Criton – 1948-10-30 – La Course aux Armements

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Le courrier d’Aix – 1948-10-30 – La Vie Internationale.

 

La Course aux Armements

 

Faut-il désespérer de l’humanité ? Pour la troisième fois en moins de quarante ans, le monde court aux armements ; les alliances se resserrent, la mobilisation des forces industrielles et militaires enlève aux peuples tout espoir de bien-être. La faute est claire : un solitaire écrivait en 1856 :

« Quels maîtres redoutables que les Russes, si jamais ils épaississent la nuit de leur domination sur les pays du midi ! Le despotisme polaire une tyrannie telle que le monde n’en a pas encore connue, muette comme les ténèbres, tranchante comme la glace, insensible comme le bronze, avec des dehors aimables et l’éclat froid de la neige, l’esclavage sans compensation ni adoucissement : Voilà ce qu’ils nous apporteraient ». Signé du doux H.F.Amiel.

 

Préparatifs

Sur le plan moral, la grève française a donné aux travailleurs anglais l’occasion de se prononcer avec une netteté et une énergie nouvelle contre le bolchévisme ; la grande majorité des ouvriers anglais et américains fait cause commune avec le reste de la nation. C’est un fait d’importance qui influera et influe déjà sur l’état d’esprit des travailleurs français et italiens. Tôt ou tard, un revirement qui ne peut encore trouver son expression à cause du terrorisme syndicaliste, sera évident.

 

Mobilisation Industrielle aux U.S.A.

Les préparatifs pour une mobilisation générale des ressources économiques aux Etats-Unis se poursuivent avec méthode et célérité. Un recensement complet des usines pouvant servir à la besogne de guerre est dressé, les modalités d’une conversion à la fabrication d’armements, les délais, la répartition éventuelle de la main d’œuvre, le type des engins à produire, la protection des usines contre le sabotage et jusqu’au prix de revient, tout est étudié, rassemblé et des instructions sont remises à chaque industriel en sorte que tant du côté militaire que du côté économique, les stocks de matières premières sont reconstitués. La mobilisation totale peut se faire en quelques mois alors qu’il a fallu plus de deux ans à partir de 41.

 

Le Pacte de l’Atlantique

On a appris avec surprise et satisfaction que le Pacte de l’Atlantique était virtuellement conclu, c’est-à-dire que les Etats-Unis et le Canada allaient se joindre à l’alliance militaire conclue par les Cinq nations européennes : France, Belgique, Hollande, Luxembourg et l’Angleterre ; que la garantie américaine s’appliquerait à leurs territoires et qu’enfin un prêt-bail allant jusqu’à 5 milliards de dollars serait demandé au Congrès américain pour réarmer les cinq nations. Par ailleurs, le voyage de Marshall à Athènes et à Rome, les pourparlers avec Franco, font penser à un vaste bloc de défense contre le bolchévisme qui s’étendrait du Japon à l’Irlande.

 

Extrême-Orient

Le Japon, en effet, reprend sous l’égide des Etats-Unis sa place dans le monde ; son gouvernement passe aux conservateurs. L’industrie lourde augmente sa production. Une reconstitution limitée de l’armée japonaise n’est pas exclue, qui servirait aux desseins américains sur le continent asiatique. Les Etats-Unis ont cherché à apaiser les conflits en Indochine et aux Indes néerlandaises. Ce dernier est en voie de règlement au moins en principe ; l’autre paraît devoir suivre. Anglais et Américains réarment le Siam qui s’est déclaré anti-communiste. En Birmanie, la révolte organisée par les agents de Moscou paraît dominée tout comme à Java. En Malaisie, les Anglais ont la situation en mains.

 

En Chine

Cette consolidation de la situation dans le Sud-Est asiatique ne compense pas l’importance défaite de Chang-Kaï-Chek en Chine. Le malheureux Maréchal a perdu toute la Mandchourie ; les communistes chinois maîtres du pays s’entendent avec Moscou pour en faire une république populaire ; dans le port de Yuekshow ( ?), 200.000 soldats, débris de l’armée gouvernementale entraînée et armée par les Américains, attend de s’embarquer pour le Sud. La Mongolie intérieure coupée à présent de la Chine nationaliste deviendrait elle aussi république populaire. En outre, en Corée du Sud occupée par les Américains, une révolte des rouges a éclaté. On cherche à renverser le gouvernement et à proclamer une république coréenne unifiée et libérée des troupes étrangères. C’est un territoire grand comme l’Allemagne et la France réunies et d’une grande valeur industrielle que la Russie vient de s’annexer. Le rideau de fer en Asie se déplace vers le Sud et menace d’avancer encore. Il y a peu d’espoir que les positions perdues puissent être regagnées.

 

A l’O.N.U.

Pendant ce temps, M. Bramuglia, délégué argentin et médiateur de l’O.N.U., se propose toujours de trouver une formule de convention ( ?) sur le blocus de Berlin acceptable pour Vychinski. Celui-ci semble dire oui, puis se fait photographier la main solennellement levée pour dire non ; cependant les pourparlers ne sont pas rompus. Vychinski n’a pas refusé d’entendre d’autres projets ; un prix Nobel de patience s’impose pour M. Bramuglia. A Berlin cependant, le général Von Seydlitz installe sa nouvelle police militaire. Mal lui en prend et peu s’en faut qu’il ne soit assassiné. L’Allemagne résiste et dans ce pays comme ailleurs, la politique des Russes a réussi à occuper des positions, mais aussi à dresser l’esprit des peuples de plus en plus résolus contre leur tyrannie. Sans le vouloir, ils ont donné des armes à ceux qu’ils voulaient combattre, ce qui fut l’erreur de tous les conquérants, sauf peut-être Jules César.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-10-23 – Résistances

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Le Courrier d’Aix – 1948-10-23 – La Vie Internationale.

 

Résistances

 

La situation peut se caractériser sous deux aspects :

1° Bien que les intentions des dirigeants demeurent pacifiques, la nécessité de ne pas lâcher prise pour ne pas paraître céder à l’intimidation, aggrave chaque jour la guerre froide, comme à Berlin par exemple ou en Corée.

2° Dans tous les pays civilisés, l’homme de la rue longtemps incertain voit clairement aujourd’hui la fin et les moyens de l’impérialisme soviétique, et répugne à en être l’instrument ; évolution qui s’accélère et dont nous avons signalé les phases. On se rend compte à Moscou de l’influence perdue dans les esprits ; la vérité fait son chemin en dépit et peut-être par l’effet même de la propagande. Le temps n’est pas très loin où l’Occident Européen aura, dans son ensemble et à l’exception de fanatiques cas intéressés, vomi le bolchévisme. Par contre malheureusement, la pression des événements augmente avec une telle régularité qu’on se demande si, de ce train-là, la paix peut tenir longtemps.

 

Aux Etats-Unis

On ne peut nier que la température monte. La façon dont l’ambassade Vinson du président Truman a été rejetée par l’opinion montre qu’elle ne croit plus à la conciliation et que la rechercher c’est jouer les dupes. La « Pravda » n’a pas tort de signaler aux Etats-Unis l’influence croissante des militaires et des hommes politiques qui les représentent comme Foinstel ( ?). C’est une véritable pré-mobilisation que Truman vient de signer avec l’organisation et l’entrainement des réserves qui va commencer sans délai.

 

En Chine

L’avance foudroyante des troupes en Chine est la plus pressante inquiétude des Etats-Unis. Les Communistes sont à 80 kms de Suzhou, dernière base de Tchang-Kaï-Chek dans le nord ; toute la Mandchourie est perdue et des formations ennemies se groupent au sud, non loin de Nankin. Le Maréchal a convoqué un Conseil de guerre ; les Etats-Unis se voient obligés d’envoyer plus de matériel pour rééquiper les forces gouvernementales, mais cela n’est pas grand-chose  au regard des besoins. Sauver la Chine représente un effort très supérieur à ce qu’exige le redressement de l’Europe et du Proche-Orient réunis, et si l’on voulait réussir, on ne pourrait éviter d’envoyer des soldats se battre sur place. On voit où cela mène.

 

L’Allemagne

Nous ne lasserons pas nos lecteurs en leur détaillant les manœuvres de Vychinski et les combinaisons des six au Conseil de sécurité. Personne n’est dupe de ces palabres. Il n’en peut rien sortir, sinon la condamnation morale de l’U.R.S.S. Vychinski au pied du mur, a dû refuser de montrer ses intentions et ses dérobades exaspèrent les neutres. Mais que lui importe ? Le blocus de Berlin ne sera pas levé, bien au contraire. Les Russes tirent dans le couloir aérien, ils coupent toutes communications entre leur secteur et ceux des alliés et mettent mille entraves à l’administration de la ville.

Cependant, M. Dulles le futur Secrétaire d’Etat a raison de dire que les Russes ont échoué dans leur politique à Berlin et en Allemagne. La résistance a pris une telle ampleur que les Soviets ont dû procéder  un peu partout à des purges au sein du parti communiste allemand. Il n’est pas exagéré de dire que 99% des Allemands sont prêts à se révolter contre l’occupation rouge si l’occasion se présentait, d’autant que les conditions économiques s’aggravent en zone soviétique, tandis qu’en zone occidentale les effets de la réforme monétaire sont de plus en plus favorables. Tous les observateurs s’accordent à trouver le pays transformé.

 

Projet Russe ?

Dans ces conditions on a été intrigué de l’arrivée à Berlin de Von Seydlitz, le général allemand qui, avec Paulus et son armée, est depuis si longtemps tenu en réserve par les Russes. Il serait venu organiser une police allemande aux effectifs considérables destinée à remplacer l’occupant soviétique si celui-là se décidait, devant l’attitude de la population, à offrir aux alliés une évacuation simultanée de toute l’Allemagne. La police Seydlitz se chargerait alors de bolchéviser le pays. Inutile de dire que les Etats-Unis ne consentiront pas à évacuer l’Allemagne, ce serait livrer l’Europe à l’U.R.S.S. Les Russes partiraient quand même pensant que les Allemands rendus libres finiraient par obtenir la libération de leurs frères occidentaux. C’est à voir.

 

La Palestine

En Palestine la guerre a repris, et comme les Etats-Unis ne sont pas décidés à prendre parti avant l’élection présidentielle, la pauvre assemblée des Nations-Unis enregistre un échec de plus.

Les Juifs sont aux prises avec les Egyptiens qui, comme nous l’avons dit, convoitent le désert du Néguev qu’ils ont à peu près conquis et entendent conserver. Les autres états arabes peu satisfaits du jeu égyptien, s’abstiennent, mais l’état d’hostilité semble durable. Compliquée par la question des pétroles, la situation palestinienne ne contribue pas à éclaircir l’atmosphère.

 

La Conférence des Dominions

A Londres, la Conférence des premiers ministres des Dominions à laquelle participent pour la première fois Ceylan, l’Inde et le Pakistan a discuté de la situation politique et militaire et des projets d’Union Européenne. La ligne adoptée par l’Angleterre ne semble pas devoir être modifiée. Par contre, aboutissement d’une lutte sécuritaire, l’Irlande veut rompre les derniers liens avec la Couronne. Et cela pose à nouveau les problèmes cruels de 14-18 et de 39-44 de la difficile défense du Royaume-Uni.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1948-10-16 – Force et Fermeté

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Le Courrier d’Aix – 1948-10-16 – La Vie Internationale.

 

Force et Fermeté

 

Les Américains, soutenus par les Anglais, ont poursuivi leur effort pour ressaisir l’initiative diplomatique. Effort qui s’est élevé jusqu’à la menace par l’acceptation d’un conflit éventuel. Malgré leurs violentes contre-attaques, on sent que les Soviétiques ont été intimidés. Ils ne croyaient pas à la sincérité d’une résolution aussi forte et aussi unanime. Les chances de paix y ont gagné.

 

L’Affaire Vinson

Pour des raisons électorales, le président Truman a failli brouiller la partie. Il a rappelé Marshall en consultation pour tenter de renouer avec Moscou en envoyant le procureur Vinson en ambassadeur extraordinaire auprès de Staline. Les précédents n’étant guère encourageants, Truman voulait simplement montrer aux Américains qu’il ne voulait, pour leur sauvegarde, négliger aucune chance  d’apaisement. Mais c’était enlever à l’action entreprise par le Secrétaire d’Etat devant les Nations Unies, beaucoup de la force morale. L’opinion américaine très ferme a donné tort à Truman et Dewey son adversaire a appuyé l’attitude de Marshall. Le président a cédé.

 

Le Discours de Churchill

Devant le Congrès conservateur, Churchill a lancé un grand discours qui a ceci de curieux, qu’il en circule deux versions ; l’une officielle jugée alarmiste, qui laisse pour la paix à plus ou moins longue échéance, peu d’espoir.

Les conditions qu’il pose, le retour de l’U.R.S.S. dans ses frontières, et l’évacuation de l’Europe, sont pour l’heure nettement irréalisables. L’autre texte, celui qui fut effectivement exprimé, est beaucoup plus nuancé. Il demande aux Russes de faire un geste et de remplir seulement quelques-unes des conditions qu’il juge nécessaires au maintien de la paix. Le ton demeure très vif et l’appel à la reconstitution rapide des forces britanniques, au resserrement des liens anglo-américains, à la mise en train de l’union militaire européenne, tout cela se présente comme une préparation au combat. On affirme de tous côtés que c’est le seul langage que Staline comprendra.

 

L’Attitude Russe

Les Russes n’ont pas répondu tout à fait sur le même ton. Cette attitude de défi sert leur propagande. Ils se posent en champions de la paix. Leur dessein en Europe est d’abord de tenir le plus longtemps possible les positions acquises et de saboter le plan Marshall ; ils ne s’en cachent même pas. L’offensive de grèves en France, purement politiques, vise à annuler les effets favorables de l’aide américaine et à créer autour de la réunion de l’O.N.U. à Paris, une atmosphère de malaise et d’appréhension.

 

En Tchécoslovaquie

Le discours du premier Tchécoslovaque Zapotocki a frappé par son pessimisme, non sur le problème de la paix qu’il croit assurée, mais sur la situation intérieure du pays. La position économique de la nouvelle Tchécoslovaquie, malgré les traités signés, s’avère insuffisante. L’U.R.S.S. n’a pas les moyens d’approvisionner l’industrie tchèque, une lourde machine, et le gouvernement est aux abois, d’autant que la misère grandit, que le ravitaillement devient maigre et que la résistance ouvrière s’accroît avec le mécontentement.

 

Tito

Tito, lui, n’est pas en meilleure posture. Coupé, par son attitude en face du Kominform, des ressources des pays voisins, il sent qu’il sera contraint tôt ou tard, à changer de camp pour que la Yougoslavie ne meure pas d’asphyxie. En termes voilés et ambigus, il prépare l’opinion à une volte-face qui ne se présente pas comme très aisé.

 

La Question d’Espagne

Toujours au premier plan, le problème espagnol évolue. D’une part, on cherche à affaiblir Franco en donnant consistance à l’opposition des socialistes et des monarchistes alliés pour le renverser. D’autre part, les Etats-Unis, après avoir affirmé leur intention d’intégrer l’Espagne dans l’union occidentale s’en tiennent néanmoins à la convention de l’O.N.U. de 1946 qui l’exclut de cette communauté. A Washington on ne peut désavouer les résolutions de l’Assemblée des Nations-Unies, et Londres ne peut se résoudre à renouer avec Franco. On fera donc revenir l’O.N.U. sur sa résolution par le jeu de la majorité. Ce sont les républiques latines d’Amérique qui se chargeront de demander à l’Assemblée d’abroger l’exclusive de 1946. Les Anglo-Saxons s’abstiendront et un vote décidera.

 

En Extrême-Orient

C’est toujours en Extrême-Orient que la pression Soviétique gagne en force. Les défaites de l’armée gouvernementale en Chine se multiplient. Chang-Kaï-Chek ne dissimule plus le danger, son armée recule, se débande ; un million de communistes descendent de Mandchourie vers le Shensi, menacent les capitales de Sian et de Tanyuen.

En Indochine, M. Bollaert a souligné les efforts des rouges pour empêcher par le terrorisme, la conclusion d’un accord avec Bao Daï qui rétablirait la paix dans le Viêt-Nam. En Indonésie, la lutte continue, mais les forces communistes parties en combat sans préparation suffisante, se désagrègent ; les puits de pétrole n’en flambent pas moins. C’est en Asie que les Américains aveuglés par leur préjugé anti-colonialiste et ce qu’ils croyaient être leur intérêt commercial, ont donné le plus de chances à leur adversaire ; il est un peu tard pour réparer le mal. Mais il faudra bien qu’ils essayent, l’enjeu est trop sérieux.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-10-09 – Les Grandes Manoeuvres

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Le Courrier d’Aix – 1948-10-09 – La Vie Internationale.

 

Les Grandes Manœuvres

 

Après l’avalanche de discours, les grandes manœuvres diplomatiques et militaires. C’est plutôt bon signe. Parler de détente serait excessif ; manifestation de prudence plutôt.

 

Politique Soviétique

Le changement de front de l’Ouest vers l’Est de la politique Soviétique auquel nous faisions allusion précédemment se précise. A l’Ouest en effet, l’offensive prévue contre Tito ne s’est pas produite ; une nouvelle note de Molotov aux puissances occidentales cherche à éviter le débat public sur le blocus de Berlin à l’O.N.U. en offrant de revenir aux pourparlers à quatre qui, dit Moscou, n’auraient échoué que sur des points de détail.

Les manœuvres Russes ont surtout pour objet de soutenir la propagande dans les pays occidentaux où l’idéologie soviétique est manifestement en déclin et de fournir des manchettes à « L’Humanité ». On propose le désarmement, ce qui fait toujours plaisir au peuple ; on parle de proscrire l’arme atomique, sans offrir bien sûr d’en laisser contrôler en U.R.S.S. l’éventuelle fabrication ; on cherche à faire preuve d’un esprit de conciliation, sans rien offrir toutefois de concret ; on cherche à éviter que la duplicité révélée par la combinaison Molotov-Sokolovski dans l’affaire de Berlin se soit étalée avec trop de précision devant l’opinion mondiale. Enfin, certains bruits circulent d’une offre de traité de Paix à l’Autriche de la part de l’U.R.S.S.

 

La Guerre en Chine

En Extrême-Orient par contre, l’offensive communiste prend sur tous les fronts une extension considérable qui alarme de plus en plus Anglais et Américains. D’abord, un grave échec de Tchang-Kaï-Chek : la prise de Tsi-Nan par les communistes chinois. L’armée gouvernementale du Chantoung est en déroute. Le prestige déjà fort ébranlé du Maréchal a encore baissé. C’est une armée de 300.000 rouges qui descend vers le Sud. Washington voit le danger, et le futur du président Dewey, dans son programme,a mentionné l’intérêt essentiel qu’il porte à une aide importante à la Chine.

En Indonésie, la lutte entre gouvernementaux et communistes a pris une grave ampleur, les combats se multiplient ; l’agitation aux Indes préoccupe le Pandit Nehru. En Birmanie, on se bat également. En Malaisie, l’énergique répression des Anglais a pu réduire l’action militaire des rebelles à des embuscades isolées. Mais la fermentation des esprits est intense.

Le problème stratégique est évidemment le même pour Staline que pour Hitler : occuper l’Eurasie est la condition première d’un succès final ; l’Europe, L’U.R.S.S. peut s’en emparer aisément ; l’Asie demande du temps. On s’y emploie.

 

L’Activité Militaire Anglo-Américaine

Unanimité dans l’autre camp sur un point : il faut être forts et au plus vite. On jongle avec les chiffres. Les Anglais vont former cent mille aviateurs. Aux Etats-Unis, les journaux font une publicité tapageuse aux inventions de guerre. Les manœuvres militaires se multiplient en Amérique même. L’Union des forces des cinq puissances occidentales et l’établissement d’un commandement unique sous l’autorité de Montgomery, a enfin vu le jour tout au moins sur le papier, car entre la France et l’Angleterre, les tiraillements continuent. Enfin, la grande presse américaine insiste chaque jour pour que les Etats-Unis fassent une déclaration de solidarité avec le bloc des cinq, promettent l’assistance militaire à l’Europe et présentent au Congrès un projet de prêt-bail pour l’armement des nations européennes menacées.

 

L’Espagne

Le grand événement fut l’arrivée de la mission Grey à Madrid, dirigée par le président de la Commission de l’armée et ayant officiellement pour objet de sonder Franco sur l’utilisation des bases espagnoles par les Etats-Unis en cas de conflit avec l’U.R.S.S. Franco bien entendu a formulé des exigences : égalité des droits de l’Espagne avec les autres nations, c’est-à-dire reconnaissance diplomatique et participation au plan Marshall. Il semble bien que les Américains soient résolus à obtenir coûte que coûte le concours de l’Espagne, sinon ils auraient négocié dans le secret.

L’affaire embarrasse au plus haut point le Cabinet de Londres. Comment refuser d’intégrer l’Espagne au réseau de défense qui doit couvrir l’Angleterre ? Mais comment faire accepter aux membres du parti travailliste une réconciliation avec Franco ? Cruel dilemme auquel il faudra bien échapper. Les Etats-Unis prendront les devants. D’autres vont suivre, sinon tous ; Et l’Angleterre n’en pouvant mais, fera semblant de se résigner à l’inévitable.

 

Et la Palestine ?

On en parle moins ; l’assassinat du Comte Bernadotte a fait à la cause juive un mal considérable car le meurtre fut organisé contre celui qui avait réussi à imposer la trêve ; pourquoi ? C’est que la trêve est infiniment plus défavorable à Israël qu’aux Arabes. Elle oblige les Juifs à entretenir une armée de 70.000 hommes qui ruine les finances du jeune état sans avancer la décision militaire qui sans elle aurait penché en leur faveur. La trêve c’est un moyen infaillible de pression économique sur Israël pour imposer un compromis à plus ou moins longue échéance parce que lorsque les caisses d’Israël seront vides, la reprise des hostilités sur une vaste échelle sera impossible ; la politique anglaise aura triomphé et les Etats-Unis, malgré les apparences contraires, n’y sont pas hostiles.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-10-02 – De Mal en Pis

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Le Courrier d’Aix – 1948-10-02 – La Vie Internationale.

 

De Mal en Pis

 

Que de discours ! La situation s’est évidemment aggravée sans qu’on puisse dire que la tension a atteint son paroxysme. Les Marshall, Bevin, Spaak, Schuman, ont parlé plus ferme que de coutume. L’unité de vues des occidentaux paraît mieux assurée et les accords militaires plus précis. L’opinion, de plus en plus nerveuse, croit à une guerre imminente ce qui aide les dirigeants à prendre des mesures de mobilisation impopulaires difficiles à appliquer si la peur ne régnait.

 

L’Appel à l’O.N.U.

Les négociations qui trainent depuis trois mois ont échoué. De propositions en contre-propositions les Soviets ont modifié l’apparence de leurs exigences sur le contrôle de Berlin. Mais cela revenait toujours à faire de la ville une capitale de la zone russe. Les trois ont dû refuser et voici la question portée devant l’O.N.U.

Que signifie ce recours à une institution dont l’impuissance est chaque jour plus évidente ? Il ne s’agit pas pour les Américains de gagner du temps en procédures, mais de mettre la majorité des nations dans l’obligation de déclarer que l’U.R.S.S. est dans son tort et implicitement que si les Etats-Unis doivent recourir à la force pour sortir d’une situation intenable, tous les procédés amiables ont été épuisés. Les Américains n’agiront jamais sans mettre de leur côté le droit et l’opinion. Mais personne ne se fait d’illusion sur l’action de l’O.N.U. en l’occurrence.

 

La Politique Soviétique

Elle ne change pas et continue à porter ses fruits. Sa position est très forte : le blocus de Berlin ne peut être contrecarré par les transports aériens indéfiniment. Tôt ou tard, les Anglo-Américains devraient renoncer. Et cela est moralement impossible. Reste le recours inévitable à la force. Est-ce la guerre ? Pas nécessairement. Quels avantages l’U.R.S.S. aurait-elle à la provoquer ? L’occupation du reste de l’Europe ? En tirerait-elle plus de profit que de charges ? Et après ? Comme pour Hitler, la guerre n’en serait pas gagnée.

Hitler n’avait en 39 pas grand-chose devant lui : une armée polonaise et une armée française dont on a vu ce qu’il advint, des Anglais sans soldats exercés sans armement adéquat, une puissance militaire américaine quasi inexistante. En main, il avait un instrument militaire que la Russie ne possèdera jamais ; il n’a pas vaincu.

Aujourd’hui, si le continent européen n’offre pas plus de résistance qu’en 39, en revanche, l’Angleterre et les Etats-Unis ont une armée constituée par tous ceux qui ont l’expérience récente des combats ; une puissance industrielle et scientifique incomparablement accrue. Enfin, l’arme atomique. Il y a certes, les cinquièmes colonnes auprès desquelles celle de Hitler était une armée de boy-scouts, mais elle existe dans les deux camps, chez les satellites de l’U.R.S.S. autant qu’à l’inverse chez les européens d’occident. Si forte que soit l’armée rouge qui oserait prétendre qu’elle a le moral, la cohésion, la précision, la discipline de l’armée allemande ? La partie serait donc infiniment plus difficile pour l’U.R.S.S. aujourd’hui.

A moins que l’on n’admette que le seul but du bolchévisme est de créer partout et même chez lui un chaos dont l’univers ne pourrait se relever, on conçoit mal qu’un impérialisme aussi méthodique que le Russe risque le tout pour le tout alors qu’il a obtenu sans combat des avantages énormes. Que risque l’U.R.S.S. à pousser la situation au pire ? Absolument rien ; d’obliger les Américains à employer la force ? Mais il serait toujours temps de les arrêter et même si du sang était versé, on pourrait toujours négocier. Car on devine bien que les Etats-Unis préfèreront s’en tenir à un succès local à Berlin que d’engager la guerre totale.

Dans le cas d’un choc limité, l’émotion dans le monde suffirait à provoquer un désarroi financier et économique tel qu’il compenserait pour l’U.R.S.S. le repli limité qu’il serait obligé de concéder. Le retour à l’ordre et à la prospérité serait considérablement retardé et on aurait beau jeu à Moscou pour provoquer des troubles et ameuter les masses contre l’agression des impérialistes américains. Ceux-ci perdraient en prestige ce qu’ils auraient obtenu par la force et l’effort financier pour aider l’Europe exigerait des sommes beaucoup plus importantes, parce que le désordre serait plus grand. Donc sans engager la guerre totale, les Russes ont encore plus à gagner qu’à perdre à pousser les Anglo-Américains à un éclat.

 

L’Opinion

Cela aurait de plus des répercussions sérieuses sur l’opinion. En Angleterre en particulier il y a beaucoup de pacifistes à tout prix. Aux Etats-Unis, il y a Wallace et ses suivants. Un choc ébranlerait plus qu’il ne consoliderait la cohésion de l’esprit public. Il faut le reconnaître, comme Hitler avant 39, les atouts majeurs sont entre les mains de l’U.R.S.S. Aucune diplomatie, aucune démonstration de puissance ne peut renverser les positions. Washington le sait, l’heure du règlement de compte viendra peut-être, mais il est peu probable que ce soit demain.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-09-25 – Temps Orageux

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Le Courrier d’Aix – 1948-09-25 – La Vie Internationale.

 

Temps Orageux

 

Les négociations de Moscou, comme celles de Berlin n’ont rien donné ; il n’y a pas lieu d’en être surpris ; là-dessus ce sont les Russes qui sont optimistes et les Américains qui ne le sont plus ; situation très grave, dit Marshall. Qu’en penser ?

 

La Politique Anglo-Saxonne

Une chose est assurée : les Anglo-Saxons ne reculeront ni à Berlin, ni ailleurs ; ils affronteront le risque de guerre sans hésiter ; les manœuvres militaires des Américains en Bavière, le maintien des forces armées anglaises appuient cette résolution. L’opinion derrière les dirigeants est presque unanime. Il n’est pas douteux que Marshall et Bevin ont envoyé aux Russes une sorte d’ultimatum. Si la question de Berlin n’est pas résolue, ils iront jusqu’à la rupture diplomatique totale, que la fermeture des Consulats Russe en Amérique et Américain en Russie a déjà préparée. Là-dessus, on en référerait à l’O.N.U., avec l’idée sans doute de lui donner une force militaire internationale capable de forcer le blocus de Berlin qui ne peut indéfiniment durer.

Les Russes de leur côté ne cèderont un pouce de leurs avantages qu’aux limites extrêmes de la contrainte, l’inquiétude et l’émotion qu’ils entretiennent servant leurs desseins.

 

Mouvement vers l’Orient

Il semble toutefois que la politique soviétique esquisse un glissement de l’Occident vers l’Orient, Staline se rendant compte qu’en Europe son prestige est entamé et qu’il ne peut tenir ses positions qu’avec des difficultés croissantes, Une nouvelle menace grandit : l’extension du « Titisme » à tous les pays d’Europe. Tito devient un signe de ralliement, le symbole d’une politique, l’apôtre d’un communisme aussi orthodoxe du point de vue doctrinal, mais adapté à la mentalité et aux besoins de chaque peuple. Complètement indépendant de Moscou, il n’entend pas servir les intérêts économiques et stratégiques de l’U.R.S.S. Il ne veut ni travailler pour l’impérialisme Russe, ni produire au seul profit des Soviets. Il s’allie au particularisme, au chauvinisme qui est si farouchement ancré en chaque cœur d’Européen.

Peu à peu nait un National-Communisme, à mi-chemin entre le Nazisme et le Bolchévisme, influencé par l’un et l’autre. Des noms déjà circulent un peu partout ; on parle de scission à l’intérieur des partis communistes, d’épuration réciproque. Thorez et Togliatti seraient portés à la dissidence. C’est pourquoi Moscou préfère agir en Orient où le niveau de civilisation des peuples est plus proche du Russe, où les méthodes de force peuvent impunément être déployées ; là aussi cependant, on voit aux prises un Communisme pro-soviétique et un Nationalisme plus ou moins communisant ou socialisant, l’un et l’autre xénophobes mais presque partout en lutte ouverte, en particulier en Birmanie et aux Indes Néerlandaises.

La dernière manœuvre soviétique est la proposition d’évacuer la Corée du Nord si les Américains le 1er janvier consentent à retirer leurs troupes de la Corée du Sud. Les Américains ainsi repasseraient la mer tandis que les Russes demeureraient aux portes du pays avec, en Corée du Nord, un gouvernement à leur solde et des troupes commandées par eux. La Révolution serait vite déclenchée au Sud et le pays unifié en République populaire. Les Etats-Unis ne cèderont pas.

 

Les Elections Suédoises

On s’attendait à un recul du Parti Social Démocrate. Il est à peine sensible. Par contre, les libéraux recueillent les voix de tous ceux que le dirigisme excède, mais cela aux dépens des conservateurs et, plus encore des communistes. La fidélité à cette forme prudente et progressiste de socialisme fait honneur au peuple Suédois. Il n’a pas cédé à la tentation de renverser un gouvernement qui avait commis des fautes mais ne pouvait être responsable des difficultés économiques et politiques dont le pays subit le contrecoup. Les Suédois ont surtout manifesté leur approbation pour la ligne de neutralité fermement maintenue par Stockholm, malgré les pressions que l’on devine.

 

L’Union Européenne

On ne s’attendait pas à ce que Bevin prenne une position aussi nette. Dans un discours très vif, il a rejeté le plan franco-belge, pour une assemblée européenne.

« Il est facile, a-t-il dit, de convoquer une conférence et de concentrer les projecteurs sur elle. Mais ce sera travail lent et fastidieux de construire l’Union Occidentale sur des bases fermes ».

Malgré la pression des Etats-Unis qui approuvent le projet Franco-belge, l’Angleterre s’y oppose et, chose curieuse, beaucoup plus que les Dominions à cause desquels semblerait-il les Anglais répugneraient à s’associer au sort de l’Europe.

En réalité, le gouvernement travailliste relève la tête. Sir Stafford Cripps a proclamé que le pays remonte la pente ; le déficit de la balance commerciale catastrophique en mai a diminué de moitié en août grâce, il est vrai, aux exportations invisibles. Le commerce extérieur s’améliore et si les chiffres sont moins éloquents que ceux du Ministre des Finances, il n’en reste pas moins que le gouvernement travailliste se sent plus maître de son destin qu’au moment où un retard d’un mois dans les secours américains mettait en danger le ravitaillement des usines. L’instabilité du temps présent devrait cependant inviter Bevin et ses amis à la prudence ; les lendemains ont des surprises.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-09-18 – Vox Populi

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Le Courrier d’Aix – 1948-09-18 – La Vie Internationale.

 

Vox Populi

 

Le 9 septembre, rassemblés au son de la Marseillaise, un demi-million de Berlinois lacérèrent le drapeau rouge arraché à la porte de Brandebourg. Evènement historique. Première révolte populaire contre la pire tyrannie déguisée en gouvernement du peuple. Rien n’illustre mieux cette « désagrégation morale » du bolchévisme qui était le thème de notre dernière chronique.

 

Les Incidents de Berlin

Insistons : Tout Berlin fut debout ce jour-là ; toutes les classes, tous les partis : une marée. « Nous en avons assez ». Haine muette contre l’oppression russe ; cri vers la « liberté ». Les soldats de l’U.R.S.S. tirent des salves contre l’étudiant qui grimpe et arrache le drapeau. Il n’est pas atteint et est porté en triomphe. Il y a des morts, des blessés ; qu’importe.

Malgré les « explications », les féroces représailles contre les étudiants arrêtés, la contre-manifestation, d’ailleurs piteuse, où  des milliers  de communistes rassemblés à grand peine dans tous les pays d’Europe et amenés à Berlin en fourgons, n’osent provoquer le vrai peuple, malgré toutes les propagandes, les maîtres du Kremlin ont été impressionnés. Car la révolte de Berlin est prête à éclater partout où l’armée rouge occupe ou occuperait la place, et peut-être, en Russie même.

 

Les Négociations

Les interminables entretiens de Berlin et de Moscou se poursuivent sans qu’on soit renseigné sur leur progrès. Pas de rupture, pas de solution. Et la lutte pour Berlin se poursuit à l’intérieur de la ville ; lutte des Russes contre le Conseil Municipal pour donner aux communistes toutes les fonctions édilitaires : grignotage, kidnappage, sabotage, chantage, flatterie même, tout est bon. Mais Berlin ne peut céder et c’est ce qui est grave car céder Berlin, c’est ouvrir les portes de l’Europe.

 

Double Aspect de la Situation

Il est difficile de sonder les intentions des dirigeants ; de part et d’autre, on espère progresser sans guerre. Aux Etats-Unis, la thèse de Kennan gagne en vraisemblance : le régime soviétique tôt ou tard, éclatera : contenons la pression, en évitant la guerre et un jour, l’obstacle à la paix universelle cèdera. Les Russes pensent  qu’ils peuvent tout se permettre, à condition de graduer leurs audaces, de faire accepter une à une les violations de droit, de varier les points d’attaques et d’espacer les coups de force ; l’adversaire s’accoutume ainsi à tolérer ce qu’il n’eût pu admettre plus tôt et l’opinion aussi ; la limite du « Casus belli » recule. Négocier toujours pour compenser les provocations, voilà semble-t-il l’état d’esprit des hommes ; mais toute question cruciale qui touche au destin du monde présente deux aspects opposés ; l’aspect objectif contredit le subjectif ; le voici, tel qu’on le décrit à New-York : « la situation rappelle les heures critiques du conflit entre le Japon et les U.S.A. fin 41 ». Les relations culturelles et commerciales étaient rompues ; les négociations diplomatiques au point mort. Le parti militaire fermait la voie  à toute solution raisonnable ; le suprême appel de Roosevelt au Mikado comme aujourd’hui Staline, s’avérait vain. Et surtout – car c’est le plus inquiétant -, la faiblesse interne que le temps ne pouvait que révéler davantage du système japonais, comme aujourd’hui du Russe, au lieu d’être un facteur de paix peut interdire aux maîtres l’ultime coup de frein. Qui l’emportera de l’enchaînement des causes ou du dessein des hommes ? A notre sens, la pression des événements est moins forte qu’en 41 ; l’ambiance aussi moins affolée. La prudence peut encore être efficace.

 

L’Accord sur l’E.R.P.

On avait tendance à dramatiser les divergences entre les bénéficiaires du plan Marshall sur l’aide mutuelle qu’ils se doivent, sur la répartition des crédits globaux qu’ils ont à se partager. Et M. Harriman, l’arbitre américain, semblait désespérer. L’accord est fait ; les résultats méritent d’être publiés et commentés, car c’est depuis avant-hier seulement que l’on peut dire que le plan Marshall est vraiment opérant. Deux points acquis :

1° Sauf la Grèce et la Turquie qui recevront sans doute une aide supplémentaire par une autre voie, les Etats se sont mis d’accord sur la somme qui revient à chacun d’eux.

2° L’aide mutuelle. Les 19 ont accepté un plan par lequel les pays créditeurs avanceront aux pays débiteurs des sommes qui seront compensées par une aide indirecte en dollars. Voici la part de la France : 989 millions de dollars d’aide directe, 200 millions en valeur sterling pour des achats dans cette zone, 40 millions valeur en francs belges pour achats dans ce pays, 77 millions en marks pour la bizone et 16 en diverses devises.

La France arrive ainsi en tête des bénéficiaires avec 1 milliard 322 millions de dollars pour la seule première année. Les Français devraient avoir honte de ne pas répondre par plus de discipline à un appui de cette envergure ; nous n’étions pas obligés d’accepter ; peut-être une autre politique nous eût-elle permis de faire par nous-mêmes, mais puisque l’aide est sollicitée, il faut en accepter les charges.

Hérauts de la liberté, figurerons-nous les « mendiants ingrats » ?

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1948-09-11 – La Surface et le Fond

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Le Courrier d’Aix – 1948-09-11 – La Vie Internationale.

 

La Surface et le Fond

 

Rien de nouveau : depuis trois semaines, on discute tant à Moscou qu’à Berlin la levée du blocus, le régime monétaire de la ville, l’éventualité d’une Conférence à quatre. Simultanément, les incidents se renouvellent à Berlin : lutte de ce qui reste de communistes allemands mobilisables contre la municipalité, coups de force de la police soviétique dans les secteurs occidentaux, enlèvements dans la rue et jusque dans les bureaux des officiers alliés de fonctionnaires allemands, suspects aux Russes. Cependant, cette perpétuation des mêmes procédés ne doit pas nous cacher la profonde évolution qui s’accélère dans le rapport des forces : la désagrégation morale en Russie et au dehors, du communisme soviétique.

 

Le Raidissement

Il y a plusieurs mois que nous notions à quel ridicule tendait le fanatisme du Kremlin dans les domaines politiques et culturels. Sous l’autorité de Jdanov, l’orthodoxie Lénino-marxiste devenait un dogmatisme rigide : toute infraction, toute déviation devenait un crime. De la plus simple plaisanterie jusqu’aux doctrines scientifiques, en passant par toutes les formes de l’art, tout doit s’imprégner de l’esprit du parti et s’accorder de gré ou de force à une doctrine philosophico-économique centenaire. Malgré une soumission apparente des intellectuels, l’inquiétude et le dégoût se traduisent par une abstention significative dans les publications et les assemblées. Seules émergent  (comme à ce triste congrès des intellectuels de Wroclaw qui a écœuré les derniers sympathisants anglais) quelques vieilles tiges, comme Fadéev, Ehrenbourg.

 

Des Faits

Depuis le coup de Prague en février, cette réprobation de la conscience européenne revêt les formes les plus diverses. Le plus gros fait d’abord : le cas Tito que Moscou n’ose encore attaquer de front. Tito tient tête et s’affirme. Il épure. Il remanie son Cabinet où s’installent au premier plan les personnalités les plus visées par le Kominform. Un malaise et une révolte s’étendent aux autres pays satellites.

Voici qu’en Pologne, le chef du parti communiste Gomulka est excommunié ; l’homme le plus impopulaire de Pologne, le président Bierut le remplace ; les autres se dérobent. Déjà lors de la fusion, 80% des socialistes s’y étaient refusés. Gomulka ne luttait pas seulement contre la collectivisation des petits domaines paysans, mais contre l’exploitation du travail industriel polonais par l’U.R.S.S.

 

Les Désertions

Les Américains viennent de publier le nombre des désertions de Soviétiques, militaires et civils, passés dans leur seule zone depuis un an : 13.000 ! On croit qu’en zone anglaise, le chiffre est plus élevé. Un colonel d’état-major, deux généraux, des techniciens, près de 4.000 officiers et fonctionnaires de tous grades.

 

Résistance Allemande

A Berlin, la quasi-unanimité des habitants lutte contre l’oppression russe. Dans la zone soviétique a éclaté un mouvement de sabotage dans les usines de la société soviétique qui a trusté l’industrie allemande. Aucune coercition ne s’est révélée efficace et le déficit de l’exploitation est tel que les Russes se résolvent à rendre aux Allemands sous forme nationalisée la disposition de leurs affaires.

Par ailleurs, les machinations russes pour recréer un nationalisme allemand, allié des Soviets, le succès de la réforme monétaire en zone occidentale, le déploiement de la force aérienne alliée à Berlin, ont retourné l’opinion allemande plus que tout autre sensible à la puissance et à la réussite. Voilà donc les forces spirituelles en mouvement. Rien ne les arrêtera.

 

Un Commentaire

Le correspondant du « Monde » à Washington a câblé un résumé de l’évolution de la situation depuis la fin de la guerre, tel qu’on le voit là-bas, que nous voudrions reproduire en entier :

« On croit que les chefs de l’armée Rouge ont compris que dans une épreuve de force avec les Etats-Unis, les Soviets succomberaient. Il aurait peut-être été possible l’an dernier de prendre l’Amérique par surprise, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui ».

C’est cette crainte que nous avons exprimée ici à une époque où on n’en voyait pas le sens, tandis qu’aujourd’hui et depuis quelques mois déjà, nous croyons le voir s’affaiblir ….

 

Lippmann et les Anglais

Rarement un article a fait plus de bruit que l’attaque du journaliste américain contre le gouvernement travailliste à propos de l’Union Européenne :

La sécurité et la résurrection de l’Europe, dit-il en substance, reposent sur l’unité de la communauté européenne. Or celle-ci ne peut se réaliser que si l’Angleterre en prend la direction. Mais Attlee, Bevin et Cripps n’en feront rien. Pourquoi le gouvernement le plus progressiste du monde ne promeut-il pas la plus progressiste des idées ? Pourquoi se montre-t-il plus nationaliste que le patriote Churchill ? Parce que l’expérience socialiste en Angleterre est devenue une architecture si complexe de places et de contrôles, que le gouvernement sent que, s’il était obligé d’abandonner une traction même minime de sa souveraineté, l’édifice entier s’écroulerait. Malgré lui, il devient un national-socialisme : l’union des libres européens est incompatible avec le travaillisme étatique de type anglais, et pour finir, une menace non équivoque. L’hiver prochain, quand le Congrès aura à examiner le programme de relèvement pour l’Europe, la question pourrait se poser avec acuité ».

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-09-04 – L’Echéance de Septembre

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Le Courrier d’Aix – 1948-09-04 – La Vie Internationale.

 

L’échéance de Septembre

 

La politique extérieure cette semaine ne tient pas la vedette. Qui sait cependant si les problèmes politiques qui nous inquiètent ne sont pas commandés du dehors ? La France, est, comme toujours, une position-clé. Si nous sommes déchirés, n’est-ce pas parce qu’on se la dispute ?

 

A Moscou

Il faudrait une patience de diplomate pour suivre les méandres des tractations en cours. Il y a les entretiens mystérieux de Moscou ; l’attente qui se prolonge ; l’alternance des bruits favorables et de mauvais signes, le communiqué toujours différé. Tout cela est calculé : les délégués de l’occident sollicitent une audience de l’auguste personne de Staline, ils s’empressent au Kremlin, tandis qu’on laisse les peuples inquiets dans l’attente d’une parole de paix. Tout cela sert le prestige russe, la propagande influence les masses et flatte un immense orgueil. Soyons méfiants : ces pourparlers sur la monnaie à Berlin, sur les modalités du blocus, sur la police et l’administration municipale, ressemblent à un camouflage. On ne peut s’empêcher de rappeler les palabres de juillet-août 39 entre Franco-Anglais et Soviétiques qui ont précédé le coup de théâtre : l’accord Molotov-Ribbentrop. Que serait-ce aujourd’hui ? Tentons une hypothèse.

 

Tito

Le conflit Tito-Kominform s’aggrave chaque jour. De violentes polémiques se multiplient non avec Moscou qui reste muet, mais avec les satellites voisins qui lui obéissent. C’est la Roumanie, la Hongrie, la Tchécoslovaquie qui condamnent Tito. Le blocus a commencé. Des démissions de diplomates, des incidents de frontière. Ce n’est pas s’aventurer que de prévoir que ce mouvement va aboutir à une lutte armée. On dit que les Russes massent des troupes en Hongrie et en Roumanie, que les guérillas se forment. Tito se défendra, mais le peuple se moque que les loups se mangent entre eux.

Les négociations de Moscou n’auraient-elles pas précisément pour but, en offrant aux puissances occidentales une apparente conciliation sur l’affaire de Berlin, d’éviter un conflit mondial en envahissant la Yougoslavie ? Tito aux abois pourrait en appeler aux Etats-Unis. Si l’on en est à l’accord, les Etats-Unis laisseront faire et l’armée rouge sera sur l’Adriatique sans encombre.

 

Commentaires

Dans un lumineux article, l’expert anglais Crankslaw dit en substance :

« Le but des Russes est de démontrer l’infaillibilité de Karl Marx (cela est l’essentiel en effet, pour nous, de la mentalité soviétique actuelle). Quand la société capitaliste s’en ira en fumée, nous serons en position de dominer les ruines. La tâche des Etats-Unis est de démontrer que tant qu’ils veillent, le monde ne peut pas sauter. La stratégie des Russes, ajoute l’auteur, n’a pas été heureuse. A Berlin, ils n’ont réussi qu’à mettre en évidence la puissance de l’aviation anglo-saxonne. En Yougoslavie, ils ont fait éclater la fissure dans le bloc des satellites. Enfin et surtout, au lieu de leurrer et d’endormir les puissances occidentales depuis trois ans, ils ont tout fait pour les alerter ».

Parfaitement juste.

 

La mort de Jdanov

C’est un coup de théâtre que la disparition à 52 ans du héros de Léningrad dont nous entendions récemment la voix aux réunions du Kominform. On le disait l’héritier désigné et le bras droit de Staline. Ses ennemis Malenkov et Molotov doivent trouver que la nature a bien fait les choses, s’ils ne l’ont aidée. Ce qui est intéressant, c’est qu’avec lui disparait le chef du fanatisme bolchévique à qui la guerre ne fait pas peur. Ce peut être un signe.

 

Franco

Une question dormante s’est réveillée : Franco a eu avec le prétendant au trône d’Espagne, Don Juan, une entrevue en mer. Les commentaires sont confus, Ce qui est sûr, c’est que les Etats-Unis exercent sur l’Espagne une pression très vive. L’Espagne a besoin de crédits, de l’aide Marshall. Et elle sera tenue systématiquement à l’écart tant que certaines conditions ne seront pas remplies. Franco a cherché à résister. Il a compté sur Perón et l’Argentine pour le tirer de ses embarras économiques. Mais l’économie argentine n’est pas assez solide et les dirigeants un peu fantasques. Hors de Washington, pas de salut : l’évolution commence.

 

L’Union Européenne

L’invitation lancée par la France à former un parlement européen a été un geste spectaculaire qui a créé pas mal d’agitation. Les Européens ont applaudi, les Anglais ont été mis dans l’embarras. Mais l’appui clairement exprimé des Etats-Unis rend toute résistance systématique impossible à Monsieur Attlee et à ses amis politiques. D’autant qu’une large fraction de l’opinion anglaise – Churchill en tête – s’intéresse très chaudement à la naissance d’une nouvelle Europe unie. On consultera les Dominions. Mais quelle que soit la réponse, il faudra bien, si l’Amérique l’exige, que l’Angleterre se décide à faire partie de l’Europe. A Londres, on le sait bien.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-08-28 – Effervescences

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Le Courrier d’Aix – 1948-08-28 – La Vie Internationale.

 

Effervescences

 

Il n’y a rien de changé. Il n’y aura rien de fondamentalement changé, voilà depuis longtemps le plus probable. Optimisme aujourd’hui, pessimisme demain, entretiens favorables à Moscou, coups de feu à Berlin, la guerre des nerfs menée de façon experte continue ; les Russes savent rendre impénétrable leur véritable dessein à tel point que si à Washington on ne croit pas à la guerre, de bons esprits à Londres la voient venir en septembre. Noter opinion demeure : il n’y aura ni accord, ni rupture.

La guerre des nerfs suffira-t-elle à entraver la reconstruction européenne ? Moscou redoute surtout qu’un retour de prospérité en occident et aussi en Allemagne ne condamne dans les esprits la dure condition économique, sociale et morale des pays qui lui sont soumis. Mais, à notre sens, les Russes n’ont pas les moyens de rétablir l’équilibre par la force.

 

Le Danube Soviétique

La conférence  danubienne a été pour les Soviétiques l’occasion d’imposer leur volonté. Ils l’ont fait avec le maximum de brutalité et une sorte de joie insolente.

Français, Anglais et Américains mis en minorité et bafoués par Vychinski, ont refusé de signer les accords qui leur étaient imposés ; cette convention a cela de tristement curieux qu’elle symbolise la « réaction » économique et morale qui est le caractère véritable du bolchévisme. Le Danube, jusqu’à la fin de la domination Turque a été un fleuve mort où ne circulaient que des produits échangés de village à village. Il va le redevenir ; l’activité du Danube, le caractère international qu’elle prit, suivait exactement la marche vers l’Est de la civilisation chrétienne, le progrès des relations commerciales internationales, la sécurité et la facilité des échanges et avec eux, la dissémination de la culture. La fermeture des écoles Françaises en Roumanie et ailleurs achève de caractériser cette réaction vers un âge qu’on croyait révolu. De cela, d’ailleurs, le monde prend heureusement de plus en plus conscience.

 

Les Coups de Feu à Berlin

Les premières balles ont sifflé depuis 45 aux confins des secteurs soviétiques et américains de Berlin. Ce fut pour les Berlinois affamés par les Russes, l’occasion de montrer leur sentiment. Au péril de leur vie, ils ont lynché la police Bolchévique. Depuis le blocus, d’ailleurs, ce n’est pas seulement à Berlin, mais dans toute l’Allemagne et surtout dans la zone Russe que la colère du peuple se fait sentir, à tel point que les Soviétiques ont préféré ajourner les élections, même les élections à la tchécoslovaque qu’ils proposaient dans leur zone. L’opposition aurait trouvé un moyen de s’exprimer.

 

Le Nationalisme Egyptien

Parmi les grands courants qui traversent le monde, le développement du nationalisme xénophobe dans les pays de civilisation moins avancée est particulièrement intense. Les Soviétiques l’ont très largement excité, développé, et parfois comme en Yougoslavie, leur effort a passé le but. En sorte qu’il existe en Asie et en Afrique deux aspects de ce nationalisme, l’un inspiré par Moscou, et l’autre qui parait purement autochtone ; ces deux nationalismes sont souvent aux prises. C’est actuellement le cas en Indochine, à Java, en Birmanie, pour ne parler que des plus aigus.

En Egypte, il est aussi anti-russe qu’anti-anglais, purement xénophobe. Les Français jusqu’à la guerre, honorés, accueillis et dont la situation orale et culturelle était magnifique et privilégiée, sont chassés comme des indésirables au mépris des conventions internationales. Les Américains même ne sont pas épargnés bien qu’ils aient les moyens de se faire respecter, moyens qui nous manquent.

 

La Lutte Tito-Kominform

On ne sait rien d’assez précis sur la lutte entre Tito et les Soviétiques pour porter un jugement et essayer un pronostic. On sent une lutte à mort, une lutte entre deux gangs ; lutte par tracts, par propagande orale et secrète, lutte de polices, évasion de diplomates et de généraux des rangs des partisans de Tito ; finalement une bataille diplomatique ; c’est Rákosi en Hongrie qui dénonce le danger Titiste. C’est Tito lui-même qui envoie une note violente à la Roumanie et nommément à Anna Pauker, la passionaria de Bucarest.

Bien fin qui dira lequel aura la peau de l’autre. Les Etats-Unis pourraient sans doute faire pencher la balance. Mais ils ne paraissent guère y tenir et Tito a peur de leur aide. Il se veut meilleur communiste que les autres, au moins en apparence.

 

Markos

La débâcle finale de Markos parait accomplie, Il y aura sans doute d’autres épisodes, et une résurgence de l’émeute est probable. Il est caractéristique néanmoins que les Russes n’ont pas engagé la lutte à fond sur le terrain où ils auraient la partie facile, une position stratégique excellente. Ils ont laissé, comme en Perse, les Américains l’emporter. Ce qu’on ne peut interpréter autrement que comme un signe de prudence.

 

                                                                                  CRITON