ORIGINAL-Criton-1948-09-04 pdf
Le Courrier d’Aix – 1948-09-04 – La Vie Internationale.
L’échéance de Septembre
La politique extérieure cette semaine ne tient pas la vedette. Qui sait cependant si les problèmes politiques qui nous inquiètent ne sont pas commandés du dehors ? La France, est, comme toujours, une position-clé. Si nous sommes déchirés, n’est-ce pas parce qu’on se la dispute ?
A Moscou
Il faudrait une patience de diplomate pour suivre les méandres des tractations en cours. Il y a les entretiens mystérieux de Moscou ; l’attente qui se prolonge ; l’alternance des bruits favorables et de mauvais signes, le communiqué toujours différé. Tout cela est calculé : les délégués de l’occident sollicitent une audience de l’auguste personne de Staline, ils s’empressent au Kremlin, tandis qu’on laisse les peuples inquiets dans l’attente d’une parole de paix. Tout cela sert le prestige russe, la propagande influence les masses et flatte un immense orgueil. Soyons méfiants : ces pourparlers sur la monnaie à Berlin, sur les modalités du blocus, sur la police et l’administration municipale, ressemblent à un camouflage. On ne peut s’empêcher de rappeler les palabres de juillet-août 39 entre Franco-Anglais et Soviétiques qui ont précédé le coup de théâtre : l’accord Molotov-Ribbentrop. Que serait-ce aujourd’hui ? Tentons une hypothèse.
Tito
Le conflit Tito-Kominform s’aggrave chaque jour. De violentes polémiques se multiplient non avec Moscou qui reste muet, mais avec les satellites voisins qui lui obéissent. C’est la Roumanie, la Hongrie, la Tchécoslovaquie qui condamnent Tito. Le blocus a commencé. Des démissions de diplomates, des incidents de frontière. Ce n’est pas s’aventurer que de prévoir que ce mouvement va aboutir à une lutte armée. On dit que les Russes massent des troupes en Hongrie et en Roumanie, que les guérillas se forment. Tito se défendra, mais le peuple se moque que les loups se mangent entre eux.
Les négociations de Moscou n’auraient-elles pas précisément pour but, en offrant aux puissances occidentales une apparente conciliation sur l’affaire de Berlin, d’éviter un conflit mondial en envahissant la Yougoslavie ? Tito aux abois pourrait en appeler aux Etats-Unis. Si l’on en est à l’accord, les Etats-Unis laisseront faire et l’armée rouge sera sur l’Adriatique sans encombre.
Commentaires
Dans un lumineux article, l’expert anglais Crankslaw dit en substance :
« Le but des Russes est de démontrer l’infaillibilité de Karl Marx (cela est l’essentiel en effet, pour nous, de la mentalité soviétique actuelle). Quand la société capitaliste s’en ira en fumée, nous serons en position de dominer les ruines. La tâche des Etats-Unis est de démontrer que tant qu’ils veillent, le monde ne peut pas sauter. La stratégie des Russes, ajoute l’auteur, n’a pas été heureuse. A Berlin, ils n’ont réussi qu’à mettre en évidence la puissance de l’aviation anglo-saxonne. En Yougoslavie, ils ont fait éclater la fissure dans le bloc des satellites. Enfin et surtout, au lieu de leurrer et d’endormir les puissances occidentales depuis trois ans, ils ont tout fait pour les alerter ».
Parfaitement juste.
La mort de Jdanov
C’est un coup de théâtre que la disparition à 52 ans du héros de Léningrad dont nous entendions récemment la voix aux réunions du Kominform. On le disait l’héritier désigné et le bras droit de Staline. Ses ennemis Malenkov et Molotov doivent trouver que la nature a bien fait les choses, s’ils ne l’ont aidée. Ce qui est intéressant, c’est qu’avec lui disparait le chef du fanatisme bolchévique à qui la guerre ne fait pas peur. Ce peut être un signe.
Franco
Une question dormante s’est réveillée : Franco a eu avec le prétendant au trône d’Espagne, Don Juan, une entrevue en mer. Les commentaires sont confus, Ce qui est sûr, c’est que les Etats-Unis exercent sur l’Espagne une pression très vive. L’Espagne a besoin de crédits, de l’aide Marshall. Et elle sera tenue systématiquement à l’écart tant que certaines conditions ne seront pas remplies. Franco a cherché à résister. Il a compté sur Perón et l’Argentine pour le tirer de ses embarras économiques. Mais l’économie argentine n’est pas assez solide et les dirigeants un peu fantasques. Hors de Washington, pas de salut : l’évolution commence.
L’Union Européenne
L’invitation lancée par la France à former un parlement européen a été un geste spectaculaire qui a créé pas mal d’agitation. Les Européens ont applaudi, les Anglais ont été mis dans l’embarras. Mais l’appui clairement exprimé des Etats-Unis rend toute résistance systématique impossible à Monsieur Attlee et à ses amis politiques. D’autant qu’une large fraction de l’opinion anglaise – Churchill en tête – s’intéresse très chaudement à la naissance d’une nouvelle Europe unie. On consultera les Dominions. Mais quelle que soit la réponse, il faudra bien, si l’Amérique l’exige, que l’Angleterre se décide à faire partie de l’Europe. A Londres, on le sait bien.
CRITON