Criton – 1948-10-09 – Les Grandes Manoeuvres

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Le Courrier d’Aix – 1948-10-09 – La Vie Internationale.

 

Les Grandes Manœuvres

 

Après l’avalanche de discours, les grandes manœuvres diplomatiques et militaires. C’est plutôt bon signe. Parler de détente serait excessif ; manifestation de prudence plutôt.

 

Politique Soviétique

Le changement de front de l’Ouest vers l’Est de la politique Soviétique auquel nous faisions allusion précédemment se précise. A l’Ouest en effet, l’offensive prévue contre Tito ne s’est pas produite ; une nouvelle note de Molotov aux puissances occidentales cherche à éviter le débat public sur le blocus de Berlin à l’O.N.U. en offrant de revenir aux pourparlers à quatre qui, dit Moscou, n’auraient échoué que sur des points de détail.

Les manœuvres Russes ont surtout pour objet de soutenir la propagande dans les pays occidentaux où l’idéologie soviétique est manifestement en déclin et de fournir des manchettes à « L’Humanité ». On propose le désarmement, ce qui fait toujours plaisir au peuple ; on parle de proscrire l’arme atomique, sans offrir bien sûr d’en laisser contrôler en U.R.S.S. l’éventuelle fabrication ; on cherche à faire preuve d’un esprit de conciliation, sans rien offrir toutefois de concret ; on cherche à éviter que la duplicité révélée par la combinaison Molotov-Sokolovski dans l’affaire de Berlin se soit étalée avec trop de précision devant l’opinion mondiale. Enfin, certains bruits circulent d’une offre de traité de Paix à l’Autriche de la part de l’U.R.S.S.

 

La Guerre en Chine

En Extrême-Orient par contre, l’offensive communiste prend sur tous les fronts une extension considérable qui alarme de plus en plus Anglais et Américains. D’abord, un grave échec de Tchang-Kaï-Chek : la prise de Tsi-Nan par les communistes chinois. L’armée gouvernementale du Chantoung est en déroute. Le prestige déjà fort ébranlé du Maréchal a encore baissé. C’est une armée de 300.000 rouges qui descend vers le Sud. Washington voit le danger, et le futur du président Dewey, dans son programme,a mentionné l’intérêt essentiel qu’il porte à une aide importante à la Chine.

En Indonésie, la lutte entre gouvernementaux et communistes a pris une grave ampleur, les combats se multiplient ; l’agitation aux Indes préoccupe le Pandit Nehru. En Birmanie, on se bat également. En Malaisie, l’énergique répression des Anglais a pu réduire l’action militaire des rebelles à des embuscades isolées. Mais la fermentation des esprits est intense.

Le problème stratégique est évidemment le même pour Staline que pour Hitler : occuper l’Eurasie est la condition première d’un succès final ; l’Europe, L’U.R.S.S. peut s’en emparer aisément ; l’Asie demande du temps. On s’y emploie.

 

L’Activité Militaire Anglo-Américaine

Unanimité dans l’autre camp sur un point : il faut être forts et au plus vite. On jongle avec les chiffres. Les Anglais vont former cent mille aviateurs. Aux Etats-Unis, les journaux font une publicité tapageuse aux inventions de guerre. Les manœuvres militaires se multiplient en Amérique même. L’Union des forces des cinq puissances occidentales et l’établissement d’un commandement unique sous l’autorité de Montgomery, a enfin vu le jour tout au moins sur le papier, car entre la France et l’Angleterre, les tiraillements continuent. Enfin, la grande presse américaine insiste chaque jour pour que les Etats-Unis fassent une déclaration de solidarité avec le bloc des cinq, promettent l’assistance militaire à l’Europe et présentent au Congrès un projet de prêt-bail pour l’armement des nations européennes menacées.

 

L’Espagne

Le grand événement fut l’arrivée de la mission Grey à Madrid, dirigée par le président de la Commission de l’armée et ayant officiellement pour objet de sonder Franco sur l’utilisation des bases espagnoles par les Etats-Unis en cas de conflit avec l’U.R.S.S. Franco bien entendu a formulé des exigences : égalité des droits de l’Espagne avec les autres nations, c’est-à-dire reconnaissance diplomatique et participation au plan Marshall. Il semble bien que les Américains soient résolus à obtenir coûte que coûte le concours de l’Espagne, sinon ils auraient négocié dans le secret.

L’affaire embarrasse au plus haut point le Cabinet de Londres. Comment refuser d’intégrer l’Espagne au réseau de défense qui doit couvrir l’Angleterre ? Mais comment faire accepter aux membres du parti travailliste une réconciliation avec Franco ? Cruel dilemme auquel il faudra bien échapper. Les Etats-Unis prendront les devants. D’autres vont suivre, sinon tous ; Et l’Angleterre n’en pouvant mais, fera semblant de se résigner à l’inévitable.

 

Et la Palestine ?

On en parle moins ; l’assassinat du Comte Bernadotte a fait à la cause juive un mal considérable car le meurtre fut organisé contre celui qui avait réussi à imposer la trêve ; pourquoi ? C’est que la trêve est infiniment plus défavorable à Israël qu’aux Arabes. Elle oblige les Juifs à entretenir une armée de 70.000 hommes qui ruine les finances du jeune état sans avancer la décision militaire qui sans elle aurait penché en leur faveur. La trêve c’est un moyen infaillible de pression économique sur Israël pour imposer un compromis à plus ou moins longue échéance parce que lorsque les caisses d’Israël seront vides, la reprise des hostilités sur une vaste échelle sera impossible ; la politique anglaise aura triomphé et les Etats-Unis, malgré les apparences contraires, n’y sont pas hostiles.

 

                                                                                  CRITON