Criton – 1948-07-31 – Cafouillages

ORIGINAL-Criton-1948-07-31  pdf

Le Courrier d’Aix – 1948-07-31 – La Vie Internationale.

 

Cafouillages

 

Le mot est vulgaire mais décrit bien la situation. Quand cela chauffe près des buts, chacun y va de son coup de pied et les défenseurs hésitent de peur d’envoyer la balle dans leurs propres filets. Un jour de détente ; M. Truman proclame que les chances de paix sont excellentes ; le général Clay assure que personne ne veut la guerre, et que les Russes n’effectuent aucun mouvement de troupes en Allemagne. Pendant ce temps, on discute à Londres de la seconde note à envoyer à Moscou ; sera-t-elle verbale ou écrite ? Les Anglais penchent pour le document. S’adressera-t-on à Molotof ou à Staline en personne ? Ceux-ci, selon toute apparence, s’en soucieront comme d’une guigne. En fait, au risque de nous répéter, il n’y a rien de fondamentalement changé ; tous veulent gagner du temps. Marshall pour laisser à son successeur le soin de décider, les Russes pour proclamer leur République populaire d’Allemagne. De leur côté, après de multiples accrochages, les trois, France, Angleterre, Etats-Unis, ont passé outre aux réticences des Allemands. La trizone est constituée et le gouvernement de l’Allemagne occidentale va se préparer en septembre.

 

La Question de Berlin

Elle ne semble pas devoir évoluer non plus. Les Russes veulent la capitale pour eux seuls. Sans Berlin, après la constitution à l’automne de la nouvelle république populaire, ils ne peuvent espérer grignoter l’Allemagne de l’Ouest que si le symbole de l’unité germanique, la capitale du Reich, en fait partie. Comme ils n’en chasseront pas les Américains par la force, et que ceux-ci semblent en mesure de tenir indéfiniment grâce au ravitaillement aérien, ils s’efforceront de réduire peu à peu la présence des autres alliés à un simple symbole, un drapeau planté là au-dessus de quelques officiels sans pouvoir.

Les Alliés ont trouvé cependant une riposte sérieuse : ils ont coupé le trafic entre la zone soviétique et les autres, en sorte que le transit avec la Suisse et l’Italie est interrompu par terre. Cela obligera les Soviets à aller chercher les marchandises par mer, s’ils en ont les moyens, et fera payer aux Suisses auxquels les Etats-Unis ne pardonnent pas leur neutralité économique.

 

Blocus ?

C’est aussi un premier pas vers le blocus, auquel nous avons déjà fait allusion et qui sera sans doute l’acte prochain de la guerre froide. C’est pour cela d’ailleurs que les Soviets se hâtent d’acheter sur les marchés mondiaux les matières premières qui leur manquent. Cela au surplus fait monter les prix et gêne l’application du plan Marshall.

 

Le Plan Marshall

Tout ne va pas pour le mieux de ce côté, d’ailleurs, Nous avons dit tout le scepticisme que nous inspirait l’Union Européenne et les arrières pensées des Anglais là-dessus. La mauvaise humeur de M. Bevin a éclaté quand Bidault a proposé la constitution d’un parlement international ; les travaillistes se révèlent plus nationalistes que les conservateurs et prennent nettement positon contre les idées churchilliennes.

Les administrateurs du plan Marshall, MM. Hoffmann et Kirman, devant les maigres progrès de la coopération européenne ont élevé la voix et menacé, au cas où les seize ne montreraient pas plus de solidarité, de l’interruption du plan l’an prochain ; ils se sont montrés plus européens que les Européens eux-mêmes ! Cet incident a permis un résultat : on a fait accepter aux Belges et aux Anglais la constitution d’un pool en dollars, qui permettrait à la France débitrice de ces deux pays de continuer à recevoir d’eux des marchandises ; car les échanges inter-européens, loin de s’amplifier, devenaient de plus en plus difficiles pour des raisons techniques sans doute, mais aussi par suite de l’âpre égoïsme des plus favorisés.

 

Côté Russe

Consolons-nous en examinant les difficultés de l’autre côté.

Après celle de la Tchécoslovaquie, la balance des comptes de la Yougoslavie accuse un déficit catastrophique, le dollar qui valait 190 dinars, en cote 600. Le fond de l’affaire Tito, c’est surtout la carence totale des Russes dans la fourniture des marchandises promises aux Yougoslaves. Sous peine d’asphyxie. Il faudra bien que ceux-ci s’adressent aux pays d’occident. L’orage gronde de plus en plus parmi les satellites.

Le Congrès du parti communiste de Belgrade a dévoilé, avec une violence de langage que ces Messieurs ont apprise à Moscou, tous les mauvais tours que se jouent entre eux les balkaniques et l’éternelle rivalité des partisans Macédoniens et Serbes, la même confusion, les mêmes sanglantes querelles continuent là-bas comme au temps de la défaite turque.

 

Les Comités de Libération

Ce qui prouve qu’il y a quelque chose de changé derrière le rideau de fer, c’est l’abondance des manifestes et des tracts qui émanent des groupes d’émigrés aussi bien des Soviétiques que des autres peuples Slaves, de Hongrois et de Roumains. Ces groupements, les uns en Allemagne, les autres en France et aux Etats-Unis, préparent la Libération et discutent de l’avenir. Ils ont des liaisons avec les partisans demeurés à l’intérieur. La M.K.V.D. et toutes les polices secrètes ont fort à faire.

 

Signe des temps

Ce qui est curieux c’est que, par la force des choses, l’Allemagne joue encore une fois un rôle essentiel dans le conflit de forces. Les Etats-Unis remettent sur pied l’industrie allemande parce que, sans son concours, la reconstruction européenne est impossible. Les Russes après avoir démantelé  en toute hâte, reconstituent eux aussi une industrie allemande pour essayer de fournir des outils à leurs satellites qui se détournent d’eux parce qu’ils sont impuissants à les aider. Les Allemands s’en rendent bien compte, et depuis que le nouveau mark leur donne un peu plus d’aisance, ils relèvent la tête et se sentent redevenir nazis. Nous savions bien qu’il ne leur en faudrait pas beaucoup pour cela.

 

                                                                                  CRITON