Criton – 1948-07-24 – Sur la Corde Raide

ORIGINAL-Criton-1948-07-24  pdf

Le Courrier d’Aix – 1948-07-24 – La Vie Internationale.

 

Sur la Corde Raide

 

Notre situation est celle d’une foule qui regarde évoluer au-dessus de sa tête l’acrobate sur la corde tendue. Les chances de chute sont faibles, mais on a quand même le frisson. L’habileté des Soviets, c’est de laisser ignorer où ils vont ; persuadés que les Anglo-Saxons ne feront jamais la guerre à moins qu’eux ne les y forcent, ils entretiennent à plaisir l’anxiété. La dépression qui en résulte sert la politique Soviétique. Le touriste américain s’apeure, l’Europe occidentale sera privée de précieuses devises, et la reprise économique par mille incidences est ralentie. On se demande toujours si les gens du Kremlin voient clairement où le jeu les mène, car une affaire comme celle-ci hâte l’échéance et rend encore moins probable, à la longue, une solution pacifique. Pensent-ils être toujours maîtres de la direction ?

 

A Berlin

La bataille pour Berlin est réglée comme au théâtre. Un jour on dit que le couloir aérien va être réduit, puis fermé. Les avions Yak des Russes font des exercices et frôlent de l’aile les gros transports américains. De l’autre côté, on voit déjà les trains blindés forçant le passage des voies interdites.

Le lendemain, on respire : les Russes ravitailleront Berlin eux-mêmes et on ne parle plus d’acrobaties aériennes ni d’exercices de parachute. Cela finira-t-il comme on le pense à Londres et à Paris par une nouvelle conférence à quatre ? Allemands et Français s’en réjouiraient, car l’organisation de l’Allemagne occidentale en serait retardée. Mais les Américains, s’ils consentent à causer, ne voudront pas ajourner leurs projets de Francfort. Et c’est justement pour faire échec à ces projets que les Russes ont monté le coup de Berlin.

 

Le Sort de l’Allemagne Occidentale

Où en est-on ? Les Américains qui ont, par les moyens qu’on sait, amené les Anglais à leurs vues, veulent imposer aux Allemands de l’ouest un statut politique dont les dirigeants des partis et les administrateurs des Länders endosseraient la responsabilité. Les chefs allemands réunis à Cologne ont refusé de souscrire. Ils ont émis des contre-propositions. Pourquoi ? bien qu’ils comprennent tous les avantages que ces projets offrent pour le relèvement de l’Allemagne, ils ont peur pour leur tête le jour où les Américains partis, ils se trouveraient en face de leurs compatriotes, ou, pire encore, les Russes. Collaborateurs, leur sort serait vite réglé. Par des contreprojets inacceptables pour les Américains, ils sauvent la face et pourront s’incliner, sans trop d’inquiétude, devant les ordres que les occupants, en fin de compte leur enjoindront d’exécuter. La diplomatie française de son côté a tout fait pour retarder l’application des décisions de Francfort. On a si peur d’un relèvement allemand qu’on préfèrerait que le chaos se prolongeât. On a peur aussi de perdre le coke de la Ruhr si la métallurgie allemande augmente sa production. Il faut cependant reconnaître qu’il n’y a pas de reconstruction européenne possible si l’industrie de la Ruhr n’y travaille pas. Ce que Bidault aurait voulu, c’est que les moyens de cette participation soient strictement fixés à l’avance ; malheureusement, les Américains veulent conserver à l’industrie allemande une certaine souplesse, pour qu’elle puisse s’adapter plus tard aux intérêts de la production américaine. Par une large participation de leurs grandes entreprises, ils veulent se préserver d’une concurrence et se conserver des marchés. Il est bien évident que l’industrie des Etats-Unis ne peut se désintéresser d’un potentiel de l’importance de la Ruhr. Rien ne les empêchera d’en tenir les commandes et de les tenir seuls. C’est cela ce que les Russes voudraient éviter. Et du même coup, comme c’est aussi l’intérêt de la France, sinon de l’Angleterre, ils espèrent retarder l’affaire et diviser les alliés. La conférence à quatre n’est pas encore ouverte !

 

En Tchécoslovaquie

Derrière le rideau de fer, une dislocation se prépare. Tito a ouvert tranquillement son congrès communiste de Belgrade et s’est fait acclamer comme il se doit. Il a parlé des heures pour faire l’éloge de Staline et de sa doctrine. Pendant ce temps, un pétrolier américain débarquait de l’essence à Fiume. Mais ce qui est plus sérieux, c’est l’effondrement prochain de l’économie tchécoslovaque ; le gouvernement Potocki est sur les dents. Tandis qu’une sourde rébellion intérieure l’oblige à une répression aussi féroce que celle d’Hitler, on invente des complots, arrête, épure et fusille, les caisses de la banque nationale se vident. En juin 47, la balance du commerce tchèque était favorable. Ensuite, le déficit était resté modeste, mais il est passé de 130.000 livres sterling seulement en décembre, à 24 millions en avril. Les réserves d’or ont fondu en quelques mois. On envisage des mesures désespérées comme le dumping pour se procurer des matières premières. Sinon, c’est l’arrêt des usines et le chômage, auquel aucun gouvernement ne résisterait. Naturellement, Gottwald a fait appel aux Soviets, mais ceux-ci n’ont rien à donner. Ils prennent et ne rendent jamais. Sans devises, privés de l’appui des Etats-Unis, privés en plus des matières premières yougoslaves, les Tchèques devant leurs magasins vides, se demandent pour quel roi de Prusse ils travaillent. Dans l’état présent, on comprend que si les Etats-Unis décidaient comme riposte au blocus de Berlin, un blocus économique autour du rideau de fer, tout le système soviétique pourrait bien craquer. On le sait à Moscou.

Pour qui travaille le temps ? Tout est là.

 

                                                                                            CRITON