Criton – 1948-02-21 – Forces et Faiblesses

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Le Courrier d’Aix – 1948-02-21 – La Vie Internationale.

 

Forces et Faiblesses

 

Bien que la constitution d’un état d’Allemagne occidentale ne soit pas encore chose faite, les Russes paraissent redouter cette éventualité, tant pour l’effet qu’elle aurait sur les satellites voisins du Reich que pour les discussions futures sur le traité avec le Japon, dont l’U.R.S.S. n’entend pas être exclue ; des négociations à quatre sont donc probables, ce qui a donné lieu à des rumeurs fantaisistes d’accord et d’apaisement que les autres faits démentent. Washington ne s’y trompe pas.

 

L’Espagne

Après un répit assez long pendant lequel la situation de Franco s’est affermie, l’Espagne a vu venir à elle ses adversaires. La France d’abord qui répare enfin l’énorme et coûteuse erreur de 1945. Mais derrière la France se tiennent les Etats-Unis, tandis que l’Angleterre tout en poussant à fond ses échanges commerciaux avec l’Espagne, boude ostensiblement son gouvernement ; l’Espagne dans le prochain conflit est une position trop importante pour que l’Amérique la néglige pour des motifs idéologiques. Si les pourparlers en cours aboutissent, le gouvernement espagnol donnera quelques gages de libéralisme et d’apaisement politique, et recevra des crédits américains. L’Espagne se trouve intégrée dans le bloc occidental en fait sinon en droit.

 

La Situation en U.R.S.S.

Il est hors de doute qu’on assiste en U.R.S.S. à un raidissement intérieur ; une attitude de méfiance à l’égard des intellectuels autrefois favoris du régime. Ce furent d’abord les écrivains qui durent faire des confessions publiques ; voici le tour des musiciens. Tout effort vers l’art libre est étouffé sous l’accusation de « formalisme ». On ne tolère qu’un art réaliste et de la musique folklorique. Les savants eux-mêmes sont l’objet de suspicion. Beaucoup en effet ont réussi à fuir l’U.R.S.S. ces derniers temps ; des hommes célèbres sont en zone américaine d’Allemagne et trouveront asile aux Etats-Unis. Tout l’état-major d’une usine de recherches atomiques a gagné la Suède. Des militaires de tous rangs désertent. Ce qui prouve que les Américains n’ont pas complètement tort qui prétendent que le régime porte en lui-même des faiblesses.

 

Vers les Elections

En attendant, la pression exercée par les Soviétiques sur tous les fronts demeure. Cela est pour eux une nécessité à la veille d’élections capitales en Italie et peut-être en France. Le succès des partisans dépend en effet de la force qui s’affirme bruyamment derrière eux, de la terreur qu’ils inspirent. Le moindre risque de recul tournerait l’opinion des indécis que le prestige et l’intérêt influence ; on votera pour qui l’on croit le plus fort.

 

La Grèce

C’est toujours en Grèce que les adversaires s’acharnent. Le pays est systématiquement ruiné, terrorisé, brûlé par les partisans. Le découragement commençait à gagner les gouvernementaux qui sur le plan militaire, réagissaient mollement. Force a été aux Américains de prendre la situation en mains, et des officiers des Etats-Unis surveillent et dirigent l’armée grecque. De là à une intervention directe, il n’y a plus qu’un pas qu’il faudra bien franchir ; l’engrenage est fatal et l’U.R.S.S. y pousse.

 

En Angleterre

Les Anglais ont été assez déconcertés par les sombres avertissements de Cripps sur une banqueroute prochaine, d’autant qu’un ministre leur dit un jour que tout va mieux, et un autre le lendemain que tout est à peu près perdu. En fait, il s’agissait de faire accepter aux Trade-Unions une stabilisation des salaires, et aux industriels une limitation des bénéfices. Les syndicats ont été difficiles à persuader mais il semble que cela soit chose faite. Le bon sens et la discipline l’ont emporté. Il est d’ailleurs certain que malgré le peu de sympathie dont jouit la politique anglaise à Washington, la situation internationale est trop grave pour que les Etats-Unis laissent se produire un effondrement financier d’une envergure incalculable comme le serait celui de l’Angleterre. Les Anglais le savent bien. Les crédits américains viendront de mauvaise grâce, mais ils viendront.

 

Aux Etats-Unis

D’autant que la récente chute des prix des matières premières a fait réfléchir New-York, beaucoup de banquiers hostiles au plan Marshall s’y rallient. Cette baisse, d’ailleurs salutaire, n’est pas le signe d’une crise prochaine, c’est néanmoins un avertissement. Si la pénurie de dollars devenait chronique, le reste du monde est assez vaste pour s’organiser peu à peu et tant bien que mal pour se suffire. C’est en particulier ce à quoi tendent les efforts de coordination des deux empires coloniaux français et anglais qui se précisent en ce moment.

 

Les Etats-Unis du Monde

Ceci nous ramène aux efforts d’Union européenne qui font grand bruit à cette heure. On prend le problème par le petit bout, cherchant à aplanir les obstacles, démolir une par une les barrières douanières, associer un par un les états ; la méthode a du bon et il en sortira toujours quelque chose de profitable. Il y aurait peut-être mieux à notre avis : c’est de faire tout sauter à la fois et créer d’un seul élan les Etats-Unis du Monde. Cela sauverait peut-être la paix et serait, en fait et malgré l’apparence, plus facile à réaliser qu’une union par fragment qui ne trouvera que des palliatifs.

Mais cela est malheureusement une utopie !

 

                                                                                            CRITON