Criton – 1948-08-07 – Jeu Egal

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Le Courrier d’Aix – 1949-08-07 – La Vie Internationale.

 

Jeu Egal

 

Soviétiques et Anglo-Saxons font jeu égal. Berlin, ravitaillé par avion, tient ; malgré toutes les brimades, comptes bloqués, guerre des marks, des deux polices, la population des secteurs anglo-franco-américains résiste à la pression soviétique avec un courage qui dit bien la peur qu’elle a des Russes et sa haine d’un conquérant qu’elle méprise.

Côté diplomatique, nous sommes au régime de la douche écossaise : les Trois font une démarche à Moscou ; Molotov est en vacances ; on croit à une manœuvre, à une intention bien arrêtée de rupture et puis il revient, reçoit les ambassadeurs qui demandent à voir Staline en personne et l’entrevue a lieu ; le secret cette fois est bien gardé.

Optimisme prudent, dit-on à Londres ; qu’en découlera-t-il ? Probablement pas grand-chose. Une conversation à quatre, aboutirait-elle ? C’est une guerre de positions qui commence et de grands éclats sont peu probables, soit qu’ils eussent voulu aggraver les choses ou au contraire les arranger, les Russes avaient le champ libre. Ils ne veulent sans doute, ni l’un, ni l’autre, et les Alliés ont fait le point.

 

L’Affaire de Berlin

De vives critiques se sont élevées aux Etats-Unis contre la politique du département d’Etat et du général Clay. Les arrières-pensées politiques n’en sont point absentes. Walter Lippmann en particulier, considère que l’affaire de Berlin est un guêpier dont les Américains ne se tireront pas aisément et qu’elle est la conséquence directe des décisions de Londres.

Les Etats-Unis ne devaient pas imposer la formation d’un Etat d’Allemagne occidentale dont personne ne veut, ni les Allemands, ni les Anglais, ni les Français, ni bien entendu les Russes. Cette obstination inutile est la cause directe de l’imbroglio Berlinois. Est-ce bien sûr ?

Les Russes avaient là une occasion de troubles et d’émotions et ils n’en manquent aucune. L’Allemagne occidentale s’anémiait dangereusement et une réforme politique s’imposait ; une réforme monétaire encore bien plus. Les Soviets auraient tôt ou tard et probablement à l’heure fixée, réalisé leur République populaire allemande dans leur zone. Fallait-il attendre ? C’était retarder la reconstruction Européenne qui est l’essentiel, sans avantage assuré en contrepartie.

D’ailleurs, si l’on va au fond des choses, cette lutte froide entre Russes et Américains les sert l’un et l’autre. La tension qu’elle entretient fait accepter plus aisément aux petits états les mesures d’autorité qu’on leur impose et aide considérablement à la formation des deux blocs auxquels les nations entraînées malgré elles auraient bien voulu se soustraire. La force des choses les contraint à choisir ou plutôt à s’enrôler car elles n’ont pas le choix, quoiqu’on prétende.

 

Les Satellites

Les Soviets poursuivent l’unification de ce qui est à présent leur empire. Instruits par leur mésaventure avec Tito, ils poursuivent en toute hâte l’épuration.

En Hongrie, le président Tildy est la dernière victime : on arrête son gendre et on le débarque. Un pur le remplace.

En Tchécoslovaquie, les Sokols sont passés au crible après la manifestation de Prague.

On dit que la Roumanie serait bientôt proclamée République Soviétique.

En Bulgarie, des mesures sévères contre la contagion Titiste achèvent l’unification du pays.

Partout, la pression se fait plus dure : les libertés les plus inoffensives en apparence disparaissent. L’influence Française est particulièrement visée : toutes nos écoles sont fermées en pays soumis aux Soviets, même les Instituts Français. Notre influence en sera-t-elle diminuée ? La contrainte de l’esprit et de la foi a toujours été éphémère et à la longue s’est retournée contre ceux qui l’ont exercée.

 

Hystérie

On est d’accord en Amérique pour condamner l’hystérie de guerre, comme ils disent, qui s’étend sur tout le pays. La haine du Rouge, la phobie du communisme, la chasse à l’espion s’amplifie. Ce sont en ce moment les révélations de l’ex-espionne Miss Bentley qui font voir, dans tous les postes secrets, des agents de Moscou à l’écoute.  Vraies ou fausses, ces histoires sont le signe habituel d’une psychose collective qui ne manque pas de finir en éclat. Les Américains, malgré eux, y viennent et leurs convictions tolérantes ne résisteront pas. La persécution commence ; on arrête les chefs communistes. On dénonce et on épure. Tristesses !

 

La Conférence du Danube

Mêmes passions de l’autre côté : la Conférence du Danube s’est ouverte à Belgrade. Il s’agit de réviser la convention de 1921. Les Russes et leurs satellites sont en majorité et imposeront leurs décisions. On avait fait de cette conférence la pierre de touche des intentions soviétiques. On est fixé. Vychinski s’est surpassé. Sa froide violence, ses arguments procéduriers coupés d’injures directes, mettraient à bout tout autre qu’un anglo-saxon ; la France représentée par l’éminent M. Thierry, n’a pas été épargnée. Vychinski a déchiré ses adversaires avec d’autant plus de haine qu’il les sentait impuissants. Mais on a peu réagi ; on s’habitue. Personne ne s’attendait à ce que les Russes ouvrent le Danube à la navigation internationale. Le fleuve est à eux. Cependant des bruits font croire que les Etats Danubiens dans une position économique désespérée veulent arracher à Moscou la permission d’adhérer à l’E.R.P. Ce serait une telle victoire pour les Américains qu’on en doute. Ce n’est qu’un signe de difficultés intérieures qui ne font que s’aggraver et cela rendra Moscou prudent.

 

                                                                                  CRITON