Criton – 1945-05-19 – La Guerre et le Monde

ORIGINAL-Criton-1945-05-19  pdf

Le Courrier d’Aix – 1945-05-19 – La Guerre et le Monde.

 

Les cloches ont sonné ; les peuples ont manifesté leur joie, mais les diplomates sont soucieux.

On croyait qu’un accord existait sur les problèmes essentiels : nous avions cru pouvoir préciser, par exemple, le partage des zones d’occupation. Aucune confirmation officielle n’est venue. On apprenait par contre que les Russes avaient interdit l’accès de leur zone en Allemagne à tout étranger et qu’on y procédait en toute hâte l’épuration. Plus grave encore, Staline aurait avisé Churchill que les accords de Yalta étaient caducs.

Aussi le discours du Premier anglais était-il attendu avec impatience. Mais il ne contenait rien de significatif sinon les silences et cette phrase imprécise : « En Europe, nous devons nous assurer que les mots de liberté, démocratie et libération ne prennent pas un autre sens que celui que nous leur avions donné. »

Enfin, l’échec de la conférence de San Francisco, que les grands leaders ont quittée a produit une impression pénible. Les travaux se poursuivent dans l’ombre des Comités où, selon la tradition, des juristes épluchent des formules. En dernier ressort, on annonce que pour rétablir la situation une nouvelle entrevue Churchill-Truman-Staline s’impose.

                                                      XXXXXXXXXXXX

 

La Question d’Extrême-Orient, elle aussi, a évolué dans l’ombre. Churchill à l’automne, nous prédisait que la guerre contre le Japon serait terminée bientôt après celle d’Europe M on nous parle aujourd’hui, tant à Londres qu’à Washington, de dix-huit mois à deux ans, temps nécessaire pour que les Japonais enfermés dans leurs îles par le blocus, aient épuisé leurs stocks.

Les Japonais, sentant la partie perdue ont fait des offres de paix que les Russes se sont chargés de transmettre. Or les Anglo-Américains ne veulent accepter qu’une capitulation sans condition, c’est-à-dire l’occupation militaire des îles nippones et, à titre de précaution, pour assurer la sécurité collective, l’installation définitive de bases navales en tous les points stratégiques du Pacifique.

Les Russes, à San Francisco, ont déposé un amendement demandant que les mêmes bases fussent surveillées par tous les membres du Conseil des Nations, et non par les seuls Anglo-Américains. La Russie se verrait en effet, après la victoire commune, cernée en Asie, comme devant la Baltique et la Méditerranée par les canons des flottes et de l’aviation anglo-saxonnes.

On comprend que, forte de ses énormes sacrifices (la Russie a perdu 6 millions de soldats et autant de civils tandis que la Grande-Bretagne per 276.000 hommes et 60.000 civils), la Russie cherche à tirer le maximum d’avantages de sa position. Si elle ne peut sauver le Japon de la destruction, elle peut, par divers moyens, à l’abri de la neutralité prolonger de beaucoup la lutte sans pour cela risquer de perdre la possession finale des territoires (Corée, Mandchourie, Port-Arthur) qu’elle convoite. Car quelle armée pourrait, sur la terre d’Asie, s’opposer à la Russie actuelle ? Les Anglo-Saxons acceptent le challenge ; comme tojjours ils iront jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte.

                                                      XXXXXXXXXXXXXX

 

En Europe, On ne saurait dissimuler que les problèmes comme ceux de Trieste ou de Pologne et même d’Allemagne et d’Autriche ne soient graves.

Sans doute tout s’arrangera lorsque les Russes, qui ont un besoin urgent de répit et de paix, sentiront qu’un mur leur est opposé.

Mais il faudrait arriver à un accord plus solide, sinon les profits de la victoire seraient bien minces. Pour l’immédiat, on va chercher à gagner du temps, mais le temps n’arrange pas toujours les choses, comme nous l’avons vu de 19 à 39, ni les conférences et les pactes, dont ceux qui ont suivi ces années-là avec attention n’attendent vraiment rien. Car les promesses ne valent que par la bonne volonté des hommes.

Des opérations militaires, peu à dire : Aux Philippines, en Birmanie, comme à Taracan et à Owashima, les Japonais après une période de flottement se sont ressaisis. Mais le blocus autour d’eux se resserre inexorablement ; les îles Riou-Kiou sont sous le feu de la flotte alliée. Les ports de Tokyo et de Nagoya sont bloqués. Toutes les garnisons japonaises de l’extérieur sont pratiquement isolées. Rien ne peut sauver les Nippons de la dent d’adversaires pour qui ni le temps ni l’argent ne comptent.

 

                                                                                                CRITON

Criton -1945-05-12- La Guerre et le Monde

ORIGINAL-Criton-1945-05-12  pdf

Le Courrier d’Aix – 1945-05-12 – La Guerre et le Monde

 

La Situation en Europe

La Bête est morte. Les Nazis ont, comme ils l’avaient juré, entrainé l’Allemagne dans leur chute. Une Nation disparaît pour longtemps, sinon pour toujours. Avec une incroyable obstination, pendant trente mois de défaites ininterrompues, tout un peuple s’est laissé broyer jusqu’à la fin.

Crions notre joie : la mort a passé sur nous. Nous avons fait l’expérience de l’esclavage auquel nous étions destinés. Quel que soit l’avenir, la France vient d’échapper au seul danger qui devait être mortel.

Cependant, dans son profond bon sens, le peuple français pressent que la lutte pour son existence n’est pas finie avec la disparition de son ennemi. Le 8 mai 1945 n’est pas le 11 novembre 18. Ce fut alors non seulement une délivrance, mais un grand espoir. La paix semblait devant nous. Des principes généreux devaient assurer l’indépendance et la sécurité des peuples, petits et grands. Le règne du mensonge étai tfini. Qui aujourd’hui l’oserait croire ?

Les Allemands ont donc capitulé. Après avoir tenté de résister encore, les troupes de Bohême se sont rendues à leur tour. L’Allemagne n’aura, comme nous l’avons dit, pas de gouvernement propre. Les Alliés, chacun dans leur zone, administreront le pays.

D’après les bruits, la part faite à la France serait belle : la région comprise entre Rhin et Moselle depuis Coblentz au Nord ; le Pays de Bade et le Wurtemberg jusqu’à Ulm à l’Est, et la frontière suisse au Sud ; enfin une partie de l’Autriche.

Les Russes occuperaient l’Allemagne jusqu’à l’Elbe ; les Anglais le littoral de la Mer du Nord, le Canal de Kiel, Brême et Hambourg. Les Américains le centre jusqu’à la Saxe et la Bavière. L’Autriche serait dévolue à chacun des quatre Alliés.

La lutte n’était pas encore terminée qu’un conflit aigu éclatait à propos de Trieste. Les Anglais, accourus en hâte, l’enlevaient aux troupes du maréchal Tito qui achevaient de la conquérir. Trieste, débouché de l’Europe centrale, position clé de la Méditerranée.

Obligés de renoncer à la Grèce, les Anglais veulent à tout prix conserver quelques points stratégiques en Europe méditerranéenne. Aussi a-t-on vu Churchill envoyer à Bonomi un télégramme de félicitations à l’occasion de la délivrance ! L’Italie va être admise à San Francisco. L’éponge est passée : politique d’abord !

 

La Conférence de San Francisco

L’arrestation et la disparition en Russie de la délégation polonaise de Londres, a été rendue publique. Une note conjointe anglo-américaine annonce que par suite de l’affaire, les pourparlers concernant la Pologne sont rompus. Grosse émotion dans le monde entier, même en France, ù le procédé a été jugé un peu médiéval.

Il n’y a pas lieu de s’émouvoir outre mesure. Le lendemain, on annonçait que les pourparlers sur les crédits à long terme que l’Amérique doit consentir à la  Russie se poursuivaient. M. Mikolaczik, président du Gouvernement polonais de Londres, était invité à Moscou et devait participer au Gouvernement de Varsovie.

Les Russes, par leur position en Extrême-Orient, tiennent en main un atout considérable dont ils jouent à fond pour s’établir en Europe. En bons Orientaux, ils savent faire alterner l’amabilité et l’intimidation. Nous en verrons d’autres au cours de cette lutte entre impérialismes dont les petits Etats feront les frais. Mais un grand conflit n’est pas pour demain.

 

La Guerre en Extrême-Orient

La grande bataille d’Okinawa continue. Les Japonais s’accrochent avec acharnement. Par contre, la victoire anglaise en Birmanie prépare la libération prochaine de toute l’Asie du Sud. Anglais et Américains veulent achever le Japon comme ils ont fait de l’Allemagne. Mais la décision russe reste tout aussi mystérieuse.

On a beaucoup remarqué, ces derniers temps, comme le bloc anglo-américain s’était raffermi. L’influence anglaise en Europe reposait sur l’équilibre européen. Celui-ci est définitivement rompu. Le vœu profond des Etats-Unis est de diriger l’ensemble des deux empires et des dominions pour contrôler l’ensemble du monde, moins l’Asie russe et l’Europe.

L’Angleterre se résignera-t-elle à cette politique nouvelle qui lui répugne ? Cherchera-t-elle avec les Etats-Unis à conserver en Europe occidentale des positions solides jusqu’à la limite du possible ? Ou laissera-t-on l’Europe à son destin ? Telle semble en ces jours d’armistice la situation des grandes politiques.

 

                                                                                                                      CRITON

Criton – 1945-05-05 – La Guerre et le Monde

ORIGINAL-Criton-1945-05-05  pdf

Le Courrier d’Aix – 1945-05-05 – La Guerre et le Monde.

 

La Situation en Europe

Comme nous le pressentions, nous touchons aux derniers jours de cette guerre. Le fameux réduit était bien un mythe, et partout les nazis se disloquent et se liquident eux-mêmes.

On devine les querelles entre survivants. Himmler a demandé la capitulation ; Hitler s’y opposait. Himmler l’a peut-être tué, avant de négocier avec les alliés, et Doenitz, successeur désigné par Hitler en annonçant la mort du führer, a beau proclamer que la guerre continue, l’événement fera tomber les armes des mains des Allemands.

Ce n’est plus la ligne de front que nous avons à décrire, ce sont les taches qui, sur la carte ne sont pas encore occupées par les Alliés. Dans les Alpes austro-bavaroises, de même qu’en Italie, plus grande résistance. En Autriche, les chars alliés circulent librement. Par contre, pour des raisons peut-être militaires, peut-être politiques, Prague et la Bohême ne sont pas libérées.

Au Nord, la jonction n’est pas encore faite entre les Russes venus de Stettin et les Anglais près de Lübeck. Restent à délivrer le Danemark, la Norvège et la partie occidentale de la Hollande. Les négociations entre Seiss-Inquart et les Anglais pour ravitailler le pays font espérer une reddition prochaine.

Le parti nazi est disloqué ; il n’y a plus pratiquement de chef. Chacun agira à sa guise. Ce qui rend difficile à prévoir le jour du dernier combat. En fait, la suite des opérations militaires importe peu ! Ce sont les problèmes plus angoissants de l’organisation de la paix qui retiennent l’attention.

 

La Conférence de San Francisco

Cette conférence qui paraissait bien académique a pris tout de suite un caractère orageux. Les Français en général ne s’y intéressaient pas « Alors que la guerre n’est pas finie, il est bien tôt de vouloir prévenir les agressions futures. Parlons plutôt de sauver de la faim les peuples délivrés, de fixer les frontières, dresser les plans de la reconstruction, régler le statut de l’Allemagne, restaurer l’ordre économique, le commerce international, etc. etc. ».

C’est que l’on ne voyait pas les buts du président Roosevelt en organisant la conférence : Réunir sur le sol des Etats-Unis victorieux, une assemblée de tous les peuples qu’il fallait impressionner par le spectacle d’une nation à l’apogée de sa puissance, au maximum de son effort de guerre, riche, ordonnée, prospère. Montrer aux autres grands et demi-grands avec quel empressement la quasi-totalité des petites nations, surtout les américaines, se rangeaient aux avis des E.U. Surtout, il s’agissait, sous prétexte d’organiser la sécurité collective par une force internationale, de s’assurer d’une part, légalement et pour toujours, la possession de bases navales et militaires dans tous les coins du monde, et d’autre part une porte ouverte, un droit de contrôle sur les petits et moyens états que d’autres voudraient pratiquement annexer en fermant leurs frontières.

Tandis que les Anglais se taisaient, fidèles à leur politique traditionnelle du « Wait and See », les Russes déchainaient le conflit dès le premier jour, en exigeant que les Etats-Unis ne s’attribuent pas la présidence et que les quatre grandes puissances l’exercent à tour de rôle. A peine Molotof avait-il satisfaction qu’un autre conflit éclatait à propos de l’Argentine que la Russie voulait exclure à cause de son attitude pro-nazie. Ici, insuccès. On réclama, en manière de contre-proposition, l’admission d’une Pologne libre, et Molotof n’entraîna avec lui que la Tchéco-Slovaquie, la Yougoslavie et, grave échec aux Anglais, la Grèce. La France, qui sait tout le prix de l’alliance russe pour sa sécurité, s’abstint très sagement.

Enfin, dernier conflit : le nouveau gouvernement autrichien formé à l’instigation des Russes à Vienne n’est pas reconnu par l’Angleterre et les Etats-Unis. Le général Smuts, grand homme d’Etat et bon prophète, s’est montré bien pessimiste : paix ou trêve encore !

 

La Guerre en Extrême-Orient

Les Japonais ont réagi et les Américains sont sérieusement accrochés à Okinawa et aux Philippines. Les « pilotes de la mort » ont fait quelques dégâts à la flotte des E.U. Par contre, les Anglais en Birmanie ont fait des progrès considérables. Rangoon encerclé grâce à un débarquement au sud, parait devoir tomber. On suit en France les événements avec beaucoup d’attention à cause de l’Indochine. Derrière ces faits de guerre se déroulent des tractations mystérieuses à l’orientale. La paix et la guerre se marchandent.

 

                                                                                                           CRITON

Criton – 1945-04-28 – La Guerre et le Monde

ORIGINAL-Criton-1945-04-28  pdf

Le Courrier d’Aix – 1945-04-28 – La Guerre et le Monde.

 

Front de l’Ouest

La fin est proche, plus proche qu’on n’osait l’espérer il y a quelques jours encore. L’élan décisif des troupes françaises a forcé l’entrée de la vallée du Danube. Stuttgart, Ulm ont été dépassés ; les Américains, de leur côté, ont franchi le fleuve ;  Munich va être atteinte. Le fameux « réduit » bavarois est peut-être un mythe. D’autre part, la jonction des Américains et des Russes est chose faite ; Berlin tombe. Seuls les Anglais rencontrent une résistance opiniâtre autour de Brême et de Hambourg.

Les derniers nazis semblent avoir mis leur dernier espoir en Norvège dont ils cherchent à protéger l’accès en tenant les ports de la Mer du Nord et le Danemark. Mais les poches de résistance fondent avec une telle rapidité qu’on peut s’attendre à ce que la tourmente du désespoir emporte la volonté des plus tenaces.

Il était temps. Les Anglais font ressortir que cette dernière phase de la guerre fut une lutte contre la montre. Ils ont découvert en Allemagne des dépôts énormes d’armes secrètes, de V3, de bombes à gaz, qu’il n’eût fallu que quelques semaines aux Allemands pour projeter sur l’Angleterre. C’est l’aviation qui a gagné la guerre, en retardant constamment par ses destructions la mise en place des engins préparés. On s’explique ainsi que les Allemands aient espéré jusqu’au bout, contre toute vraisemblance.

 

Front de l’Est

Les Russes ont consacré toutes leurs forces à la gloire de planter sur les ruines de Berlin le drapeau rouge. Pour des raisons diplomatiques, l’avance en Autriche et en Tchécoslovaquie a été arrêtée. Ils attendent les Américains aux points convenus.

Dans toutes les régions où sont installés les Russes, hommes et femmes sont soumis au travail obligatoire. Les Allemands connaissent la peine qu’ils ont infligée aux vaincus d’hier.

 

Problèmes Politiques

Le problème polonais demeure au centre des préoccupations. Les Russes ont signé un pacte définitif avec leur gouvernement polonais. Les démarches de plus en plus conciliantes du président Mikolajezik, de Londres, sont restées sans réponse. MM. Steltinius et Eden cherchent, avant la conférence de San Francisco, avec M. Molotof, une solution honorable.

Comment exclure du gouvernement polonais les divisions qui se battent vaillamment en Italie et en Allemagne du Nord, les partis représentés à Londres, les valeureux combattants de la Résistance qui ont continué jusqu’au bout l’œuvre des malheureux défenseurs de Varsovie l’an passé. Le problème est posé et préoccupe beaucoup les Anglais dont la parole est engagée.

On agite également le problème suédois. Si la Norvège est le dernier refuge des nazis qu’il faudra exterminer dans ce pays difficile, les Suédois ne devront-ils pas sortir de leur neutralité pour aider enfin les nations unies ? Qui les retient ? Est-ce le souci de la neutralité dont, à Stockholm, on s’est fait une sorte de religion ? Est-ce que du côté Russe, où la Suède n’est guère sympathique, qu’on s’oppose à son intervention, comme auparavant à celle de la Turquie ? Nous saurons bientôt de quel côté a penché la balance.

 

La Guerre en Extrême-Orient

On a été surpris des mots élogieux des condoléances prodiguées par la presse et le gouvernement japonais à l’occasion de la mort du président Roosevelt. Hier, on apprenait la rupture avec l’Allemagne hitlérienne, le renvoi des officiels allemands du Japon, la fermeture des frontières aux fugitifs de marque. Tout confirme que les Japonais cherchent une issue.

Le discours de M. Churchill et les déclarations de M. Truman laissent peu d’espoir d’une autre paix que celle qui suivra la victoire totale. Mais là encore, il y a la Russie qui peut avoir sur le sort du Japon une influence décisive. Et Moscou n’a pas dit son dernier mot.

En attendant, la lutte se poursuit sans événement notable mais le lacet qui étrangle les îles nipponnes se resserre un peu chaque jour. Notre poignée de héros lutte avec succès en Indochine et des secours réussissent à leur parvenir par parachute. On commence à connaître les ténébreuses tractations qui ont livré notre colonie aux Japonais.

On va savoir bientôt aussi, puisque Pétain va rentrer en France en voiture cellulaire, ce qui s’est tramé avant 1939 entre lui et les chefs nazis et ce qui a préparé notre désastre.

Quelques patriotes ont failli payer de leur honneur d’avoir dévoilé en 1940 aux Français confiants, ce qu’ils savaient des coulisses politiques où s’était agité le maréchal. Ces Français-là auront demain la joie amère de s’entendre donner raison.         

 

                                                                                                           CRITON

Criton – 1945-04-21 – La Guerre et le Monde

ORIGINAL-Criton-1945-04-21  pdf

Le Courrier d’Aix – 1945-04-21 – La Guerre et le Monde.

 

Front de l’Ouest

Avec ses alternances d’avances rapides et de brusques arrêts, l’invasion de l’Allemagne se poursuit normalement ; la jonction des Alliés est imminente ; la chute de Berlin prochaine.

C’est, une fois de plus, l’armée américaine qui a marqué les succès spectaculaires. Tandis que les Anglais piétinent devant Brême qu’on croyait prise, et sont encore assez loin de Hambourg, tandis que les Français dont nous signalions la tâche difficile, se heurtent à une vive résistance devant Stuttgart, les Américains ont pris Leipzig, franchi l’Elbe, occupé Magdebourg, malgré des contre-attaques devant lesquelles ils ont dû momentanément céder, et réussi enfin à entrer dans Nuremberg au sud, la ville sainte du nazisme.

Ils ont même pénétré légèrement en Bohême, de telle sorte que la ligne du front part actuellement de Tchécoslovaquie au sud, passe par Chemnitz, Leipzig, le cours inférieur de l’Elbe et décrit un arc de cercle vers l’Ouest, au nord de Brunschwick et de Hanovre, jusqu’aux abords de Brême.

Néanmoins, il s’agit là d’une série de pointes et il ne faudrait pas croire que les territoires à l’intérieur de cette ligne sont effectivement occupés. On a des échos des difficultés énormes que rencontrent nos Alliés à s’installer dans un pays où toute autorité légale a disparu, sans cadres administratifs, sans fonctionnaires responsables. Heureusement, les poches de résistance fondent rapidement. Celle de la Ruhr s’est évanouie presque sans combats.

Les fanatiques, qu’on évalue à deux cent mille, se rassemblent aux points  qu’ils veulent essayer de protéger : l’accès de la vallée du Danube au sud, duquel se trouverait prêt le fameux « réduit », et l’accès à la Mer du Nord et au canal de Kiel. On verra, dans cette dernière phase de la lutte qui commence, s’ils sont capables de résister.

On s’est enfin décidé à déboucher l’estuaire de la Gironde, pour débloquer le port de Bordeaux sans lequel la France ne peut recevoir les matières premières indispensables à son relèvement ; l’action a été brutale, rapide et pas trop coûteuse.

Par contre, on se demande s’il était bien nécessaire de reprendre cette campagne d’Italie qui fut si meurtrière ; tandis que nos Alliés cherchent à atteindre la vallée du Pô, les Français commencent à briser, non sans difficulté, la ligne fortifiée des Alpes qui défend l’accès du Piémont. Souhaitons qu’on ne paye pas ces gloires nouvelles de sacrifices excessifs.

 

Front de l’Est

L’assaut contre Berlin a commencé. D’ici peu, les Alliés y feront conjointement leur entrée. Les Allemands eux-mêmes admettent qu’ils ne conservent plus d’espoir. En Autriche et en Tchécoslovaquie, les armées russes progressent lentement, ayant sans doute atteint les points de rendez-vous : Linz et Brno.

 

Evénements et Diplomatie

L’opinion française a vite réalisé la perte immense que représente pour nous la mort de Roosevelt. Il avait de la France une connaissance et une opinion précises, et lui portait une sympathie touchante. S’il résistait parfois assez sèchement à nos aspirations, on était sûr qu’aucun des droits essentiels de la France ne serait méconnu. Il nous jugeait en réaliste, et nous réservait une place qui devait correspondre exactement dans son esprit à l’importance que nous conservons dans le monde nouveau.

Il faut craindre que ses successeurs, faute de prestige, constamment attentifs aux remous de la politique intérieure, retenus par le souci de l’opinion, mènent une politique rigide et strictement nationale et ne puissent prendre les décisions libérales dont un grand homme est capable.

Tandis que l’Amérique se ressaisit, la Russie mène son jeu à grande allure. Successivement, Benes et Tito ont signé à Moscou les accords qu’on leur a soumis. On voudrait savoir si les clauses économiques arrêtées impliquent une fermeture des frontières de l’Europe centrale à tout commerce international autre que le troc d’Etat à Etat.

Par contre, la solution du problème polonais traîne. La Pologne sera-t-elle la seule nation à n’être pas représentée à San Francisco ? Malgré les efforts anglo-américains, il semble que tout soit mis en œuvre pour que l’union polonaise demeure impossible.

 

La Guerre en Extrême-Orient

Les Japonais résistent désespérément à Okinawa et jettent sur la flotte américaine les « avions-suicides », mais le cercle autour d’eux continue à se fermer par la mer.

Les Anglais, en Birmanie, viennent de remporter des succès qui paraissent décisifs, et la frontière du Siam s’ouvrira bientôt à leurs troupes. On fait entendre que les Français, se joignant à eux, pourraient par cette voie, atteindre l’Indochine, appuyés par un débarquement à l’Est dans le golfe du Tonkin. On prévoit aussi une attaque contre Haïnan. Les temps sont-ils proches ?

                                                                                                           CRITON

Criton – 1945-04-14 – La Guerre et le Monde

ORIGINAL-Criton-1945-04-14  pdf

Le Courrier d’Aix – 1945-04-14 – La Guerre et le Monde.

 

Front de l’Ouest

L’avance se poursuit, mais la lutte demeure en de nombreux points, toujours aussi vive. C’est aux Anglais cette fois que reviennent les succès les plus spectaculaires. La Hollande est encerclée depuis que l’embouchure de l’Ems est atteinte ; Brême est tombée, et la menace s’accentue vers Hambourg et le canal de Kiel qui couperait par terre les communications terrestres de l’Allemagne et du Danemark. Dans cette vaste plaine de l’Allemagne du Nord, les possibilités d’une action rapide sont ouvertes et on espère une jonction prochaine avec les Russes devant Stettin.

Les progrès des Américains ont été plus lents ; le nettoyage du bassin de la Ruhr est une opération difficile et longue ; au-delà de Hanovre, la résistance de l’ennemi est forte ; il faudra que l’armée d’invasion emploie tous ses moyens et que le ravitaillement et les renforts suivent. On s’aperçoit qu’une armée moderne, malgré ses engins motorisés, est plus lente que celles de Napoléon. En pays ennemi, une moyenne de 10 kilomètres par jour est un beau résultat. L’optimisme du mois dernier ne tenait pas compte de ce fait. En Thuringe, l’avance vers Weimar et la Saxe progresse pas à pas.

Plus au sud, la poussée vers Nuremberg qu’on escomptait rapide se heurte à de solides barrages. L’armée française a fait de beaux progrès vers Stuttgart et la vallée du Neckar, mais il faut s’attendre à des difficultés lorsqu’il s’agira d’atteindre le Danube.

Nos troupes se sont vu assigner un secteur qui sera de plus en plus complexe et exigera un gros effort pour les effectifs, trop peu nombreux encore, qui les composent.

La lettre du général Eisenhower au président Roosevelt a éveillé beaucoup de curiosité : l’opinion publique américaine, entraînée par la presse, s’est laissé gagner à un optimisme excessif ; les combattants et leurs familles se voyaient déjà prochainement réunis. La lettre rendue publique a pour but de montrer qu’il faudra, pour réduire et occuper l’Allemagne, des effectifs énormes qui ne laissent aucun espoir pour un retour prochain des combattants. Bien au contraire, de nouveaux renforts pourront être nécessaires si l’ennemi ne capitule pas.

Cette lettre est peut-être aussi une critique contre la politique de Washington ; si l’on favorisait l’établissement d’un nouveau gouvernement allemand qui aurait autorité sur le peuple et l’armée, beaucoup d’unités déposeraient les armes et la tâche des alliés en serait plus facile ; les fanatiques fidèles à Hitler ne seraient plus soldats réguliers, mais rebelles, et la population serait autorisée à leur refuser assistance. Or, à Washington, on ne veut que d’une victoire totale et le contrôle absolu de l’administration des pays conquis. Cela demandera plus de temps et de soldats.

 

Front de l’Est

Les Russes ont continué à faire porter leur effort sur Vienne et, comme prévu, visent à gagner Prague. En Haute Silésie, l’avance a repris ; poussant une pointe vers Görlitz ils peuvent envisager une jonction prochaine avec les troupes américaines avançant vers l’autre extrémité de la Saxe. Sur Berlin, l’assaut se fait attendre. La poche de Koenigsberg a été liquidée.

 

La Guerre en Extrême-Orient

Ce fut cette semaine le théâtre le plus suivi ; la Russie a jeté le gant et la rupture avec Tokyo est prochaine. On la prévoyait. Une grave défaite navale et aérienne, la perte progressive d’Okinawa ont profondément affecté les Nippons.

L’exemple de l’Allemagne ravagée inquiète ; la politique intérieure là-bas n’est pas aussi simple que dans le III° Reich, et dans le nouveau ministère Suzuki la présence du prince Konoye qui aurait payé de sa disgrâce son opposition aux aventures militaires, indique que l’on envisagerait volontiers d’arrêter la lutte. Les Etats-Unis donneront-ils aux réalistes japonais une chance, ou, comme en Allemagne, voudront-ils une victoire intégrale : l’anéantissement de l’adversaire ? L’existence du Japon est-elle nécessaire au futur équilibre de l’Extrême-Orient ?

On peut douter qu’un compromis, si léger soit-il, intervienne pour sauver quelque chose de l’empire du Soleil-Levant. Cependant, une invasion directe du Japon, même avec d’énormes moyens, est une entreprise qui mérite réflexion. Tout pesé, nous croyons qu’à l’inverse de ce qui se passe en Allemagne, la guerre contre le Japon n’ira pas jusqu’aux extrêmes limites. Cela sauverait bien des vies françaises, car une campagne d’Indochine, dans les conditions actuelles, exigerait de lourds sacrifices.

 

                                                                                                           CRITON

Criton – 1945-04-07 – La Guerre et le Monde

ORIGINAL-Criton-1945-04-07  pdf

Le Courrier d’Aix – 1945-04-07 – La Guerre et le Monde.

 

Front de l’Ouest

Les événements sont si éloquents qu’ils rendent superflu tout commentaire. Le développement des opérations et le rythme de l’avance sont conformes aux prévisions. Aucune grande bataille ne peut survenir, car il n’y a plus de front ; l’armée allemande de la Ruhr, coupée puis encerclée par les Britanniques au nord et les Américains au sud, est en voie de destruction. La Hollande, débordée par les troupes anglaises qui se dirigent vers le nord, est rapidement évacuée. Les unités en fuite sont massacrées par l’aviation.

Au centre, une résistance assez cohérente s’appuie sur la Fulda. Plus au sud, la ligne d’occupation varie d’heure en heure en direction de Nuremberg.

Enfin, dans la région de Mannheim-Carlsruhe, ce sont les Français qui ont à leur tour franchi le Rhin. Cette nouvelle, qui a une signification morale et politique, a causé une grande joie. On pouvait craindre que nos armes ne figurent pas au rendez-vous des nations victorieuses à Leipzig et à Berlin.

L’impression recueillie par les Alliés sur les sentiments des Allemands est curieuse en ce sens que ce peuple dont on avait unifié la pensée, manifeste en ce moment les tendances les plus diverses, toutes les nuances, de l’accablement à la satisfaction. Ce qui déconcerte le plus ces gens crédules, est l’énormité des mensonges dont ils voient qu’ils ont été abreuvés. La masse se soumet aux ordres des vainqueurs avec sa ponctualité habituelle. Dans l’ensemble, les fanatiques s’avèrent peu nombreux. Il y avait au nazisme une immense opposition, particulièrement dans le sud. Dans beaucoup de cas, en Franconie, la fin de la guerre paraît une libération morale autant que physique comme un retour à la vérité et à la foi.

 

Front de l’Est

Le signal du dernier assaut n’est pas encore donné, ce qui confirme l’impression moins rapide qu’on ne l’escomptait dans les milieux politiques. L’essentiel de l’effort russe porte actuellement sur Vienne et sans doute ultérieurement, en direction de Prague.

Il ne serait d’ailleurs pas exact de dire qu’il n’y a plus d’armée allemande à l’est. Les défenses de l’Oder sont encore solidement tenues, et de sanglants combats demeurent probables. La propagande nazie a créé l’épouvantail des hordes asiatiques répandues sur le Reich. Le soldat se défend encore de tous ses moyens pour protéger l’existence des siens.

 

L’Activité Diplomatique

L’ampleur et l’importance des événements militaires ont détourné l’attention des conversations.

La conférence de San Francisco soulève peu de passions. Nous sommes loin des espoirs de la Société des Nations et de la paix perpétuelle, qui soutenaient beaucoup la foi en la civilisation en 1918. On parle d’une troisième guerre mondiale comme d’un événement inévitable mais possible. Les petites nations ont vite fait le point ; la vie sera dure aux faibles ; la domination âprement disputée entre les grands. La France cherche à ranimer le vieil idéal en se posant en défenseur de l’égalité morale des peuples. Soutenue en cela par le Vatican, elle voudrait que la paix du monde ne dépende pas de la volonté de quelques hommes ou même d’un seul.

Notre délégation sera conduite par M. Paul Boncour ; le vieux berger s’y reconnaîtra-t-il ? n’aurait-on pu trouver un apôtre plus jeune aux accents nouveaux ?

En marge de la conférence, on a souligné avec indignation que le français n’y serait pas langue diplomatique mais remplacé par l’espagnol avec le russe et naturellement l’anglais. Cette humiliation, d’ailleurs absurde, était-elle nécessaire ?

 

La Guerre en Extrême-Orient

Comme on s’y attendait, les Américains ont débarqué aux îles Riou-Kiou, sur la plus importante : Okinawa. Une fois installés, ils ne seront qu’à moins de huit cents kilomètres de leurs principaux objectifs et les communications du Japon avec la Chine du sud seront coupées.

En Indochine, la lutte continue. On compte sur une campagne de libération par l’armée française à la fin de l’automne, à moins que d’ici là….

 

                                                                                                           CRITON

Criton – 1945-03-31 – La Guerre et le Monde

ORIGINAL-Criton-1945-03-31  pdf

Le Courrier d’Aix – 1945-03-31 – La Guerre et le Monde.

 

Front de l’Ouest

L’armée allemande est vaincue ; les passages du Rhin, favorisés par un temps splendide, n’ont rencontré qu’une opposition dispersée. Les blindés déferlent en Franconie ; chaque heure réduit l’espace où sont enfermés les Allemands.

On ne peut dire cependant que la guerre est finie. Elle l’est, si l’on entend par là que de nouvelles grandes batailles sont improbables, mais dans le naufrage de l’armée allemande, des îlots de S.S. émergent qui, comme à Francfort, luttent jusqu’à la mort. Il s’en trouvera partout. On ne réduit pas un pays ennemi comme on délivre un pays conquis. Ainsi, entre la dernière grande bataille et le dernier coup de canon peuvent s’écouler bien des semaines.

Donc, comme nous l’avions fait prévoir, l’armée britannique, accompagnée d’une armée américaine, a franchi le Rhin au nord de la Rhur, évitant ainsi de pénétrer directement dans la masse des zones habitées où l’avance est lente et coûteuse ;  c’est là, pour protéger le dernier arsenal que l’armée de Kesselring a massé ses meilleures forces. Cette bataille perdue d’avance aura-t-elle lieu ? C’est là en tous cas que devrait se livrer la dernière de cette guerre.

Au centre, les Américains rencontrent peu d’opposition ; la ligne de pénétration des blindés de Patton suit la vallée du Main par Würzburg d’où ils pourront, soit descendre par Nuremberg vers la vallée du Danube, soit poursuivre vers la Saxe. La traversée du Rhin à la hauteur de Karlsruhe n’est pas encore réalisée. On attend sans doute que la rive droite soit occupée par les troupes qui ont franchi le fleuve à Mannheim.

Nous pensons qu’après avoir ouvert avec les chars de grandes voies d’invasion et solidement occupé les centres de communication, les alliés diviseront l’Allemagne par des liaisons transversales en un damier de petites poches qui seront réduites l’une après l’autre.

 

Front de l’Est

Le signal de la reprise de l’offensive russe n’est pas encore donné. Les Anglo-Américains ont cinq cents kilomètres à faire par le Nord, pour atteindre Berlin, les Russes seulement soixante.

L’effort militaire a porté sur la zone Dantzig-Gdynia qui est virtuellement conquise, et sur le secteur sud. Les Russes cherchent à s’ouvrir la route de Vienne par la porte de Moravie et directement par la vallée du Danube tandis qu’au sud, après avoir battu les Allemands autour du lac Balaton, ils achèvent de nettoyer la plaine hongroise.

 

L’Activité Diplomatique

Après une période d’activité intense et de vastes projets, notre diplomatie a dû reconsidérer sa position. On ne peut jouer que les cartes que l’on a, et nous n’en possédons guère.

On a été vivement déçu à Paris du peu de résultat des négociations franco-anglaises. La condition du succès eut été la cession par la France des avoirs extérieurs que notre activité financière a accumulés depuis un siècle. Ce trésor vivement convoité par les Anglais, eût compensé l’abandon qu’ils ont dû faire du leur aux Etats-Unis en 1941. On s’est limité à un accord de paiement et d’échanges, comme pour la Belgique.

Nuages sur le Proche-Orient : la Russie dénonce son traité avec la Turquie. Elle entend régler, et la question vitale des détroits, et peut-être celle des provinces perdues de Kars et d’Erivan. Les Russes paraissent décidés à satisfaire toutes leurs ambitions avec la fin de cette guerre pour reconstituer leur puissance avec le maximum de moyens, et ne s’employer qu’à cela pendant une génération.

 

La Guerre en Extrême-Orient

Les événements vont vite là-bas aussi et suivent le même plan précis. L’encerclement du Japon se poursuit. Les Américains ne vont pas tarder à s’établir dans l’une des îles Riou-Kiou au sud, où ils trouveront des aérodromes suffisants pour les forteresses volantes. Nouveaux bombardements des villes principales, progrès aux Philippines, progrès aussi en Birmanie.

En Indochine, la résistance des troupes françaises et indigènes demeure sérieuse. Paris a publié une nouvelle organisation politique de la colonie, à mi-chemin entre l’ancien statut et celui de « Dominion ». Une révision très large des méthodes coloniales s’impose, et c’est un des grands mérites du général de Gaulle d’avoir prévu dès 1940 que pour garder des colonies, il fallait leur laisser assez d’autonomie et traiter l’indigène en homme libre.

On entend actuellement d’âpres critiques du système colonial aux Etats-Unis, pour des raisons morales bien entendu, et aussi en Russie. Churchill a répondu avec aigreur que l’Angleterre n’avait de leçons à recevoir de personne ; quant à nous, nous n’avons pas attendu pour agir.         

 

                                                                                                                      CRITON

Criton – 1945-03-24 – La Guerre et le Monde

ORIGINAL-Criton-1945-03-24 pdf

Le Courrier d’Aix – 1945-03-24 – La Guerre et le Monde.

 

Front de l’Ouest

Grandes journées de victoire ; l’Alsace délivrée, la Sarre et le Palatinat conquis d’un coup ; la rive gauche du Rhin occupée de la Hollande à la Suisse. Le passage du fleuve n’offrant plus de difficultés majeures, trois directions possibles vers le cœur de l’Allemagne : Karlsruhe et la vallée du Danube ; Mayence et la vallée du Main vers Leipzig ou encore de Hollande en tournant la Rhur, vers Berlin.

Les Américains, en avertissant les populations de la région de Francfort-Mannheim montrent leur intention de franchir le fleuve dans le secteur pour rejoindre leurs troupes fortement installées dans la tête de pont de Remagen qui s’étend vers le sud le long de l’autostrade Cologne-Francfort. Un vaste mouvement des troupes anglaises dans la région de Clèves paraît imminent ; l’aviation favorisée par un temps meilleur a pu paralyser les mouvements de l’ennemi et accélérer la démoralisation.

Chaque jour ramène un nombre plus grand de prisonniers. A ce rythme, la décomposition de l’armée du Troisième Reich est proche. Comme il arrive toujours en pareil cas, l’opinion anticipe les événements. On parle d’armistice, de négociations sensationnelles, d’offres de capitulation. On voit déjà le coup de théâtre. Nous n’en croyons rien. Le plan allié est net : victoire militaire totale. Pas d’armistice général. On n’acceptera de reddition que d’unités isolées qui poseront les armes spontanément. Le combat continuera jusqu’à ce qu’il ne reste plus de troupes organisées, jusqu’à ce que le désordre rende tout mouvement stratégique irréalisable.

Les correspondants de guerre relatent que le peuple allemand qu’ils interrogent se désintéresse non seulement de ses dirigeants, mais encore des faits de guerre. Il vit une existence de bête terrée, errante, épuisée par la faim, la terreur des bombardements, les épidémies aussi qui se répandent. Situation inquiétante pour les Alliés eux-mêmes.

 

Front de l’Est

Peu d’événements sauf la prise de Kolberg ; Stettin serrée de près ; l’affreuse agonie de Dantzig où deux millions d’humains encerclés meurent de faim.

En Hongrie, l’offensive allemande s’est éteinte, l’avance reprend vers l’Autriche et la Tchécoslovaquie. Koenigsberg, encerclée aussi, se défend, protégée par les inondations provoquées alentour.

En Italie, les destructions méthodiques de la ligne du Brenner rend pratiquement prisonnières les unités de la péninsule.

 

Problèmes Politiques

Vif accès de mauvaise humeur en Angleterre : on rappelle avec amertume que l’armée anglaise n’a connu que des secteurs ingrats, aucune victoire éclatante. D’abord Caen dans la campagne de Normandie, puis la malheureuse tentative d’Arnheim en septembre. Aujourd’hui, le marécage hollandais. On déplore même la part minuscule faite à l’armée française dont on prétend qu’elle ne serait pas admise à franchir le Rhin.

C’est sans plaisir aussi qu’on a su que des envois importants de vivres et de vêtements, et de gros crédits allaient favoriser l’Italie. Ainsi, nos astucieux voisins qui savent sourire et tendre la main sont peu à peu traités en alliés par les Etats-Unis. Il y a à cela de sérieuses raisons : les Américains s’intéressent à l’Italie à cause de Rome et du Vatican. La force morale de la papauté compte dans le monde entier ; pour s’exercer, il faut que l’Italie vive sans risque de révolution. L’Europe perdra dans le monde de demain beaucoup de son importance ; la majorité du monde catholique sera au-delà des mers.

De plus, on sait que Moscou traite la papauté en puissance hostile. La politique russe, comme on le devine d’après les récents événements de Roumanie, cherchera à isoler par une frontière hermétique comme était celle de l’U.R.S.S. avant 39, tous les pays de l’Europe centrale, de la Baltique à l’Adriatique. Il est normal que les Etats-Unis, pour protéger la plus grande autorité spirituelle de leur énorme puissance, pour communiquer aussi avec la Suisse, coffre-fort de l’Europe, se fassent une place en Italie.

 

La Guerre en Extrême-Orient

La campagne se poursuit toujours aussi brillante, aussi méthodiquement exécutée. Une grande bataille aéronavale dans les eaux japonaises est une nouvelle victoire des E.U.  Owoshima est tombée et les bombardiers légers s’y installent, arrosant chaque jour de bombes incendiaires Kobé, Nagoya, Tokyo. Maintenant ce sont les nombreuses installations militaires des îles autour du Japon qui sont attaquées. Les Philippines sont peu à peu reprises. En Birmanie, Mandalay a enfin cédé.

Notre Indochine résiste au-delà de tout espoir. Le Tonkin tient ; la guérilla s’organise pour le jour où une armée française apportera la délivrance.

 

                                                                                                                      CRITON

Criton – 1945-03-17 – La Guerre et le Monde

ORIGINAL-Criton-1945-03-17pdf

Le Courrier d’Aix – 1945-03-17 – La Guerre et le Monde

 

Front de l’Ouest

L’audacieux passage du Rhin à Remagen, au sud de Bonn, a surpris les Allemands qui n’ont pu l’empêcher malgré de violents efforts et le sacrifice de 70 de leurs derniers avions. Cette opération, qui ne faisait pas partie du plan allié, n’aura sans doute qu’une portée morale. Car cette portion de la rive droite du Rhin se prête mal à de vastes mouvements militaires. Les Allemands une fois fixés sur ce point, le fleuve sera franchi ailleurs.

La rive gauche est maintenant occupée de Clèves à Coblence, la Moselle aussi a été traversée au sud de la ville. On pourrait s’attendre à une brusque poussée en force vers Mayence, où par la vallée du Main s’ouvre la grande voie de pénétration militaire de l’Allemagne du Sud où les Américains comptent s’installer.

Malgré les conditions effroyables dans lesquelles l’ennemi poursuit la lutte, la résistance continue, désespérée et héroïque, donnant à la fois la mesure de l’énergie et de la stupidité humaine.

Néanmoins, on prête à Churchill peu optimiste d’ordinaire, le sentiment d’un effondrement très proche. Le nombre quotidien de prisonniers augmente. Les signes de désagrégation des unités se multiplient ; en outre, l’essence manque, les transports de plus en plus irréguliers sont mitraillés nuit et jour. Ils sont également gênés par les mouvements de réfugiés, les uns repliés vers l’intérieur, les autres au contraire fuyant vers les lignes américaines pour en finir avec les bombardements. Cependant, d’autres font remarquer que la menace sous-marine a repris de l’importance ; de nombreux navires ont été coulés récemment par les engins à pilote unique. Dans la poche de Wesel, les Alliés ont eu affaire à des unités très combatives écrasées sur place par le feu formidable des nouveaux canons américains ; enfin, les V2 sont plus nombreux que jamais, qui dévastent la région d’Anvers et le sud de l’Angleterre.

 

Front de l’Est

A part la prise de Kustrin et l’extension de l’occupation de la côte balte à l’ouest de Dantzig, pas d’événement d’importance sur le front. Une offensive allemande en Hongrie autour du lac Balaton a obligé les Russes à un repli ; de même, quelques localités ont été abandonnées en Silésie. Goebbels en a profité pour donner sur la place de l’une d’elles un vigoureux coup de gueule, qui semblait encore être écouté avec ferveur.

 

L’Activité Diplomatique

La note de l’Agence Tass exprimant que les décisions de la conférence de Crimée concernant l’organisation future de la paix devaient être hors de discussion, et les propositions de Dumbarton-Oaks prises comme un tout, a péniblement surpris ceux qui croient à l’importance du pacte franco-russe. Cet incident montre d’une part l’entente profonde qui existe, pour le moment, entre les Etats-Unis et la Russie. Une autre preuve en est fournie par l’énergique pression américaine sur le gouvernement chinois de Tchoung-King pour obtenir un accord définitif avec les communistes et leur armée, faute de quoi la Chine ne serait pas admise aux délibérations internationales.

Même unité d’action, semble-t-il, dans la solution du problème yougoslave, réglé par un compromis qui laisse en fait au Maréchal Tito un pouvoir quasi-absolu. On apprend en outre, au fil d’un débat aux Communes, que Koenigsberg et la portion de Prusse-Orientale qui l’entoure deviendront russes après expulsion de la population allemande. A-t-on oublié déjà les serments de non-annexion et cela suppose-t-il d’autres « arrangements » ?

 

La Guerre en Extrême-Orient

Tandis qu’Iwoshima tient encore, Tokyo brûle et la conquête des Philippines s’achève. Les Anglais, avec leur ténacité habituelle, ont repris l’offensive vers Mandalay à travers la cruelle jungle birmane.

L’important pour nous est le drame indochinois que l’on sentait proche. Les Japonais désarment les troupes françaises, s’emparent de l’administration et en même temps favorisent les aspirations à la liberté parmi les Indochinois ; l’Annam vient de proclamer son indépendance. Chasser les Japonais, reprendre sur les indigènes une souveraineté perdue, retrouver un prestige ébranlé depuis 1940, voilà la tâche de demain. Nos sacrifices nous donneront seuls le droit de conserver cette pièce maîtresse de notre empire colonial. Elle en vaut la peine.

 

                                                                                                           CRITON