Criton – 1948-07-17 – Impasses

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Le Courrier d’Aix – 1948-07-17 – La Vie Internationale.

 

Impasses

 

L’échange de notes dans la bataille de Berlin n’ouvre aucune perspective d’accord. Entre Tito et Staline, la rupture est bien consommée. En Palestine enfin, Bernadotte ayant échoué, l’O.N.U. saisie du conflit va essayer d’imposer une trêve prolongée Ce qui frappe en cette année 48, c’est que toutes les difficultés, qu’elles soient intérieures ou internationales, paraissent de plus en plus insolubles et que le temps qui d’ordinaire arrange tout, fait aujourd’hui office contraire.

 

A Berlin

Les Anglo-Saxons se sont engagés à fond. Une file serrée d’avions ravitaille Berlin et ce déploiement d’organisation et de puissance a fait impression sur les Germains. Les Russes, après la perte de prestige que l’affaire Tito, les troubles de Prague et autres craquements leur font subir, ne peuvent céder. Ils peuvent, tout en maintenant le blocus, assurer eux-mêmes le ravitaillement de Berlin. C’est sans doute ce qu’ils proposeront. Mais les Anglo-Saxons s’en trouveront-ils satisfaits ? De part et d’autre, on ne manque pas de patience, empruntons-en nous-mêmes.

 

En Palestine

Bernadotte n’a pas pu faire accepter son plan assez compliqué. Ce sont les Arabes qui cependant favorisés, l’ont fait rejeter les premiers. Comme il était prévisible dès le début, c’est l’Egypte qui, en engageant son prestige dans la lutte, sera le plus difficile de satisfaire. Là encore la patience n’est pas aisément épuisée ; ce qui n’empêche pas les combats de reprendre et de s’amplifier. La politique est si ardente qu’on ne se soucie guère des victimes.

 

Tito

Les Russes ont bien juré la fin du dictateur yougoslave. Ils procèdent par la bande et par étapes. Blocus économique d’abord en le privant du carburant de Roumanie et d’Albanie ; blocus moral en isolant le parti communiste yougoslave de ses confrères. Privée de matières premières, la Yougoslavie dans l’état déjà lamentable de son économie, ne pourra que faire appel aux Américains ou se soumettre à Staline (si toutefois celui-ci y consent).

Les Etats-Unis s’intéressent beaucoup à l’affaire ; Tito, de peur de passer pour un renéga, ne peut ouvertement s’entendre avec eux. La première condition posée serait l’ouverture des frontières à la circulation des personnes et des marchandises étrangères. Mais cela seul représente l’abolition du régime communiste qui ne peut exister qu’en vase clos. Cruel dilemme, dont on attend la solution avec une curiosité aussi vive que désintéressée.

 

En Extrême-Orient

Si  l’U.R.S.S. parait avoir touché les rochers en Europe, son activité en Extrême-Orient s’accentue. Elle est plus à son aise là où ne vivent que des populations primitives qui obéissent sans réfléchir. On manie mieux des Malais que des Tchèques. Le quartier général du Kominform sud oriental est Bangkok, capitale du Siam, où l’ambassade soviétique compte plus de 200 membres ! De cette position centrale elle commande à la Birmanie à l’ouest, la Chine au nord, l’Indochine à l’est et la Malaisie au sud. C’est en Malaisie que l’action révolutionnaire se développe le plus brutalement ; les Anglais ont dû envoyer de nombreuses troupes, exécuter des rebelles, sillonner la jungle d’avions. Malgré les succès, on ne peut espérer, pas plus là qu’en Indochine, que la sécurité sera dans l’avenir suffisamment assurée, pour qu’une exploitation normale des ressources du pays puisse reprendre. Les Européens se sentant en danger n’iront y risquer ni leurs vies, ni leurs capitaux. Et l’Europe sera privée, au moment où elle a le plus besoin, d’étain et de caoutchouc, matières d’utilisation et d’échange indispensables à son relèvement difficile. C’est en Extrême-Orient que l’on voit le mieux le jeu antagoniste des deux impérialismes Russe et Américain.

Le Bolchévisme organise le sabotage pour affaiblir les pays continentaux, en l’occurrence la France et l’Angleterre. Il s’appuie sur les masses. Les Américains soutiennent les nationalistes de droite, mandarins et notables qui s’opposent au communisme autant qu’aux colonisateurs. Russes et Américains visent, en fin de compte, à évincer ceux qui ont fait par leur labeur et leur initiative ces pays qui sans eux seraient encore des jungles malsaines. Tout récemment, en Indonésie Hollandaise, une grosse société américaine a traité avec les nationalistes indigènes qui sont les maîtres à Java, un véritable monopole du commerce extérieur de l’île pour de nombreuses années ; les Hollandais ont protesté et le département d’Etat étudie l’affaire.

Il ne faut pas gratter beaucoup les idéologies pour voir apparaître les appétits instinctifs des races.

Les uns se plaisent à régner sur la misère, les autres sur une prospérité dont ils tiennent les commandes. Nous disons bien des instincts, car en dernière analyse ni russes, ni américains n’en tirent un profit personnel. Mais les uns ont la passion de détruire, les autres d’entreprendre et de monopoliser et les moyens employés malheureusement ne tiennent pas grand compte des tiers.

 

France, Italie

L’opinion internationale qui avait jusqu’à ces derniers jours fondé de grands espoirs sur le relèvement des pays latins est déçue. Eux aussi, retournent dans leur ornière ; agitations politique et sociale, goût de l’anarchie qui se résout tôt ou tard en dictature, incapacité de se discipliner et d’accepter les sacrifices et les privations que la guerre, et surtout trois années d’errements financiers et économiques, imposent. Les peuples les plus intelligents sont-ils à ce point aveugles ?

 

                                                                                  CRITON