tiens, tiens – a détourné les produits de leur destination essentielle. La planification est devenue de plus en plus malaisée et de moins en moins efficace ! »

« La position est devenue d’autant plus délicate qu’il nous est de plus en plus difficile de vendre nos produits exportés. Les acheteurs sont circonspects, nos prix montent et la concurrence se fait jour. Nous avons épuisé nos emprunts à l’extérieur et nous dépensons rapidement nos dernières grosses réserves d’or. Nous avons à faire face à la spirale inflationniste. Si les revenus individuels augmentent, toute la structure de notre économie va s’écrouler » etc.

Voilà un ministre sincère. Le remède, – souhaitons qu’il ne soit pas pire que le mal – est offert par M. Attlee. Blocage des salaires ; limitation des dividendes, peut-être impôt sur le capital ; la bourse baisse ; la ceinture se rétrécit d’un cran. Il ne reste, en guise de vœu, qu’à répéter notre adage. A force de persévérer, fût-ce dans la plus mauvaise voie, on obtient des résultats quand même.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1948-02-07 – Signe des Temps

ORIGINAL-Criton-1948-02-07  pdf

Le Courrier d’Aix – 1948-02-07 – La Vie Internationale.

 

Signe des Temps

 

Comment dire ce que ressent chaque homme civilisé devant la mort de Gandhi victime du fanatisme qui, blanc ou rouge, musulman ou hindou, juif ou arabe, propage la haine et stérilise la bonne volonté pourtant réelle des hommes. L’assassinat de l’ascète pacifique, l’incendie des cadeaux du Train de l’amitié, symboles des temps.

 

L’Inde

Depuis le départ des Anglais et la division du pays en deux Etats, la guerre civile s’allume et s’apaise tour à tour. Un courant de fanatisme et un courant de sagesse s’affrontent. Les gouvernants font preuve de beaucoup de modération, mais les factions semblent plus fortes. On peut se demander cependant si l’influence de l’apôtre mort ne sera pas plus puissante que celle du vivant, les morts dans l’histoire servant rarement la cause des meurtriers. Souhaitons que cette vieille civilisation, si impénétrable qu’elle soit à nos esprits, ne sombre pas, elle aussi, dans la discorde.

 

Purges Monétaires

L’activité diplomatique a suivi ces temps-ci son ordinaire routine ; les Russes ont multiplié les notes de protestations aux Etats-Unis ; les Etats-Unis ont consciencieusement réfuté, selon la formule, les allégations soviétiques. Que ce soit le prélude à une offensive de grand style ou le roulement de tambour de la propagande, le tout n’émeut plus guère. L’intérêt va à l’effort dispersé que les Etats font pour conserver à leurs monnaies quelque valeur. Les Russes ont opté pour le dixième consolidé, les Français pour le tiers congelé, les autres suivront. Car, malgré tous les projets d’union, jamais les Etats n’ont agi plus isolément, et en matière monétaire, surtout par temps de crise, le moindre courant d’air menace les châteaux de cartes que sont les systèmes financiers actuels.

 

Les Finances Britanniques

La purge monétaire française a suscité beaucoup de mauvaise humeur et d’appréhension, à Londres surtout. La Livre qui au marché libre ne vaut que deux dollars quarante ne pourra plus longtemps maintenir la parité fictive de quatre, d’autant que les prix montent rapidement. Sir Stafford Cripps ne place plus ses bons du trésor ; les Anglais, privés de revenus, mangent leur capital ; en réalisant, ils se font des disponibilités qui jouent un rôle d’inflation, on va donc mettre un impôt sur le capital, pour freiner les ventes. Ces procédés et d’autres peuvent aussi bien avoir des effets opposés à ceux qu’on espère, si les conditions psychologiques sont contraires. Car les banquiers, fussent-ils ministres, oublient parfois que l’argent n’est pas une marchandise qu’on déplace, c’est un état d’âme collectif, une puissance créée par l’idée que s’en font les hommes ; l’art du financier tien de celui de l’homme d’état et du psychologue. Il manie les prestiges.

 

Le Rôle de Washington

Ce qui a irrité Londres, c’est que rien n’aurait pu se faire à Paris sans l’accord des Etats-Unis ; à Washington, on se soucie peu du prestige de la Livre ; on verrait peut-être même sans déplaisir une tempête financière balayer le travaillisme. On désire la stabilité des monnaies quelles qu’en soient les conditions, pour que chaque pays puisse exporter et se suffire dans le cadre d’échanges internationaux libres. La France est une lourde charge pour les Etats-Unis et il ne faudrait qu’un peu de liberté et de bon sens pour que ce pays toujours riche et peu peuplé équilibre ses comptes. La France est aussi la pierre de touche du succès du plan Marshall et le plan suppose la stabilité monétaire intérieure et extérieure. Enfin, l’équilibre final des économies européennes comporte un alignement des monnaies et par conséquent une dévaluation de la Livre. Peu importe donc comment on l’obtiendra.

 

L’Incident Dimitrov

Dimitrov, le dictateur rouge des Bulgares enflammé par des tournées de pactes que les Balkaniques s’offrent mutuellement, avait imprudemment parlé d’un bloc de l’Europe du Sud-Est qui s’étendrait de la Tchéco-Slovaquie à la Grèce. Mais Moscou a fait savoir que l’U.R.S.S. s’opposerait à toute union douanière qui aboutirait à la formation d’un bloc économique en dehors d’elle. L’U.R.S.S respecte trop l’indépendance des peuples, comme chacun sait, pour leur permettre d’aliéner ainsi leur souveraineté ; le vieil adage, diviser pour régner reste actuel. Moscou veut que chaque satellite soit lié directement à l’U.R.S.S. et non à ses voisins sinon par des pactes militaires qui ne sont que formalités et prétextes à cérémonies. On peut se demander, pour être équitable, si Washington n’a pas à l’égard du bloc occidental de Churchill repris et relancé par M. Bevin, et malgré une chaleureuse approbation de principe, les mêmes restrictions mentales. Ce bloc reste assez loin d’une réalisation même théorique, mais bien qu’on ne puisse avoir trop d’illusions, il se peut que quelques accords de détail viennent mettre un peu d’ordre dans le chaos de notre vieux continent.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-01-31 – Les Déboires de la Politique Anglaise

ORIGINAL-Criton-1948-01-31 pdf

Le Courrier d’Aix – 1948-01-31 – La vie Internationale.

 

Les Déboires de la Politique Anglaise

 

Les deux événements saillants de ces derniers jours : la querelle franco-anglaise sur la dévaluation du franc, et la révolte à Bagdad contre le traité Anglo-Iraquien venant après le discours de Bevin pour l’union de l’Europe occidentale, tous ces faits invitent à faire le point de la politique britannique.

 

Les Echecs de M. Bevin

Depuis sa venue au pouvoir et malgré sa réelle habileté, M. Bevin a conduit son pays d’abandons en abandons, de mécompte en mécompte. Echec d’abord de la politique d’équilibre entre la Russie et les U.S.A. Toutes les avances à l’U.R.S.S. ont échoué et aujourd’hui, les discours de MM. Morrison et Attlee opposent avec vigueur et quelque passion le socialisme de la libre Angleterre, au « fascisme rouge » la vraie gauche démocratique de Londres, au communisme réactionnaire, parti de droite, à Moscou. A part un traité commercial dont l’application s’avère déjà problématique, l’Angleterre n’a reçu de l’U.R.S.S. que des injures. Force est donc d’en revenir à une étroite entente avec les U.S.A., d’autant que Sir Stafford Cripps n’a pas caché que la situation financière de l’Angleterre était à leur merci. Faut-il rappeler encore, le retrait de l’Inde, d’ailleurs fort habilement mené, abandon quand même d’une position économique et stratégique primordiale, capitulation totale et désastreuse pour le pays même en Birmanie, échec en Egypte où le sentiment anti-anglais est plus fort qu’au temps de l’occupation. Enfin, dernier et non le moindre, le guêpier Palestinien, la dernière position qu’on abandonnera, la seule qu’il eut fallu quitter.

 

Le Traité Anglo-Irakien

Hier encore, l’Angleterre forte de son prestige auprès des chefs arabes concluait avec le gouvernement de Bagdad un de ces traités à l’orientale qui permet à l’occupant de rester tout en partant. Mais une révolte a éclaté venue plutôt d’éléments nationalistes que communistes ; le ministère est renversé, et le traité par terre. Il parait que les Français sont très populaires à Damas, les anglais ne tarderont pas à l’être à Bagdad.

 

Les Causes

Pourquoi tant de revers ? Suite de la guerre, certes, mais la guerre n’explique pas tout : dans les pays où l’Angleterre étendait non sans peine son pouvoir, elle s’appuyait sur les notables et les princes. Ceux-ci comptaient sur la force britannique pour assurer leur fortune, le conservatisme de la vieille Angleterre, la solidité de ses traditions, les rassuraient.

L’avènement du travaillisme, qui apparut non plus comme une vicissitude électorale, mais une transformation de la mentalité anglaise, a jeté la défiance parmi les roitelets ; pour se défendre des masses travaillées par le bolchévisme, ils se font nationalistes et leur jette en pâture l’occupant. D’autre part l’argent, en Orient plus qu’ailleurs, en impose. Si le lord gouverneur n’était pas sympathique, la livre sterling ramenait les cœurs. L’Angleterre appauvrie par la guerre et par son dirigisme qui a enlevé à ses nationaux leur crédit personnel à l’extérieur et leur initiative financière, n’a plus le geste large. En Orient, les consciences s’achètent et le prestige coûte cher. C’est ainsi qu’il fallut peu à peu céder devant les Yankees.

 

L’Union Européenne

Pour compenser tant d’abandons, il n’y a qu’un moyen, si l’on veut résister à l’expansion américaine. Churchill dès l’autre guerre l’avait vu, c’est de souder l’empire français à l’empire britannique, et par voie d’attraction les petites nations d’alentour. Alors ce nouveau bloc serait une troisième force. Malheureusement, les troisièmes forces sont dures à souder et le bloc n’est pas pour demain.

 

Le Benelux

On parle beaucoup d’union douanière, d’union économique plutôt, et l’on cite en exemple le Benelux. Or le Benelux ou plutôt la Belgique et la Hollande ne représentent rien de tel. Les marchandises circulent moins facilement entre les deux pays qu’au temps de Charles-Quint. Certains articles seulement, sont libres ; certains pools d’importation fonctionnent ; on espère arriver à mieux, mais il faudra des années pour que le Benelux soit une réalité, si rien n’y contrevient.

 

Socialisme contre Communisme

Après bien des hésitations, le socialisme anglais est sorti de son « complexe ». On n’osait pas dire son fait à Staline parce que la révolution Russe restait pour les syndicats un symbole de libération. Malgré l’évidence contraire, on sentait un malaise. Mais à force d’être traités de bourgeois et d’impérialistes, MM. Morrison et Attlee se sont emportés et le rêve d’un bloc des socialismes européens contre le communisme et le capitalisme, prend corps. Une grande conférence s’ouvrira entre les coreligionnaires politiques en mars ; les allemands et Schumacher y parleront. Mais le socialisme est une conviction, ce n’est pas une foi : on meurt pour Hitler ou pour Staline, mais pas pour Léon Blum ou Attlee. C’est pourquoi le socialisme a toujours capitulé.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1948-01-24 – La Politique du Général Marshall

ORIGINAL-Criton-1948-01-24  pdf

Le Courrier d’Aix – 1948-01-24 – La Vie Internationale.

 

La Politique du Général Marshall

 

Depuis la constitution à Belgrade du Kominform, la politique extérieure des grandes puissances a pris un aspect net et précis. La politique impérialiste de l’U.R.S.S. se devinait aisément depuis Stalingrad. La ligne des Anglo-Saxons a jusqu’à tout récemment comporté des hésitations et des ambiguïtés. En rejetant le masque idéologique qui dissimulait leur véritable appétit de conquête, les Soviétiques ont obligé les Anglo-Saxons, et par contrecoup les Français et les Italiens, à prendre position. Encore faut-il bien saisir l’objet et les moyens de chaque attitude.

 

La Politique Américaine

La politique américaine a comporté une première phase dite doctrine Truman. Ce fut l’aide à la Grèce et à la Turquie, le soutien de l’Iran, l’appui à Tchang-Kaï-Chek, sortes de barrage à l’expansion soviétique qui impliquait une intervention directe des Américains sur tous les points menacés à la périphérie du monde rouge.

Cette politique a été vivement critiquée aux Etats-Unis. Elle se révèlerait coûteuse, épuisante et à la longue peu efficace. Elle ralentirait la poussée soviétique mais n’empêcherait pas l’infiltration. Et les Russes pouvaient compter à bon droit sur la lassitude d’un pays démocratique devant des sacrifices croissants d’argent et peut-être d’hommes en des points du globe dont l’opinion ne saisit jamais la valeur stratégique. Vint alors le plan Marshall ; le général est aujourd’hui le véritable président : homme de fer, dit-on, sobre de paroles et opiniâtre. Sa politique a le mérite de s’accorder à l’esprit public : sur les points menacés du globe, éviter des contacts et des engagements directs, ne pas exposer de vie américaine dans des zones de combats, ne pas gaspiller des dollars dans des entreprises à fonds perdu ; en Grèce par exemple, le sauvetage de la Drachme jugé trop onéreux est abandonné. Par contre, surveiller de loin les points vitaux ; d’où l’envoi de fusiliers marins à l’escadre qui croise en Méditerranée et constitution d’une base aérienne puissante à Tripoli. Plus d’aide militaire ni même financière à la Chine (c’est le Congrès qui a imposé le petit prêt à celle-ci) mais renforcement des bases du Pacifique.

 

Le Plan Marshall

Voici le plan lui-même : l’idée maîtresse est que le communisme ne sera affaibli que par le retour à la prospérité des peuples épuisés par la guerre et plus encore par leurs erreurs politiques ; ensuite, un dogme : Seul le système américain de libre entreprise est capable d’apporter à l’humanité le bonheur matériel et la liberté morale. Il faut donner à bon escient aux pays capables de se relever, en orientant le relèvement, autant que possible par les voies du libéralisme. La France et l’Italie, pièces essentielles de l’enjeu, et par solidarité économique, l’Allemagne. On aidera aussi l’Angleterre, mais à des conditions beaucoup plus serrées et sans lui permettre de retrouver sa pleine indépendance. En outre, mise en œuvre d’un vaste effort de propagande pour révéler à tous les peuples le vrai visage de l’Oncle Sam.

Enfin, Marshall, comme presque tout citoyen des U.S.A. est convaincu que le totalitarisme qu’il soit hitlérien ou stalinien est incapable d’assurer la prospérité matérielle et encore moins morale, pas plus des pays où il s’est constitué que de ceux qu’il annexe. A la longue, le régime doit se décomposer parce que les peuples ne supporteront pas indéfiniment la misère et l’oppression, surtout en voyant fleurir autour d’eux les pays libres. Il faut avant tout prouver les intentions pacifiques et la bonne volonté américaine, agir de façon à ne pas être accusés de provocation, ni d’impérialisme, soit politique, soit économique, laisser la porte ouverte à toutes négociations, à tout repentir. C’est ainsi qu’on n’a pas formé de gouvernement d’Allemagne occidentale et que si l’U.R.S.S. faisait preuve de bonne volonté, on renoncerait au protocole de Francfort. Dans le même état d’esprit, on a approuvé l’accord commercial anglo-russe et préconisé des relations commerciales aussi larges que possible entre l’Est et l’Ouest de l’Europe.

 

L’Attitude Soviétique

Cette politique Marshall est très claire. Elle est appuyée par une force militaire qui se réorganise rapidement et sans doute par quelques avertissements précis à l’adversaire. Celui-ci reste prudent ; on le voit en Grèce et aussi en Iran. Ces derniers temps, l’U.R.S.S. a achevé de mettre sur pied sous la direction suprême de Tito, une Confédération Danubienne qui transformera en petites républiques soviétiques, c’est-à-dire en fait en provinces Russes, toute l’Europe Centrale. Même régime politique : Collectivisme et police secrète ; personnel en apparence national mais dirigé par une éminence grise soviétique. Ce qui est le cas même en Ukraine. Le programme est achevé en Roumanie, en Bulgarie, en Yougoslavie, en Pologne, en Hongrie, et pratiquement en Allemagne et Autriche occupée. En Tchécoslovaquie seulement et en Finlande, il faudra encore quelques ménagements sous peine de crise brutale. Mais on y parviendra.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1948-01-17 – En Allemagne

ORIGINAL-Criton-1948-01-17pdf

Le Courrier d’Aix – 1948-01-17 – La Vie Internationale.

 

En Allemagne

 

L’Ersatz-Gouvernement

L’événement de la semaine fut la proposition anglo-américaine pour l’organisation de la bizone d’Allemagne, et le projet de ce qu’on nomme l’Ersatz-Gouvernement. Ainsi les deux associés, en se contentant de faire du provisoire, peuvent comme les Soviétiques, affirmer qu’ils souhaitent l’établissement d’une Allemagne unifiée, avec un gouvernement central et une capitale, Berlin. Nous n’attendons pour cela que l’agrément des Russes, disent les Anglo-Américains, et nous, disent les Russes, que la bonne volonté des Américains. En fait, chacun tient sa zone en main et le pouvoir des Allemands, malgré quelques satisfactions d’amour propre, est pratiquement nul.

 

Le Plan

Voici au reste, quelques détails de l’offre anglo-américaine aux Allemands, car il s’agit d’une offre et non d’un dictat.

1° Faire du Conseil économique un quasi-parlement en le portant à 104 membres

2° Création d’un « sénat économique » représentant les huit Länzer.

3°Etablissement d’un Cabinet avec un chef choisi par les deux assemblées.

4° Création d’une Cour suprême de Justice composée de juges allemands.

5° Enfin, établissement d’une banque d’Etat ayant privilège d’émission de billets.

D’autre part, nous avons vu qu’à la suite de négociations secrètes, les Anglais avaient pratiquement cédé aux Américains le contrôle du ravitaillement et de l’agriculture, de l’exportation et de l’importation et aussi de l’office des changes. Seuls les départements de transports et communications et des finances intérieures demeurent sous contrôle anglais. Quant aux Allemands, comme on voit, il leur reste …  le reste, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas grand ’chose de changé à l’état présent. Les Allemands de Bavière, de Bade et du Wurtemberg sont assez déçus. Ils sentent qu’ils ont été joués et qu’en fait l’Allemagne de l’Ouest et toute sa puissance industrielle demeureront sous contrôle américain.

 

Attitude de la France

La France a protesté aussi, sans doute pour la forme car, n’ayant pas accepté encore la fusion de sa zone avec les deux autres, elle n’a pas grand droit à demander à être consultée. La France voudrait bien conserver le contrôle de sa zone, car celle-ci a l’immense avantage de se suffire à elle-même et de ne rien coûter à l’occupant. En fusionnant, la France devrait, pour éviter de porter la charge des frais communs, céder son droit de contrôle aux Etats-Unis. Ceux-ci paraissent ne pas avoir beaucoup insisté jusqu’ici, afin de ménager les susceptibilités françaises et parce que notre zone n’a pas grande valeur économique.

 

Le Plan Russe d’Organisation

L’U.R.S.S a organisé sa zone de telle façon qu’à moins d’une nouvelle guerre, cette partie de l’Allemagne soit définitivement une colonie russe. D’abord par le gigantesque trust de forme purement capitaliste appelé S.A.G. l’U.R.S.S. s’est approprié pour toujours les deux cents grandes entreprises industrielles de la zone. Ne restent aux Allemands que les entreprises nationalisées, c’est-à-dire les services publics comme le gaz ou l’électricité qui n’offrent aux Russes aucun intérêt, et un grand nombre de petites affaires privées qui travaillent pour la clientèle locale et restent en régime capitaliste, mais dont les Russes peuvent s’emparer à tout moment. La production des grandes entreprises va presque exclusivement aux réparations et continueront indéfiniment à alimenter le marché de l’U.R.S.S. quel que soit le règlement futur de l’Allemagne, puisque le président du conseil d’administration est un fonctionnaire du Kremlin et dispose de la majorité du capital. La production est d’ailleurs fortement poussée par des moyens de persuasions qui n’admettent pas de réplique. Les Russes en tirent un outillage considérable, surtout du matériel de guerre de précision.

 

Le Plan M.

Les Soviets ont organisé dans la Ruhr un réseau secret de sabotage qui avait surtout pour objet de faire disparaitre les denrées alimentaires destinées aux mineurs et d’affamer les ouvriers pour faire baisser la production. Les Anglais viennent de publier les détails de ce plan qui depuis la proclamation du Kominform avait été remis en application. Il y a eu la grève des dockers de Hambourg et des grèves partielles dans la Ruhr : la production de charbon a de nouveau baissé. Le ravitaillement bloqué dans les ports n’arrivait pas aux usines.

 

Contre le Plan Marshall

Dans les pays les plus visés comme la France et l’Italie qui sont la pierre de touche de l’épreuve de force entre les deux rivaux, on organise parmi les ruraux une campagne alarmiste de fausses nouvelles d’ordre fiscal et monétaire, ayant pour but de pousser les paysans mécontents à réduire la production agricole et d’annuler l’effet d’importations américaines de vivres.

 

                                                                                            CRITON