ORIGINAL-Criton-1948-08-28 pdf
Le Courrier d’Aix – 1948-08-28 – La Vie Internationale.
Effervescences
Il n’y a rien de changé. Il n’y aura rien de fondamentalement changé, voilà depuis longtemps le plus probable. Optimisme aujourd’hui, pessimisme demain, entretiens favorables à Moscou, coups de feu à Berlin, la guerre des nerfs menée de façon experte continue ; les Russes savent rendre impénétrable leur véritable dessein à tel point que si à Washington on ne croit pas à la guerre, de bons esprits à Londres la voient venir en septembre. Noter opinion demeure : il n’y aura ni accord, ni rupture.
La guerre des nerfs suffira-t-elle à entraver la reconstruction européenne ? Moscou redoute surtout qu’un retour de prospérité en occident et aussi en Allemagne ne condamne dans les esprits la dure condition économique, sociale et morale des pays qui lui sont soumis. Mais, à notre sens, les Russes n’ont pas les moyens de rétablir l’équilibre par la force.
Le Danube Soviétique
La conférence danubienne a été pour les Soviétiques l’occasion d’imposer leur volonté. Ils l’ont fait avec le maximum de brutalité et une sorte de joie insolente.
Français, Anglais et Américains mis en minorité et bafoués par Vychinski, ont refusé de signer les accords qui leur étaient imposés ; cette convention a cela de tristement curieux qu’elle symbolise la « réaction » économique et morale qui est le caractère véritable du bolchévisme. Le Danube, jusqu’à la fin de la domination Turque a été un fleuve mort où ne circulaient que des produits échangés de village à village. Il va le redevenir ; l’activité du Danube, le caractère international qu’elle prit, suivait exactement la marche vers l’Est de la civilisation chrétienne, le progrès des relations commerciales internationales, la sécurité et la facilité des échanges et avec eux, la dissémination de la culture. La fermeture des écoles Françaises en Roumanie et ailleurs achève de caractériser cette réaction vers un âge qu’on croyait révolu. De cela, d’ailleurs, le monde prend heureusement de plus en plus conscience.
Les Coups de Feu à Berlin
Les premières balles ont sifflé depuis 45 aux confins des secteurs soviétiques et américains de Berlin. Ce fut pour les Berlinois affamés par les Russes, l’occasion de montrer leur sentiment. Au péril de leur vie, ils ont lynché la police Bolchévique. Depuis le blocus, d’ailleurs, ce n’est pas seulement à Berlin, mais dans toute l’Allemagne et surtout dans la zone Russe que la colère du peuple se fait sentir, à tel point que les Soviétiques ont préféré ajourner les élections, même les élections à la tchécoslovaque qu’ils proposaient dans leur zone. L’opposition aurait trouvé un moyen de s’exprimer.
Le Nationalisme Egyptien
Parmi les grands courants qui traversent le monde, le développement du nationalisme xénophobe dans les pays de civilisation moins avancée est particulièrement intense. Les Soviétiques l’ont très largement excité, développé, et parfois comme en Yougoslavie, leur effort a passé le but. En sorte qu’il existe en Asie et en Afrique deux aspects de ce nationalisme, l’un inspiré par Moscou, et l’autre qui parait purement autochtone ; ces deux nationalismes sont souvent aux prises. C’est actuellement le cas en Indochine, à Java, en Birmanie, pour ne parler que des plus aigus.
En Egypte, il est aussi anti-russe qu’anti-anglais, purement xénophobe. Les Français jusqu’à la guerre, honorés, accueillis et dont la situation orale et culturelle était magnifique et privilégiée, sont chassés comme des indésirables au mépris des conventions internationales. Les Américains même ne sont pas épargnés bien qu’ils aient les moyens de se faire respecter, moyens qui nous manquent.
La Lutte Tito-Kominform
On ne sait rien d’assez précis sur la lutte entre Tito et les Soviétiques pour porter un jugement et essayer un pronostic. On sent une lutte à mort, une lutte entre deux gangs ; lutte par tracts, par propagande orale et secrète, lutte de polices, évasion de diplomates et de généraux des rangs des partisans de Tito ; finalement une bataille diplomatique ; c’est Rákosi en Hongrie qui dénonce le danger Titiste. C’est Tito lui-même qui envoie une note violente à la Roumanie et nommément à Anna Pauker, la passionaria de Bucarest.
Bien fin qui dira lequel aura la peau de l’autre. Les Etats-Unis pourraient sans doute faire pencher la balance. Mais ils ne paraissent guère y tenir et Tito a peur de leur aide. Il se veut meilleur communiste que les autres, au moins en apparence.
Markos
La débâcle finale de Markos parait accomplie, Il y aura sans doute d’autres épisodes, et une résurgence de l’émeute est probable. Il est caractéristique néanmoins que les Russes n’ont pas engagé la lutte à fond sur le terrain où ils auraient la partie facile, une position stratégique excellente. Ils ont laissé, comme en Perse, les Américains l’emporter. Ce qu’on ne peut interpréter autrement que comme un signe de prudence.
CRITON