Criton – 1945-03-31 – La Guerre et le Monde

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Le Courrier d’Aix – 1945-03-31 – La Guerre et le Monde.

 

Front de l’Ouest

L’armée allemande est vaincue ; les passages du Rhin, favorisés par un temps splendide, n’ont rencontré qu’une opposition dispersée. Les blindés déferlent en Franconie ; chaque heure réduit l’espace où sont enfermés les Allemands.

On ne peut dire cependant que la guerre est finie. Elle l’est, si l’on entend par là que de nouvelles grandes batailles sont improbables, mais dans le naufrage de l’armée allemande, des îlots de S.S. émergent qui, comme à Francfort, luttent jusqu’à la mort. Il s’en trouvera partout. On ne réduit pas un pays ennemi comme on délivre un pays conquis. Ainsi, entre la dernière grande bataille et le dernier coup de canon peuvent s’écouler bien des semaines.

Donc, comme nous l’avions fait prévoir, l’armée britannique, accompagnée d’une armée américaine, a franchi le Rhin au nord de la Rhur, évitant ainsi de pénétrer directement dans la masse des zones habitées où l’avance est lente et coûteuse ;  c’est là, pour protéger le dernier arsenal que l’armée de Kesselring a massé ses meilleures forces. Cette bataille perdue d’avance aura-t-elle lieu ? C’est là en tous cas que devrait se livrer la dernière de cette guerre.

Au centre, les Américains rencontrent peu d’opposition ; la ligne de pénétration des blindés de Patton suit la vallée du Main par Würzburg d’où ils pourront, soit descendre par Nuremberg vers la vallée du Danube, soit poursuivre vers la Saxe. La traversée du Rhin à la hauteur de Karlsruhe n’est pas encore réalisée. On attend sans doute que la rive droite soit occupée par les troupes qui ont franchi le fleuve à Mannheim.

Nous pensons qu’après avoir ouvert avec les chars de grandes voies d’invasion et solidement occupé les centres de communication, les alliés diviseront l’Allemagne par des liaisons transversales en un damier de petites poches qui seront réduites l’une après l’autre.

 

Front de l’Est

Le signal de la reprise de l’offensive russe n’est pas encore donné. Les Anglo-Américains ont cinq cents kilomètres à faire par le Nord, pour atteindre Berlin, les Russes seulement soixante.

L’effort militaire a porté sur la zone Dantzig-Gdynia qui est virtuellement conquise, et sur le secteur sud. Les Russes cherchent à s’ouvrir la route de Vienne par la porte de Moravie et directement par la vallée du Danube tandis qu’au sud, après avoir battu les Allemands autour du lac Balaton, ils achèvent de nettoyer la plaine hongroise.

 

L’Activité Diplomatique

Après une période d’activité intense et de vastes projets, notre diplomatie a dû reconsidérer sa position. On ne peut jouer que les cartes que l’on a, et nous n’en possédons guère.

On a été vivement déçu à Paris du peu de résultat des négociations franco-anglaises. La condition du succès eut été la cession par la France des avoirs extérieurs que notre activité financière a accumulés depuis un siècle. Ce trésor vivement convoité par les Anglais, eût compensé l’abandon qu’ils ont dû faire du leur aux Etats-Unis en 1941. On s’est limité à un accord de paiement et d’échanges, comme pour la Belgique.

Nuages sur le Proche-Orient : la Russie dénonce son traité avec la Turquie. Elle entend régler, et la question vitale des détroits, et peut-être celle des provinces perdues de Kars et d’Erivan. Les Russes paraissent décidés à satisfaire toutes leurs ambitions avec la fin de cette guerre pour reconstituer leur puissance avec le maximum de moyens, et ne s’employer qu’à cela pendant une génération.

 

La Guerre en Extrême-Orient

Les événements vont vite là-bas aussi et suivent le même plan précis. L’encerclement du Japon se poursuit. Les Américains ne vont pas tarder à s’établir dans l’une des îles Riou-Kiou au sud, où ils trouveront des aérodromes suffisants pour les forteresses volantes. Nouveaux bombardements des villes principales, progrès aux Philippines, progrès aussi en Birmanie.

En Indochine, la résistance des troupes françaises et indigènes demeure sérieuse. Paris a publié une nouvelle organisation politique de la colonie, à mi-chemin entre l’ancien statut et celui de « Dominion ». Une révision très large des méthodes coloniales s’impose, et c’est un des grands mérites du général de Gaulle d’avoir prévu dès 1940 que pour garder des colonies, il fallait leur laisser assez d’autonomie et traiter l’indigène en homme libre.

On entend actuellement d’âpres critiques du système colonial aux Etats-Unis, pour des raisons morales bien entendu, et aussi en Russie. Churchill a répondu avec aigreur que l’Angleterre n’avait de leçons à recevoir de personne ; quant à nous, nous n’avons pas attendu pour agir.         

 

                                                                                                                      CRITON