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Le Courrier d’Aix – 1945-04-14 – La Guerre et le Monde.
Front de l’Ouest
L’avance se poursuit, mais la lutte demeure en de nombreux points, toujours aussi vive. C’est aux Anglais cette fois que reviennent les succès les plus spectaculaires. La Hollande est encerclée depuis que l’embouchure de l’Ems est atteinte ; Brême est tombée, et la menace s’accentue vers Hambourg et le canal de Kiel qui couperait par terre les communications terrestres de l’Allemagne et du Danemark. Dans cette vaste plaine de l’Allemagne du Nord, les possibilités d’une action rapide sont ouvertes et on espère une jonction prochaine avec les Russes devant Stettin.
Les progrès des Américains ont été plus lents ; le nettoyage du bassin de la Ruhr est une opération difficile et longue ; au-delà de Hanovre, la résistance de l’ennemi est forte ; il faudra que l’armée d’invasion emploie tous ses moyens et que le ravitaillement et les renforts suivent. On s’aperçoit qu’une armée moderne, malgré ses engins motorisés, est plus lente que celles de Napoléon. En pays ennemi, une moyenne de 10 kilomètres par jour est un beau résultat. L’optimisme du mois dernier ne tenait pas compte de ce fait. En Thuringe, l’avance vers Weimar et la Saxe progresse pas à pas.
Plus au sud, la poussée vers Nuremberg qu’on escomptait rapide se heurte à de solides barrages. L’armée française a fait de beaux progrès vers Stuttgart et la vallée du Neckar, mais il faut s’attendre à des difficultés lorsqu’il s’agira d’atteindre le Danube.
Nos troupes se sont vu assigner un secteur qui sera de plus en plus complexe et exigera un gros effort pour les effectifs, trop peu nombreux encore, qui les composent.
La lettre du général Eisenhower au président Roosevelt a éveillé beaucoup de curiosité : l’opinion publique américaine, entraînée par la presse, s’est laissé gagner à un optimisme excessif ; les combattants et leurs familles se voyaient déjà prochainement réunis. La lettre rendue publique a pour but de montrer qu’il faudra, pour réduire et occuper l’Allemagne, des effectifs énormes qui ne laissent aucun espoir pour un retour prochain des combattants. Bien au contraire, de nouveaux renforts pourront être nécessaires si l’ennemi ne capitule pas.
Cette lettre est peut-être aussi une critique contre la politique de Washington ; si l’on favorisait l’établissement d’un nouveau gouvernement allemand qui aurait autorité sur le peuple et l’armée, beaucoup d’unités déposeraient les armes et la tâche des alliés en serait plus facile ; les fanatiques fidèles à Hitler ne seraient plus soldats réguliers, mais rebelles, et la population serait autorisée à leur refuser assistance. Or, à Washington, on ne veut que d’une victoire totale et le contrôle absolu de l’administration des pays conquis. Cela demandera plus de temps et de soldats.
Front de l’Est
Les Russes ont continué à faire porter leur effort sur Vienne et, comme prévu, visent à gagner Prague. En Haute Silésie, l’avance a repris ; poussant une pointe vers Görlitz ils peuvent envisager une jonction prochaine avec les troupes américaines avançant vers l’autre extrémité de la Saxe. Sur Berlin, l’assaut se fait attendre. La poche de Koenigsberg a été liquidée.
La Guerre en Extrême-Orient
Ce fut cette semaine le théâtre le plus suivi ; la Russie a jeté le gant et la rupture avec Tokyo est prochaine. On la prévoyait. Une grave défaite navale et aérienne, la perte progressive d’Okinawa ont profondément affecté les Nippons.
L’exemple de l’Allemagne ravagée inquiète ; la politique intérieure là-bas n’est pas aussi simple que dans le III° Reich, et dans le nouveau ministère Suzuki la présence du prince Konoye qui aurait payé de sa disgrâce son opposition aux aventures militaires, indique que l’on envisagerait volontiers d’arrêter la lutte. Les Etats-Unis donneront-ils aux réalistes japonais une chance, ou, comme en Allemagne, voudront-ils une victoire intégrale : l’anéantissement de l’adversaire ? L’existence du Japon est-elle nécessaire au futur équilibre de l’Extrême-Orient ?
On peut douter qu’un compromis, si léger soit-il, intervienne pour sauver quelque chose de l’empire du Soleil-Levant. Cependant, une invasion directe du Japon, même avec d’énormes moyens, est une entreprise qui mérite réflexion. Tout pesé, nous croyons qu’à l’inverse de ce qui se passe en Allemagne, la guerre contre le Japon n’ira pas jusqu’aux extrêmes limites. Cela sauverait bien des vies françaises, car une campagne d’Indochine, dans les conditions actuelles, exigerait de lourds sacrifices.
CRITON