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Le Courrier d’Aix – 1948-10-02 – La Vie Internationale.
De Mal en Pis
Que de discours ! La situation s’est évidemment aggravée sans qu’on puisse dire que la tension a atteint son paroxysme. Les Marshall, Bevin, Spaak, Schuman, ont parlé plus ferme que de coutume. L’unité de vues des occidentaux paraît mieux assurée et les accords militaires plus précis. L’opinion, de plus en plus nerveuse, croit à une guerre imminente ce qui aide les dirigeants à prendre des mesures de mobilisation impopulaires difficiles à appliquer si la peur ne régnait.
L’Appel à l’O.N.U.
Les négociations qui trainent depuis trois mois ont échoué. De propositions en contre-propositions les Soviets ont modifié l’apparence de leurs exigences sur le contrôle de Berlin. Mais cela revenait toujours à faire de la ville une capitale de la zone russe. Les trois ont dû refuser et voici la question portée devant l’O.N.U.
Que signifie ce recours à une institution dont l’impuissance est chaque jour plus évidente ? Il ne s’agit pas pour les Américains de gagner du temps en procédures, mais de mettre la majorité des nations dans l’obligation de déclarer que l’U.R.S.S. est dans son tort et implicitement que si les Etats-Unis doivent recourir à la force pour sortir d’une situation intenable, tous les procédés amiables ont été épuisés. Les Américains n’agiront jamais sans mettre de leur côté le droit et l’opinion. Mais personne ne se fait d’illusion sur l’action de l’O.N.U. en l’occurrence.
La Politique Soviétique
Elle ne change pas et continue à porter ses fruits. Sa position est très forte : le blocus de Berlin ne peut être contrecarré par les transports aériens indéfiniment. Tôt ou tard, les Anglo-Américains devraient renoncer. Et cela est moralement impossible. Reste le recours inévitable à la force. Est-ce la guerre ? Pas nécessairement. Quels avantages l’U.R.S.S. aurait-elle à la provoquer ? L’occupation du reste de l’Europe ? En tirerait-elle plus de profit que de charges ? Et après ? Comme pour Hitler, la guerre n’en serait pas gagnée.
Hitler n’avait en 39 pas grand-chose devant lui : une armée polonaise et une armée française dont on a vu ce qu’il advint, des Anglais sans soldats exercés sans armement adéquat, une puissance militaire américaine quasi inexistante. En main, il avait un instrument militaire que la Russie ne possèdera jamais ; il n’a pas vaincu.
Aujourd’hui, si le continent européen n’offre pas plus de résistance qu’en 39, en revanche, l’Angleterre et les Etats-Unis ont une armée constituée par tous ceux qui ont l’expérience récente des combats ; une puissance industrielle et scientifique incomparablement accrue. Enfin, l’arme atomique. Il y a certes, les cinquièmes colonnes auprès desquelles celle de Hitler était une armée de boy-scouts, mais elle existe dans les deux camps, chez les satellites de l’U.R.S.S. autant qu’à l’inverse chez les européens d’occident. Si forte que soit l’armée rouge qui oserait prétendre qu’elle a le moral, la cohésion, la précision, la discipline de l’armée allemande ? La partie serait donc infiniment plus difficile pour l’U.R.S.S. aujourd’hui.
A moins que l’on n’admette que le seul but du bolchévisme est de créer partout et même chez lui un chaos dont l’univers ne pourrait se relever, on conçoit mal qu’un impérialisme aussi méthodique que le Russe risque le tout pour le tout alors qu’il a obtenu sans combat des avantages énormes. Que risque l’U.R.S.S. à pousser la situation au pire ? Absolument rien ; d’obliger les Américains à employer la force ? Mais il serait toujours temps de les arrêter et même si du sang était versé, on pourrait toujours négocier. Car on devine bien que les Etats-Unis préfèreront s’en tenir à un succès local à Berlin que d’engager la guerre totale.
Dans le cas d’un choc limité, l’émotion dans le monde suffirait à provoquer un désarroi financier et économique tel qu’il compenserait pour l’U.R.S.S. le repli limité qu’il serait obligé de concéder. Le retour à l’ordre et à la prospérité serait considérablement retardé et on aurait beau jeu à Moscou pour provoquer des troubles et ameuter les masses contre l’agression des impérialistes américains. Ceux-ci perdraient en prestige ce qu’ils auraient obtenu par la force et l’effort financier pour aider l’Europe exigerait des sommes beaucoup plus importantes, parce que le désordre serait plus grand. Donc sans engager la guerre totale, les Russes ont encore plus à gagner qu’à perdre à pousser les Anglo-Américains à un éclat.
L’Opinion
Cela aurait de plus des répercussions sérieuses sur l’opinion. En Angleterre en particulier il y a beaucoup de pacifistes à tout prix. Aux Etats-Unis, il y a Wallace et ses suivants. Un choc ébranlerait plus qu’il ne consoliderait la cohésion de l’esprit public. Il faut le reconnaître, comme Hitler avant 39, les atouts majeurs sont entre les mains de l’U.R.S.S. Aucune diplomatie, aucune démonstration de puissance ne peut renverser les positions. Washington le sait, l’heure du règlement de compte viendra peut-être, mais il est peu probable que ce soit demain.
CRITON