Criton – 1948-01-24 – La Politique du Général Marshall

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Le Courrier d’Aix – 1948-01-24 – La Vie Internationale.

 

La Politique du Général Marshall

 

Depuis la constitution à Belgrade du Kominform, la politique extérieure des grandes puissances a pris un aspect net et précis. La politique impérialiste de l’U.R.S.S. se devinait aisément depuis Stalingrad. La ligne des Anglo-Saxons a jusqu’à tout récemment comporté des hésitations et des ambiguïtés. En rejetant le masque idéologique qui dissimulait leur véritable appétit de conquête, les Soviétiques ont obligé les Anglo-Saxons, et par contrecoup les Français et les Italiens, à prendre position. Encore faut-il bien saisir l’objet et les moyens de chaque attitude.

 

La Politique Américaine

La politique américaine a comporté une première phase dite doctrine Truman. Ce fut l’aide à la Grèce et à la Turquie, le soutien de l’Iran, l’appui à Tchang-Kaï-Chek, sortes de barrage à l’expansion soviétique qui impliquait une intervention directe des Américains sur tous les points menacés à la périphérie du monde rouge.

Cette politique a été vivement critiquée aux Etats-Unis. Elle se révèlerait coûteuse, épuisante et à la longue peu efficace. Elle ralentirait la poussée soviétique mais n’empêcherait pas l’infiltration. Et les Russes pouvaient compter à bon droit sur la lassitude d’un pays démocratique devant des sacrifices croissants d’argent et peut-être d’hommes en des points du globe dont l’opinion ne saisit jamais la valeur stratégique. Vint alors le plan Marshall ; le général est aujourd’hui le véritable président : homme de fer, dit-on, sobre de paroles et opiniâtre. Sa politique a le mérite de s’accorder à l’esprit public : sur les points menacés du globe, éviter des contacts et des engagements directs, ne pas exposer de vie américaine dans des zones de combats, ne pas gaspiller des dollars dans des entreprises à fonds perdu ; en Grèce par exemple, le sauvetage de la Drachme jugé trop onéreux est abandonné. Par contre, surveiller de loin les points vitaux ; d’où l’envoi de fusiliers marins à l’escadre qui croise en Méditerranée et constitution d’une base aérienne puissante à Tripoli. Plus d’aide militaire ni même financière à la Chine (c’est le Congrès qui a imposé le petit prêt à celle-ci) mais renforcement des bases du Pacifique.

 

Le Plan Marshall

Voici le plan lui-même : l’idée maîtresse est que le communisme ne sera affaibli que par le retour à la prospérité des peuples épuisés par la guerre et plus encore par leurs erreurs politiques ; ensuite, un dogme : Seul le système américain de libre entreprise est capable d’apporter à l’humanité le bonheur matériel et la liberté morale. Il faut donner à bon escient aux pays capables de se relever, en orientant le relèvement, autant que possible par les voies du libéralisme. La France et l’Italie, pièces essentielles de l’enjeu, et par solidarité économique, l’Allemagne. On aidera aussi l’Angleterre, mais à des conditions beaucoup plus serrées et sans lui permettre de retrouver sa pleine indépendance. En outre, mise en œuvre d’un vaste effort de propagande pour révéler à tous les peuples le vrai visage de l’Oncle Sam.

Enfin, Marshall, comme presque tout citoyen des U.S.A. est convaincu que le totalitarisme qu’il soit hitlérien ou stalinien est incapable d’assurer la prospérité matérielle et encore moins morale, pas plus des pays où il s’est constitué que de ceux qu’il annexe. A la longue, le régime doit se décomposer parce que les peuples ne supporteront pas indéfiniment la misère et l’oppression, surtout en voyant fleurir autour d’eux les pays libres. Il faut avant tout prouver les intentions pacifiques et la bonne volonté américaine, agir de façon à ne pas être accusés de provocation, ni d’impérialisme, soit politique, soit économique, laisser la porte ouverte à toutes négociations, à tout repentir. C’est ainsi qu’on n’a pas formé de gouvernement d’Allemagne occidentale et que si l’U.R.S.S. faisait preuve de bonne volonté, on renoncerait au protocole de Francfort. Dans le même état d’esprit, on a approuvé l’accord commercial anglo-russe et préconisé des relations commerciales aussi larges que possible entre l’Est et l’Ouest de l’Europe.

 

L’Attitude Soviétique

Cette politique Marshall est très claire. Elle est appuyée par une force militaire qui se réorganise rapidement et sans doute par quelques avertissements précis à l’adversaire. Celui-ci reste prudent ; on le voit en Grèce et aussi en Iran. Ces derniers temps, l’U.R.S.S. a achevé de mettre sur pied sous la direction suprême de Tito, une Confédération Danubienne qui transformera en petites républiques soviétiques, c’est-à-dire en fait en provinces Russes, toute l’Europe Centrale. Même régime politique : Collectivisme et police secrète ; personnel en apparence national mais dirigé par une éminence grise soviétique. Ce qui est le cas même en Ukraine. Le programme est achevé en Roumanie, en Bulgarie, en Yougoslavie, en Pologne, en Hongrie, et pratiquement en Allemagne et Autriche occupée. En Tchécoslovaquie seulement et en Finlande, il faudra encore quelques ménagements sous peine de crise brutale. Mais on y parviendra.

 

                                                                                            CRITON