Criton – 1948-09-18 – Vox Populi

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Le Courrier d’Aix – 1948-09-18 – La Vie Internationale.

 

Vox Populi

 

Le 9 septembre, rassemblés au son de la Marseillaise, un demi-million de Berlinois lacérèrent le drapeau rouge arraché à la porte de Brandebourg. Evènement historique. Première révolte populaire contre la pire tyrannie déguisée en gouvernement du peuple. Rien n’illustre mieux cette « désagrégation morale » du bolchévisme qui était le thème de notre dernière chronique.

 

Les Incidents de Berlin

Insistons : Tout Berlin fut debout ce jour-là ; toutes les classes, tous les partis : une marée. « Nous en avons assez ». Haine muette contre l’oppression russe ; cri vers la « liberté ». Les soldats de l’U.R.S.S. tirent des salves contre l’étudiant qui grimpe et arrache le drapeau. Il n’est pas atteint et est porté en triomphe. Il y a des morts, des blessés ; qu’importe.

Malgré les « explications », les féroces représailles contre les étudiants arrêtés, la contre-manifestation, d’ailleurs piteuse, où  des milliers  de communistes rassemblés à grand peine dans tous les pays d’Europe et amenés à Berlin en fourgons, n’osent provoquer le vrai peuple, malgré toutes les propagandes, les maîtres du Kremlin ont été impressionnés. Car la révolte de Berlin est prête à éclater partout où l’armée rouge occupe ou occuperait la place, et peut-être, en Russie même.

 

Les Négociations

Les interminables entretiens de Berlin et de Moscou se poursuivent sans qu’on soit renseigné sur leur progrès. Pas de rupture, pas de solution. Et la lutte pour Berlin se poursuit à l’intérieur de la ville ; lutte des Russes contre le Conseil Municipal pour donner aux communistes toutes les fonctions édilitaires : grignotage, kidnappage, sabotage, chantage, flatterie même, tout est bon. Mais Berlin ne peut céder et c’est ce qui est grave car céder Berlin, c’est ouvrir les portes de l’Europe.

 

Double Aspect de la Situation

Il est difficile de sonder les intentions des dirigeants ; de part et d’autre, on espère progresser sans guerre. Aux Etats-Unis, la thèse de Kennan gagne en vraisemblance : le régime soviétique tôt ou tard, éclatera : contenons la pression, en évitant la guerre et un jour, l’obstacle à la paix universelle cèdera. Les Russes pensent  qu’ils peuvent tout se permettre, à condition de graduer leurs audaces, de faire accepter une à une les violations de droit, de varier les points d’attaques et d’espacer les coups de force ; l’adversaire s’accoutume ainsi à tolérer ce qu’il n’eût pu admettre plus tôt et l’opinion aussi ; la limite du « Casus belli » recule. Négocier toujours pour compenser les provocations, voilà semble-t-il l’état d’esprit des hommes ; mais toute question cruciale qui touche au destin du monde présente deux aspects opposés ; l’aspect objectif contredit le subjectif ; le voici, tel qu’on le décrit à New-York : « la situation rappelle les heures critiques du conflit entre le Japon et les U.S.A. fin 41 ». Les relations culturelles et commerciales étaient rompues ; les négociations diplomatiques au point mort. Le parti militaire fermait la voie  à toute solution raisonnable ; le suprême appel de Roosevelt au Mikado comme aujourd’hui Staline, s’avérait vain. Et surtout – car c’est le plus inquiétant -, la faiblesse interne que le temps ne pouvait que révéler davantage du système japonais, comme aujourd’hui du Russe, au lieu d’être un facteur de paix peut interdire aux maîtres l’ultime coup de frein. Qui l’emportera de l’enchaînement des causes ou du dessein des hommes ? A notre sens, la pression des événements est moins forte qu’en 41 ; l’ambiance aussi moins affolée. La prudence peut encore être efficace.

 

L’Accord sur l’E.R.P.

On avait tendance à dramatiser les divergences entre les bénéficiaires du plan Marshall sur l’aide mutuelle qu’ils se doivent, sur la répartition des crédits globaux qu’ils ont à se partager. Et M. Harriman, l’arbitre américain, semblait désespérer. L’accord est fait ; les résultats méritent d’être publiés et commentés, car c’est depuis avant-hier seulement que l’on peut dire que le plan Marshall est vraiment opérant. Deux points acquis :

1° Sauf la Grèce et la Turquie qui recevront sans doute une aide supplémentaire par une autre voie, les Etats se sont mis d’accord sur la somme qui revient à chacun d’eux.

2° L’aide mutuelle. Les 19 ont accepté un plan par lequel les pays créditeurs avanceront aux pays débiteurs des sommes qui seront compensées par une aide indirecte en dollars. Voici la part de la France : 989 millions de dollars d’aide directe, 200 millions en valeur sterling pour des achats dans cette zone, 40 millions valeur en francs belges pour achats dans ce pays, 77 millions en marks pour la bizone et 16 en diverses devises.

La France arrive ainsi en tête des bénéficiaires avec 1 milliard 322 millions de dollars pour la seule première année. Les Français devraient avoir honte de ne pas répondre par plus de discipline à un appui de cette envergure ; nous n’étions pas obligés d’accepter ; peut-être une autre politique nous eût-elle permis de faire par nous-mêmes, mais puisque l’aide est sollicitée, il faut en accepter les charges.

Hérauts de la liberté, figurerons-nous les « mendiants ingrats » ?

 

                                                                                  CRITON