Criton – 1948-03-06 – Faisons le Point

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Le Courrier d’Aix – 1948-03-06 – La Vie Internationale.

 

Faisons le Point

 

Le coup d’état bolchévique de Prague, à peine achevé, la Finlande était invitée par Staline en personne à s’aligner ; ce double événement a retenti comme la sirène d’alarme et réveillé les plus optimistes. La peur s’est trouvée amplifiée par les discours de ceux qui appuient leur politique sur l’opinion. On a compris ce que signifie l’impérialisme soviétique après trois ans d’un aveuglement qui ressemblait à une complicité.

 

La lettre de Staline

A chaque pays convient une méthode propre. En Hongrie, la manière brutale, policière et militaire, en Tchéco-Slovaquie l’infiltration suivie d’un coup d’état qui prétend respecter les formes de la démocratie, en Finlande où l’U.R.S.S. ne tient qu’une minorité insignifiante, il faut persuader peu à peu par menaces successives. Il faut citer la lettre que Staline a envoyée à Paasikivi, président de la République finlandaise ; tout à fait de sa manière, il propose à la Finlande un traité d’assistance mutuelle, lisez : le droit d’occuper militairement la Finlande pour exercer une pression directe sur les pays scandinaves – « traiter, dit Staline, contre un éventuel danger d’agression de la part de l’Allemagne ». Et il ajoute sans rire : « Comme nos deux pays ont terriblement souffert de cette agression, nous serions responsables devant nos peuples d’en permettre le retour ». Or, chacun sait que les Allemands n’ont jamais tué un seul Finlandais, tandis qu’en 1939… Staline conclut : « Désirant créer des conditions favorables à une amélioration radicale – en effet- des relations entre nos deux pays, en vue d’assurer la sécurité et la paix, etc. …( !)

 

A Qui le Tour ?

Les Italiens vont voter le 18 avril. Cette date remplit la péninsule d’anxiété. Et à Washington où l’on avait fondé beaucoup d’espoir sur l’Italie, on sent le terrain peu sûr. Pour influencer les électeurs, les Russes soutiennent les revendications coloniales de l’Italie, tandis que les évêques italiens menacent d’excommunication ceux qui voteraient marxiste. Les rouges auront certainement plus de suffrages qu’ils n’en eurent jamais en Tchéco-Slovaquie ; s’ils ne l’emportent pas, la réplique sera rapide.

 

A Trieste

En effet, l’agitation se manifeste dans le territoire de Trieste. Les syndicats communistes de Tito ont menacé les Anglo-Saxons de passer à l’action ; le sang coulera, il y aura des Américains tués, on se croira au premier jour de la guerre. Les Etats-Unis n’ont rien laissé deviner de la riposte éventuelle devant l’agression que l’U.R.S.S. mettra prudemment au compte de Tito, qui, probablement, confiera l’action à des formations para-militaires.

 

La situation

Que penser de tout cela ?

Le danger n’est pas plus grand qu’il y a trois ans ; rien que de prévu ; l’invraisemblable aveuglement de Roosevelt moribond à Yalta et à Postdam, l’affolement des Anglais et même de Churchill devant les V2, les erreurs militaires du commandement britannique à l’automne 44, ont permis à l’U.R.S.S. de s’assurer des positions qu’ils n’avaient jamais espéré saisir ; la comédie a continué avec le pacte franco-soviétique de 45. Elle s’achève aujourd’hui à Prague et à Helsinki. La tragédie va-t-elle commencer ? C’est peu probable, à moins que la situation n’échappe au contrôle des hommes.

 

Les Forces en Présence

Si habile qu’elle soit, la politique soviétique, par son astuce, a suscité des réactions salutaires ; la France en particulier aurait tort de s’en plaindre. Elle lui doit d’avoir échappé à la faillite ; sans le Kominform et les événements de Prague, le plan Marshall aurait-il été voté sans diminution appréciable des crédits et en temps opportun ? … aurions-nous reçu en trois mois des secours divers et pas loin d’un milliard de dollars ? Aurions-nous obtenu, outre le charbon sarrois en totalité, 1 million de tonnes par trimestre de la Ruhr ? Aurions-nous bientôt un pacte militaire avec les E.U. et l’Angleterre qui cette fois ne fera pas de la France le soldat sacrifié ? etc. …

Sur le plan militaire, l’U.R.S.S. n’est pas en état de se mesurer avec les E.U. Son équipement industriel est en retard sur le leur de 35 ans. La mer, cet atout capital, lui est fermée ; on ne sait pas du tout ce que serait le moral de l’armée rouge en pays étranger où les déserteurs se chiffrent par dizaines de mille en temps de paix. Enfin si la cinquième colonne est fort agissante dans les pays de l’Ouest, elle ne l’est pas moins chez les satellites de l’U.R.S.S. Il n’est que de lire les mémoires qui paraissent pour savoir quel réseau d’espionnage et de résistance, jusque dans les camps de la N.K.W.D. ont tressé les patriotes d’Europe centrale, entraînés par neuf ans de lutte. Par ailleurs, l’armée britannique est fort supérieure à celle de 1939, les Etats-Unis ont des armes décisives et quelques-unes de leurs meilleures troupes en Europe. Entre l’aveuglement et la panique, il y a place pour la mesure.

 

                                                                                            CRITON