Criton – 1948-03-20 – La Phase Militaire

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Le Courrier d’Aix – 1948-03-20 – La Vie Internationale.

 

La Phase Militaire

 

La conférence des Quatre en décembre fut celle de la « dernière chance ». Elle a clos la phase diplomatique du conflit entre Est et Ouest. Avec le pacte de Bruxelles et le discours Truman de mercredi commence la phase militaire.

Le Monde a été surpris de la rapidité avec laquelle les Alliés occidentaux ont riposté à l’attentat commis par l’U.R.S.S. sur la République Tchécoslovaque. Les Démocraties, hantées par les souvenirs de leurs tergiversations et de leurs faiblesses, ont voulu affirmer leur résolution, à la fois sur le plan politique et militaire. On ne recommencera pas les fautes de 36-38.

 

Activités des Etats-Majors

A vrai dire, les conversations d’Etat-Major ne datent pas d’hier. Elles avaient montré l’extrême faiblesse des armées qui font front en Allemagne. Si la guerre avait éclaté l’an dernier, si ce qu’on connaît sous le nom de « plan Jdanov » avait été réalisé, l’U.R.S.S. n’aurait rencontré aucune résistance. Il n’en sera plus de même demain. L’an prochain, une marche sur l’Atlantique serait pour les Russes une opération risquée.

 

A Bruxelles, à Washington et à Lake Success

Donc on a frappé à Bruxelles un grand coup auquel a répondu le discours du président Truman et, de façon aussi spectaculaire, à l’O.N.U., la mise en accusation de l’U.R.S.S. par le Chili à propos de l’affaire Tchèque. Cette sorte de respect humain qui empêchait les hommes d’Etat de nommer une agression par son nom et d’accuser le totalitarisme bolchévique a disparu ; l’offensive verbale a libre cours.

A Bruxelles, on a jeté les bases d’une union occidentale franco-anglo-belgo-hollandaise économique, culturelle et surtout militaire. Mais on ne se fait aucune illusion sur les difficultés qu’une fusion économique comporte actuellement. Seulement on a évité de donner au pacte l’aspect d’une simple défense stratégique ; on a voulu, avec raison, affirmer la solidarité d’une civilisation.

A Washington, le Président a souligné la solidarité des Etats-Unis avec les signataires du pacte et en demandant le rétablissement du service militaire obligatoire et le renforcement immédiat des effectifs, fait comprendre que la puissance américaine appuyerait la résolution des démocraties d’Europe.

A première vue, la réponse du Congrès américain a été remarquablement favorable. L’opinion est mûre pour une action résolue. On voit bien que New-York n’est plus qu’à vingt heures de vol de Moscou. Dommage qu’il n’en ait pas été de même de Berlin, il y a dix ans.

 

L’Allemagne

Il est difficile de savoir ce que pense le Kremlin de cette réaction si véhémente. Comme tous les mouvements idéologiques, le Bolchévisme ne peut conserver son prestige qu’en attaquant et en progressant sans cesse ; stoppé, il reculerait bien vite. C’est ce qui rend dangereuse la situation, mais le champ d’agitation est si vaste et si divers, que les risques majeurs peuvent être encore évités. Pour l’heure, l’Allemagne est le pion sur lequel se pose le doigt des adversaires ; côté ouest, c’est l’invitation faite aux Allemands des trois zones de participer aux travaux des Seize Nations assemblées à Paris pour coordonner leurs ressources et leur activité en fonction du plan Marshall. Ce geste est en soi un événement. On est loin du dictat de Versailles ; et si les Allemands n’apparaissent qu’à l’ombre des gouverneurs militaires des trois zones, ils n’en donneront pas moins librement leur avis à Paris.

 

Le Congrès du Peuple

L’U.R.S.S. n’a pas voulu être en reste. Elle a riposté aux accords de Londres de la semaine passée par la convocation d’un « Congrès du Peuple » à Berlin où se réunissent les délégués des quatre zones, tous bien entendu du parti socialo-communiste unifié, agissant comme un véritable parlement de l’Allemagne entière, sorte de quatrième Reich du type « populaire ». Ce parlement improvisé va élire un Comité directeur qui sera, pour la zone russe, une sorte de gouvernement dont on voudra étendre l’autorité morale sur l’ensemble du pays. Il se recommande aux masses par son appel à l’unité chère à la plupart des Allemands, par ses attaques contre le démembrement du Reich voulu par les puissances occidentales, par une protestation contre l’annexion de la Sarre aux intérêts français. En somme, les Russes font à Berlin exactement le pendant de ce que les Alliés ont fait à Francfort et à Londres. Autant qu’on en peut juger, la réaction des Allemands est assez différente.

 

Encore la Palestine

La question palestinienne devient chaque jour plus grave et prend désormais le caractère d’un conflit international. Par un jeu curieux de circonstances, plutôt que par habileté, l’U.R.S.S. est en train de marquer là-bas un succès. Elle avait, en effet, appuyé le plan de partage quand les Juifs n’en voulaient pas. Elle avait essaimé ses terroristes que les spécialistes de l’attentat de « l’Irgoun » voyaient d’un assez mauvais œil. Puis, devant la menace Arabe grandissante et la volte-face des Etats-Unis abandonnant devant l’O.N.U. le plan de partage, les Juifs furieux de l’attitude américaine se groupent à peu près tous sous la protection de l’U.R.S.S. qui n’attendait que cela ! Voilà que l’Irgoun fasciste fusionne avec l’Haganah démocrate et que l’armée juive se rassemble avec des spécialistes et des armes fournis par l’U.R.S.S. Les Anglais eux, ont leur plan de longue date. Ils partiront, quoi qu’il arrive, le 15 mai. Mais l’émir Abdullah de Transjordanie veille sur leurs intérêts. Avec son armée, il occupera le pays et proposera aux Juifs une solution honorable qu’on espère leur faire accepter sous la menace d’une guerre sainte déclenchée par tous les pays arabes réunis.

Le plan réussira-t-il ? Il faudrait être prophète pour se prononcer.

 

                                                                                  CRITON