Criton – 1948-03-27 – La Fin du Commencement

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Le Courrier d’Aix – 1948-03-27 – La Vie Internationale.

 

La Fin du Commencement

 

Les leçons de l’histoire serviraient-elles ? « Chaque position perdue aujourd’hui, a dit Byrnes, devra être reconquise plus tard à grand peine ». Les Etats-Unis ont agi : ils ont accepté le risque de guerre, ils ont parlé le seul langage que les Hitler et les Staline comprennent : celui de la Force. On a été surpris à Moscou ; l’élection présidentielle, l’imminente crise économique, croyait-on, devaient suffire à paralyser les U.S.A.

 

Que se Passera-t-il ?

Si l’on écoutait Washington, la guerre serait à nos portes, Il est difficile de mesurer à quel degré d’émotion il faut porter les jeunes Américains pour leur faire accepter le service militaire. Mais il est aussi dans la manière américaine de mettre le public devant les conséquences des responsabilités que l’on prend, et les dangers qu’on court. Rien n’indique cependant que la situation échappe aux dirigeants. Moscou masquera son recul ; les Russes ont mille moyens de semer le trouble dans le monde sans provoquer la guerre. Mais, comme nous l’avons dit depuis longtemps, le coup de grâce se prépare et quand tout sera prêt…

Pour l’instant, nous sommes dans la guerre froide, comme dans l’autre à l’automne 42, la marée change de sens.

 

Trieste

En chargeant M. Bidault d’annoncer à l’Italie que les trois Alliés lui rendraient Trieste. Les Anglo-Saxons ont voulu marquer avec la France leur solidarité. Ils ont, a-t-on dit, devancé l’intention Russe d’influencer les élections du 18 avril en proposant eux-mêmes le retour de Trieste à l’Italie. Quoi qu’il en soit, ils ont délibérément pris une position à la fois politique et militaire sur ce point difficile où nous savons que des troubles étaient en préparation. Ils ont mis les communistes italiens en posture délicate et certainement orienté le vote d’un peuple très patriote. En tout état de cause d’ailleurs, le succès des rouges ne semblait pas probable. Mais leur effectif qui eut pu être de 45% tomberait à 35% et l’Italie sera solidement liée au bloc occidental.

L’Union douanière avec la France et, sans doute, malgré la résistance des Anglais, la restitution de ses anciennes colonies, l’admission à l’O.N.U. et finalement l’adhésion au pacte de Bruxelles signé l’autre jour, sanctionneront le retour de l’Italie dans le camp des nations civilisées.

 

La Politique Etrangère Anglaise

Mais revenons au pacte de Bruxelles : on a publié une amusante photo où Bevin à Bruxelles, la tête entre les mains en proie à de tumultueuses réflexions, écoute le discours de Bidault, et un article aussi objectif qu’ingénu de « L’Economist » pose la grande question : L’Angleterre, en signant le pacte de Bruxelles, est-elle sincère ? La politique traditionnelle de la Grande-Bretagne est-elle définitivement renversée ? Chaque fois en effet qu’elle s’est alliée à l’Europe, c’est qu’un danger pressant menaçait l’équilibre du continent indispensable à son intérêt et à sa sécurité. Mais sitôt le danger passé, Albion retournait à son isolement et reprenait la politique impériale, laissant les Européens meurtris panser leurs plaies. Le pacte de Bruxelles est-il encore une fois un pacte de circonstance, ou bien marque-t-il la volonté de réaliser les Etats-Unis d’Europe et d’intégrer définitivement les Iles Britanniques au continent tant économiquement que politiquement ? Notre conviction est que les Anglais n’ont pas choisi encore ; ils ont laissé ouvertes les deux issues : bloc européen ou bloc impérial, sincères en ce sens qu’ils n’ont pas exclu de devenir européens, avec l’espoir sans doute de n’y être pas contraints. Jamais cependant dans l’histoire, l’Angleterre n’a pris avec le continent des engagements aussi formels. C’est qu’elle est de tous les grands pays du monde, celui dont la situation est la plus difficile : définitivement incapable de se suffire, il faudra bien un jour s’associer à un grand ensemble. Le premier pas est fait. Les autres suivront-ils ?

 

La Palestine

On en parlera toujours ; la guerre entre Juifs et Arabes se poursuit et quelques Anglais tombent dans la bagarre. Les Américains si décidés en d’autres points ont, le mot est de mise, cafouillé étrangement sur celui-là. Ils établissent le plan de partage, l’abandonnent, parlent d’une occupation à trois, puis en dernière heure, proposent la tutelle de l’O.N.U. Il faut à tout prix éviter qu’un foyer de guerre ne se crée, qui ferait l’affaire des Soviets. Il ne faut pas mécontenter les Arabes et faire accepter aux Juifs un modus vivendi. Mais ceux-ci vont proclamer le 15 mai, quand les Anglais partiront, l’Etat Juif. Quadrature du cercle…

 

En Grèce

Nous avons été inquiets le jour où le jeune général américain Van Fleet, à peine débarqué, proclamait sa confiance dans une prochaine victoire des troupes gouvernementales grecques : quelle présomption ! Les Soviétiques tiennent là leur guerre d’Espagne et ils sauront la prolonger ; la situation, loin de s’apaiser, s’aggrave : très vilaine affaire qui durera jusqu’au jour fatal.

 

                                                                                  CRITON