Criton – 1948-07-10 – De Berlin à Belgrade

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Le Courrier d’Aix – 1948-07-10 – La Vie Internationale.

 

De Berlin à Belgrade

 

La bataille pour Berlin continue, l’effervescence à Prague, à Belgrade et à Tirana aussi. Après les coups de théâtre, l’épreuve de patience. On conçoit qu’aucune des deux parties ne cèdera et l’on prévoit déjà le ravitaillement de Berlin en charbon cet hiver par la voie des airs.

 

Le Cas Tito

L’affaire ne s’éclaircit pas. Une polémique violente à coup de notes et d’expulsions s’est allumée entre Yougoslaves et Albanais. Bagarres à Trieste entre communistes orthodoxes et Titistes ; frictions entre Yougoslaves et Bulgares. Prague est extrêmement nerveux : la grande fête des Sokols a servi d’occasion aux démonstrations pour Benes et la liberté, contre le Gouvernement. La rue s’agite ; des rumeurs d’occupation militaire russe circulent ; les ouvriers socialistes grondent et sabotent ; la police opère et matraque. La position de Tito est mal définie. Il demande la médiation de Staline en personne. La « Borba », son journal, continue à vilipender les Américains et autres impérialistes, mais par voie diplomatique, on demande des dollars. Le monde communiste a officiellement pris parti contre Tito pour le Kominform, à l’exception du Suisse. Mais tout cela ne révèle rien de l’agitation profonde, du désarroi même des partisans, qu’une scission interne travaille. Moscou reste silencieux.

 

Les Faiblesses de la Politique Russe

Depuis que Staline a cessé de jouer un rôle prépondérant, la politique de l’U.R.S.S. s’est durcie à l’intérieur comme à l’extérieur. Dans un récent article, M. Duff Cooper, l’ex-ambassadeur n’hésite pas à écrire : « La stupidité Russe basée sur l’ignorance peut produire une guerre que personne ne veut » ; cela à propos du nouvel envoyé Russe à Washington qui croit sans hésiter au succès de Wallace à l’élection présidentielle.

Ignorance en effet : Imbus de leur foi marxiste-léniniste, les Jdanov et Malenkov se trompent sur l’effet de leur action. Ils ont cru que la guerre froide allait précipiter la crise économique latente aux Etats-Unis et emporter le système capitaliste en un coup de vent. Tout au contraire, l’activité bat tous les records. Ils croient à la victoire fatale du communisme alors qu’il ne fait que reculer. Les élections de Finlande et de Hollande en apportent une nouvelle preuve.

Ils ne croient pas à la résolution américaine, alors qu’ils ont en face d’eux un pays parfaitement uni devant le péril et pleinement conscient de son rôle et de sa puissance. Ils se trompent enfin à ne pas voir que le spirituel commande et que le progrès de la conscience, malgré les vicissitudes, fait son chemin ; les innombrables caricatures qui ont paru sur la querelle Tito-Kominform, les plaisanteries sur le jargon Lenino-Marxiste des Bulles et contre-bulles, montrent que la doctrine n’est pas loin du ridicule. Et cela compte infiniment plus qu’une manœuvre diplomatique.

 

La Diplomatie Américaine

Le département d’Etat a aussi son préjugé : il est convaincu que les dictatures, si elles ne finissent pas dans la défaite, éclatent par dislocation interne. Kennan a soutenu cette thèse pour la Russie, et cela paraissait d’un optimisme presque puéril à l’époque. Cela l’est moins aujourd’hui. En travaillant à rétablir la prospérité des pays restés libres, laissant les autres sombrer dans la misère, les Américains croient à la puissance du contraste. L’affaire Tito qui, au fond, est autant économique que politique, leur donne raison.

 

Les Accords Bilatéraux

Les Seize Nations bénéficiaires du plan Marshall vont signer l’accord qui le met en marche. Ces traités ont soulevé des protestations, surtout en Angleterre et en France ; on a négocié. Les Etats-Unis ont fait des concessions et ceux qui criaient à l’atteinte à la souveraineté nationale auraient vraiment pu faire l’économie de cette polémique s’ils avaient l’intention de céder.

En fait, il n’y a rien dans les accords qui porte atteinte à la liberté des peuples. Mais il ne faut pas trop d’illusion ! Les traités d’ordre financier qui lient les Etats entre eux enchaînent beaucoup plus le débiteur que si celui-ci était un particulier. Il eut mille fois mieux valu que les hommes d’affaires américains renflouent les affaires françaises ou anglaises que l’Etat. Voyez l’Allemagne d’après 19. Les Compagnies américaines ont financé l’industrie du Reich à pleines mains. Ils ont tout perdu et Hitler a profité de l’outillage. Les épargnants français ont prêté 11 milliards de franc-or à la Russie des Tsars ; les grands ducs les ont bus et la politique Russe n’en n’a point été gênée. Les capitaux anglais ont fait l’Afrique du Sud. Elle n’en prend pas moins à son aise avec la métropole.

Par contre, rappelons combien les dettes de guerre ont pesé du fait des Etats-Unis sur notre politique allemande entre les deux guerres. La dette d’Etat à Etat est bien plus dangereuse que les participations financières privées.

 

La Grève des Dockers Anglais

Engagée à propos d’un conflit futile intéressant tout juste onze travailleurs, la grève a duré 16 jours, a fait perdre des millions de dollars à l’exportation. Le Gouvernement a dû se servir de la réquisition pour y mettre fin. Il y a laissé encore un peu de prestige. On a accusé le communisme, mais il y a bien autre chose : c’est un conflit entre les syndicats et leurs adhérents. Cette lourde machine qu’est une fédération avec ses subdivisions, sa paperasserie, ses magnats liés au gouvernement même, a perdu contact avec les hommes qu’elle est censé protéger. Ceux-ci ont le sentiment qu’ils sont un objet de marchandage entre un capitalisme d’Etat qui a remplacé le patron, et un syndicat qui les gouverne sans les connaître et, pour des intérêts qui leur échappent. D’où ces grèves spontanées dirigées contre la nouvelle tyrannie syndicale. Les ouvriers regrettent le temps où ils s’expliquaient avec leur employeur. C’est un aspect de la crise du socialisme étatique qui s’éloigne de l’idéal du socialisme véritable. Les Anglais en prennent conscience les premiers, et contribueront sans doute à le liquider.

 

                                                                                  CRITON