Criton – 1948-02-28 – Neuf Ans Après

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Le Courrier d’Aix – 1948-02-28 – La Vie Internationale.

 

Neuf Ans Après

 

Le coup d’état communiste en Tchéco-Slovaquie, si prévu qu’il fût, n’en a pas moins soulevé une plus vive émotion que la mise au pas des autres voisins de l’U.R.S.S. En Pologne, en Roumanie, en Hongrie, la dictature rouge ne faisait que se substituer à une autre, moins cruelle mais souvent aussi arbitraire. En Tchéco-Slovaquie c’est la conscience démocratique du monde qui est offensée, avec l’écrasement d’une société civilisée et la répétition à neuf ans d’intervalle de la même violence morale.

 

Le Drame

Le scénario de Prague n’a pas varié d’avec les précédents : après le noyautage de la police et de l’armée, l’intimidation des fonctionnaires, après la capitulation qui est de règle partout d’une fraction du parti socialiste, Gottwald, le Henlein au service de Moscou, a démissionné ses collègues, pris le pouvoir à lui seul avec des comparses après avoir organisé une menace de la rue et découvert le complot traditionnel qui lui a permis d’incarcérer ses adversaires. On a même verrouillé la frontière pour que personne ne sorte ; qu’aucun Nagy ou Mikolajezyk n’aille dire la vérité. Que de fois avons-nous dénoncé ici même les illusions de Monsieur Benes ! On ne négocie pas avec Staline, pas plus qu’avec Hitler ; les subtilités diplomatiques sont vaines. Si les formes varient, le résultat reste le même : il faut craindre ou disparaître. Néanmoins l’attitude de la Tchéco-Slovaquie depuis 44 se comprend aisément. Déçus par la faiblesse et l’impuissance des démocraties en 38 et 39, ulcérés par l’abandon de la France et de l’Angleterre, attirés aussi par le mythe du panslavisme, les Tchèques ont passé d’assez bon cœur au camp des Soviets. Ils savent aujourd’hui où ils vont, car le but de l’U.R.S.S. est non seulement de les soumettre mais aussi, comme l’eut fait Hitler s’il en avait eu le temps, de les ruiner. La Tchéco-Slovaquie, si le rideau de fer s’abat devant elle, dépendra pour ravitailler son industrie des matières premières soviétiques. Elle sera soumise comme celle des textiles polonais, au travail forcé, à très bas salaire ; l’entreprise privée aura vécu et avec elle beaucoup d’activités secondaires qui donnaient aux Tchèques un niveau de vie assez élevé. Enfin, ils dépendront pour se nourrir des récoltes de leurs voisins qui sont plutôt irrégulières ; fatalement, une union exclusive avec un bloc de pays pauvres abaissera la Tchéco-Slovaquie à leur niveau … Les Etats-Unis l’aideront-ils quand même ou la laisseront-ils faire l’expérience intégrale ?

 

Politique aux Etats-Unis

Tout dépend – pour le sort même de ce qui reste d’Europe – de l’évolution de la cuisine électorale aux U.S.A., en plein feu en ce moment.

L’élection au Bronx, faubourg de New-York d’un candidat du troisième parti, celui de Wallace, comme on sait, pacifiste et communisant, a enlevé quelques atouts au candidat démocrate à la présidence, et les chances de Taft, républicain réactionnaire et quelque peu isolationniste, grandissent d’autant. Car Wallace enlèvera des voix à Truman et les masses américaines iront plutôt à l’homme qu’elles croient capable de les écarter de la guerre. Taft est nettement réticent à l’égard du plan Marshall. Il défend le contribuable, il s’intéresse, comme Mac Arthur et une partie de l’état-major, beaucoup plus à la Chine qu’à l’Europe. Si on l’y poussait, il échangerait volontiers l’Europe contre l’Asie, si l’on pouvait partager pacifiquement le monde en deux. Aux dangers que court l’Europe, s’ajoute donc ceux de l’échéance de Novembre prochain. Les Soviets ont bien calculé tout cela. Comme Hitler en 39-40, ils savent profiter de la confusion qu’amène aux E.U., un changement de président, surtout que cette fois-ci, il n’y a pas de Roosevelt, et que les possibilités sont ouvertes.

 

Psychose

Aux Etats-Unis comme en Angleterre on s’attend à ce que la vague rouge frappe l’Italie d’abord, puis la France ; une élection municipale à Pescara a montré que la partie en Italie est fort incertaine. Il faut tenir compte d’un fait ressortant de la psychologie des foules ; le magnétisme de la force crée une sorte de vertige mental qui entraîne les masses contre leurs instincts, vers une soumission aveugle et consentante, sorte de viol moral que tous les artifices d’une force déployée de façon spectaculaire forcent aisément. Ce qui se passe à Prague peut, par contagion, surprendre Rome.

Ces phénomènes ont un caractère soudain et déconcertant…

 

La conférence de Londres

Pendant ce temps à Londres, Français, Américains et Anglais délibèrent pour la nième fois de l’Allemagne ; bizone, trizone ? La Ruhr sera-t-elle contrôlée à trois ou à deux, ou à seize. Le Benelux aura-t-il la parole ? Le pis est que plus on cause et moins on parait s’entendre.

Ah ! Les démocraties depuis l’antiquité n’ont pas changé ; le miracle est qu’elles aient survécu après tant d’effondrements et d’éclipses. Cela, quand même, donne confiance.

 

                                                                                  CRITON