Criton – 1948-09-11 – La Surface et le Fond

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Le Courrier d’Aix – 1948-09-11 – La Vie Internationale.

 

La Surface et le Fond

 

Rien de nouveau : depuis trois semaines, on discute tant à Moscou qu’à Berlin la levée du blocus, le régime monétaire de la ville, l’éventualité d’une Conférence à quatre. Simultanément, les incidents se renouvellent à Berlin : lutte de ce qui reste de communistes allemands mobilisables contre la municipalité, coups de force de la police soviétique dans les secteurs occidentaux, enlèvements dans la rue et jusque dans les bureaux des officiers alliés de fonctionnaires allemands, suspects aux Russes. Cependant, cette perpétuation des mêmes procédés ne doit pas nous cacher la profonde évolution qui s’accélère dans le rapport des forces : la désagrégation morale en Russie et au dehors, du communisme soviétique.

 

Le Raidissement

Il y a plusieurs mois que nous notions à quel ridicule tendait le fanatisme du Kremlin dans les domaines politiques et culturels. Sous l’autorité de Jdanov, l’orthodoxie Lénino-marxiste devenait un dogmatisme rigide : toute infraction, toute déviation devenait un crime. De la plus simple plaisanterie jusqu’aux doctrines scientifiques, en passant par toutes les formes de l’art, tout doit s’imprégner de l’esprit du parti et s’accorder de gré ou de force à une doctrine philosophico-économique centenaire. Malgré une soumission apparente des intellectuels, l’inquiétude et le dégoût se traduisent par une abstention significative dans les publications et les assemblées. Seules émergent  (comme à ce triste congrès des intellectuels de Wroclaw qui a écœuré les derniers sympathisants anglais) quelques vieilles tiges, comme Fadéev, Ehrenbourg.

 

Des Faits

Depuis le coup de Prague en février, cette réprobation de la conscience européenne revêt les formes les plus diverses. Le plus gros fait d’abord : le cas Tito que Moscou n’ose encore attaquer de front. Tito tient tête et s’affirme. Il épure. Il remanie son Cabinet où s’installent au premier plan les personnalités les plus visées par le Kominform. Un malaise et une révolte s’étendent aux autres pays satellites.

Voici qu’en Pologne, le chef du parti communiste Gomulka est excommunié ; l’homme le plus impopulaire de Pologne, le président Bierut le remplace ; les autres se dérobent. Déjà lors de la fusion, 80% des socialistes s’y étaient refusés. Gomulka ne luttait pas seulement contre la collectivisation des petits domaines paysans, mais contre l’exploitation du travail industriel polonais par l’U.R.S.S.

 

Les Désertions

Les Américains viennent de publier le nombre des désertions de Soviétiques, militaires et civils, passés dans leur seule zone depuis un an : 13.000 ! On croit qu’en zone anglaise, le chiffre est plus élevé. Un colonel d’état-major, deux généraux, des techniciens, près de 4.000 officiers et fonctionnaires de tous grades.

 

Résistance Allemande

A Berlin, la quasi-unanimité des habitants lutte contre l’oppression russe. Dans la zone soviétique a éclaté un mouvement de sabotage dans les usines de la société soviétique qui a trusté l’industrie allemande. Aucune coercition ne s’est révélée efficace et le déficit de l’exploitation est tel que les Russes se résolvent à rendre aux Allemands sous forme nationalisée la disposition de leurs affaires.

Par ailleurs, les machinations russes pour recréer un nationalisme allemand, allié des Soviets, le succès de la réforme monétaire en zone occidentale, le déploiement de la force aérienne alliée à Berlin, ont retourné l’opinion allemande plus que tout autre sensible à la puissance et à la réussite. Voilà donc les forces spirituelles en mouvement. Rien ne les arrêtera.

 

Un Commentaire

Le correspondant du « Monde » à Washington a câblé un résumé de l’évolution de la situation depuis la fin de la guerre, tel qu’on le voit là-bas, que nous voudrions reproduire en entier :

« On croit que les chefs de l’armée Rouge ont compris que dans une épreuve de force avec les Etats-Unis, les Soviets succomberaient. Il aurait peut-être été possible l’an dernier de prendre l’Amérique par surprise, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui ».

C’est cette crainte que nous avons exprimée ici à une époque où on n’en voyait pas le sens, tandis qu’aujourd’hui et depuis quelques mois déjà, nous croyons le voir s’affaiblir ….

 

Lippmann et les Anglais

Rarement un article a fait plus de bruit que l’attaque du journaliste américain contre le gouvernement travailliste à propos de l’Union Européenne :

La sécurité et la résurrection de l’Europe, dit-il en substance, reposent sur l’unité de la communauté européenne. Or celle-ci ne peut se réaliser que si l’Angleterre en prend la direction. Mais Attlee, Bevin et Cripps n’en feront rien. Pourquoi le gouvernement le plus progressiste du monde ne promeut-il pas la plus progressiste des idées ? Pourquoi se montre-t-il plus nationaliste que le patriote Churchill ? Parce que l’expérience socialiste en Angleterre est devenue une architecture si complexe de places et de contrôles, que le gouvernement sent que, s’il était obligé d’abandonner une traction même minime de sa souveraineté, l’édifice entier s’écroulerait. Malgré lui, il devient un national-socialisme : l’union des libres européens est incompatible avec le travaillisme étatique de type anglais, et pour finir, une menace non équivoque. L’hiver prochain, quand le Congrès aura à examiner le programme de relèvement pour l’Europe, la question pourrait se poser avec acuité ».

 

                                                                                  CRITON