Criton – 1946-12-07 – Jeux de Patience

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Le Courrier d’Aix – 1946-12-07 – La Vie Internationale.

 

Jeux de Patience

 

Depuis plusieurs semaines, on scrutait le ciel nuageux de la diplomatie dans l’attente d’un éclaircie : de ci, de là, apparaissait un coin bleu vite recouvert de nuées sombres. Beaucoup de bruits circulaient. Les espoirs sont jusqu’ici déçus et l’actualité tourne autour de problèmes secondaires pour alimenter la chronique et permettre aux questions graves de mûrir.

 

Le Désarmement

Serpent de mer des journaux, le désarmement entretient la conversation. Que de fois en pleine préparation militaire ce vieux thème est revenu ! Chacun entendait détruire l’arme qu’il redoutait chez l’adversaire. Même jeu aujourd’hui. Molotov propose un plan dont la première réalisation tend à détruire les bombes atomiques disponibles et de proscrire leur fabrication ; Les Anglo-Saxons qui redoutent l’infanterie russe voudraient qu’on réduisit d’abord les effectifs et que des missions de contrôle circulassent librement pour les dénombrer. Molotov veut qu’on enquête sur les forces stationnées en pays alliés, comme la Grèce où sont les Britanniques à l’exclusion des pays ex-ennemis où sont les Russes. Le jeu peut continuer. Personne ne pense sincèrement qu’on pourra s’entendre sur un programme efficace.

Mais on n’a pas fini d’en parler.

 

La Guerre des Bandes

Les hostilités invisibles et inavouées prennent une extension grave. C’est une véritable guerre qui se livre dans le Nord de la Grèce. On vise à couper la région de Salonique et le littoral de la mer Egée de la péninsule, et d’autre part de refouler les Grecs de la Macédoine occidentale pour souder les Bulgares et les Yougoslaves, alliés de Moscou. La poussée Russe vers la Méditerranée se fait conjointement par les démarches et des menaces diplomatiques, et des coups de mains de bandes mercenaires. Pression lente et habile qui évite d’être trop forte pour ne pas donner prétexte aux troupes anglaises à une intervention. La Grèce est grignotée, démoralisée. On compte sur la lassitude pour aboutir ; de façon générale, toute la politique actuelle est une course d’endurance où les Russes espèrent faire accepter à leurs adversaires une situation de fait qu’ils auront amenée au point voulu par une lente et insensible progression, que ce soit en Perse, aux confins turcs, en Grèce ou à Trieste, en évitant qu’incident trop marqué ne provoque une réaction.

 

Les Conflits Slovaques et Hongrois

Un état de guerre existe aussi dans cette région mouvante entre la Hongrie et la Slovaquie et se prolonge jusqu’en Russie subcarpatique que les Tchèques ont cédé. Fascistes et communistes d’une part, Hongrois chassés de Slovaquie, Slovaques chassés de Hongrie échangent des coups. Des bandes d’Ukrainiens blancs font partie des belligérants. Les Russes se plaignent bruyamment de cette résurgence des troupes fascistes dont les armes sont anglo-saxonnes. Situation confuse et dramatique dans ces pays ravagés. Luttes de désespoir chez les expulsés, luttes politiques en même temps et même raciales ; car les derniers juifs viennent y périr victimes des deux camps.

 

La Démission de Tchang-Kaï-Chek

La démission pathétique du grand chef de la Chine a été un événement particulièrement surprenant où se mêlent, de façon peu compréhensible pour nous, les raisons politiques et mystiques. Fidèle au testament de son maître et ami Sun Yat Sen, le père de la révolution chinoise qui voulait qu’une dictature provisoire ne durât pas plus de quinze ans pour que les chinois pussent ensuite se gouverner selon des institutions fondées sur la souveraineté populaire, Tchang-Kaï-Chek, les larmes dans la voix, a déclaré que les délais déjà fort dépassés ne souffraient plus de sursis. Derrière cette décision, la pression américaine se devine. Il répugne aux Etats-Unis de paraître soutenir une dictature ; ils pensent aboutir à une union nationale des chinois que la présence de Tchang-Kaï-Chek rendait décidément impossible. La lutte des communistes contre le maître du pays était trop facile à entretenir devant un régime d’aspect autoritaire et les Russes n’y manquaient pas. Un nationalisme populaire peut avoir plus de chances de faire front contre l’ingérence étrangère venue du Nord. Pour les Américains, le dollar, en Chine surtout, sinon leur personne, sera toujours « persona grata ». Mais tout cela demeure suspect, Tchang-Kaï-Chek est-il bien parti ? Ou attend-il qu’on le rappelle ? La subtilité chinoise défie les pronostics.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1946-11-30 – Impatiences Populaires

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Le Courrier d’Aix – 1946-11-30 – La Vie Internationale.

 

Impatiences Populaires

 

Sur la scène diplomatique, à Lake Success, les discussions s’éternisent. Un journaliste a calculé qu’au train actuel, les traités avec l’Italie et les satellites de l’Axe seraient achevés en 1950 ! Cette épreuve d’endurance à laquelle Molotof soumet les Anglo-Saxons par de perpétuelles arguties et des retours en arrière, ne paraît pas lasser leur patience légendaire. Admirons-les.

 

Les Pourparlers Secrets

Il se passe certainement ailleurs autre chose. La Russie parait avoir un urgent besoin de crédits américains. Bien que la guerre des nerfs doive indéfiniment continuer, on en arrivera nécessairement tôt ou tard à un partage des zones d’influence. Les peuples impatients veulent qu’on en finisse. Bien qu’ils paraissent toujours s’intéresser aux Balkans, à la Hongrie, à la Pologne et à Trieste, les Américains se résigneraient à abandonner ces positions difficiles à tenir contre un règlement favorable du problème allemand et autrichien. Un marchandage serré se poursuit.

 

La Position Tchéco-Slovaque

L’événement capital de la semaine a été l’accord entre les Etats-Unis et la Tchécoslovaquie. Nous avons toujours considéré ce pays comme le baromètre de la situation, et son évolution vers la Russie nous paraissait il y a deux ans significative pour l’avenir. L’évolution inverse ne l’est pas moins. Les Etats-Unis avaient promis un crédit de 50 millions de dollars, sous condition. Ce crédit, d’abord consenti, avait été refusé. Les Tchèquies, pour l’obtenir enfin, se rallient au système d’échanges multilatéraux qui est la formule commerciale américaine, au lieu des échanges bilatéraux qui est celle des pays autarchiques, en particulier des Soviets. La Tchécoslovaquie s’ouvrira donc aux échanges mondiaux et cessera économiquement de dépendre de Moscou ; le rideau de fer ne se fermera donc pas sur elle. Il est certain qu’en s’accordant sur ce point capital, Prague a obtenu le consentement de Moscou. Les Américains useront de toute leur puissance pour se réserver le libre accès de l’Allemagne et de l’Autriche à leur pénétration commerciale.

 

Situation Intérieure des trois Grands

Il devient de plus en plus net que le monde, loin de se dégager progressivement des difficultés de l’état de guerre, se trouve aux prises avec des problèmes insurmontables. Une fois de plus se confirme l’adage qu’il est plus aisé de conduire la guerre que d’organiser l’état de paix. Cette fin d’année 1946 marque le sommet d’une crise d’adaptation plus violente que jamais : conflits sociaux en Amérique, crise politique en Angleterre, hausse vertigineuse des prix partout, désordre économique en Russie, difficultés alimentaires toujours égales qui vont de la pénurie à la quasi famine, on peut en conclure que les méthodes employées par les divers gouvernements, pour variées qu’elles soient, aboutissent à une situation chaotique à peu près similaire qui les condamne toutes. Un Américain constatait récemment que c’est peut-être en France où les mesures prises ont été le moins opérantes que la situation est la moins mauvaise, l’initiative individuelle, en tournant les règles, a réussi à maintenir un semblant d’ordre naturel. Ce triste bilan a son bon côté. La lassitude et le mécontentement des masses, le discrédit des dirigeants rendent difficile des opérations d’envergure et un effort militaire. Le spectre de la guerre qui s’était approché de nous s‘éloigne un peu. Le climat n’y serait point favorable.

 

La Grève du Charbon

La vague de grèves qui a paralysé les Etats-Unis depuis l’armistice tourne à l’épreuve de force. En traduisant le chef de syndicat Lewis devant les tribunaux, le Gouvernement américain soulève un problème de droit et un problème de conscience … Aux Etats-Unis, le droit à la grève, le droit à ne pas travailler si les conditions de travail ne conviennent pas, est chose sacrée. Le travail non consenti est une atteinte à la liberté humaine. En sorte qu’il n’est pas sûr que Truman ait mobilisé l’opinion contre les mineurs. L’affaire revêt une importance énorme. Revenu un conflit entre les travailleurs et l’autorité de l’Etat, entre la liberté et le salut de la communauté, la décision qui en sortira, si elle était nette, ce qui est d’ailleurs peu probable, peut avoir une influence décisive sur l’avenir de l’Amérique. Elle est suivie avec passion par l’opinion de tous les peuples.

 

La Crise Anglaise

Les choses tendues entre les « rebelles » et la majorité travailliste, pour être moins publiques, continuent. Les conservateurs qui croyaient tirer profit de la crise ont été déçus. Les élections partielles qui ont eu lieu ces jours-ci ne les ont pas favorisés. Par contre, le parti libéral qu’on croyait mort ressuscite et gagne des voix. La déception générale se traduit comme ailleurs par des abstentions massives. Les Anglais supportent surtout très mal le maintien sous les drapeaux de près de 1.400.000 hommes. Malgré l’opposition de Bevin et d’Attlee à une démobilisation plus étendue, la pression des pacifistes s’accroit. En Amérique aussi, la motion votée par les syndicats contre la politique impérialiste montre l’impopularité profonde des luttes de prestige et d’influence auxquelles se livrent les diplomates. Il est probable que si les Russes étaient libres d’exprimer leur sentiment, ils le feraient dans le même sens.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1946-11-23 – Temps Difficiles

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Le Courrier d’Aix – 1946-11-23 – La Vie Internationale.

 

Temps Difficiles

 

En l’absence d’événements notables on continue à s’entretenir des négociations secrètes auxquelles nous avons fait allusion, entre l’Amérique et la Russie qui tendraient à un vaste et définitif accord qui aurait pour base un partage du monde en zones d’influences. On prétend que l’Europe serait plus ou moins abandonnée par les Etats-Unis à la prépondérance soviétique, tandis que la Russie cèderait dans le Pacifique et l’Extrême-Orient. C’était, on s’en souvient, le fond des projets Wallace. Certains faits, comme la restitution d’une partie de la flottille danubienne aux Hongrois, certains propos conciliants de Molotof dans l’affaire de Trieste et dans le statut politique de l’Allemagne, appuieraient ces rumeurs.

Nous n’en informons nos lecteurs que par souci d’objectivité, sans trop y donner créance, pour notre part.

 

Difficultés Intérieures

On peut penser toutefois que les difficultés majeures qui assaillent, de plus en plus les trois Grands, pour ne rien dire du quatrième, les rendront plus disposés à s’entendre.

 

La Crise Anglaise

A l’intérieur du parti travailliste une scission se dessinait depuis longtemps. Nous avons, dès l’origine, suivi le développement. Elle a été rendue publique cette fois par le dépôt à la Chambre des Communes d’une motion de censure contre la politique extérieure de Bevin. Cet acte de défiance d’une fraction du Labour-Party contre ses propres dirigeants a recueilli 58 signatures. Le débat en cours a soulevé une vive émotion en Angleterre. Comme pour l’affaire Wallace, si l’on n’about pas d’emblée à une crise ministérielle, néanmoins les conséquences s’étendront en profondeur.

On reproche à Bevin et à Attlee qui le couvre, de soutenir Franco en Espagne, d’appuyer la Grèce, les éléments réactionnaires et de soumettre la politique de Londres aux volontés de Washington. Bref, de faire la politique de Churchill et non celle d’un gouvernement socialiste. D’ailleurs, l’approbation donnée par les conservateurs, Eden en tête, à la politique de Bevin, contribue à embarrasser le gouvernement. Il est probable qu’après avoir tenu tête aux « rebelles » et stigmatisé ceux qu’on appelle « crypto communistes », Attlee leur donnera en partie satisfaction après avoir triomphé d’eux sur la scène politique : Bevin, pour raison de santé se retirera. Cela fait, son successeur reprendra sa politique. Rien de changé sinon de défiance entre Américains et Anglais.

 

La Crise Américaine

Si l’isolationnisme est mort, un solide ressentiment des querelles européennes et de la politique idéologique du vieux monde demeure chez les républicains d’Amérique ; un sentiment anti-britannique violent : pas un homme, pas un dollar pour sauver l’Empire britannique. Cependant, les républicains, malgré leur victoire électorale, se font modestes et conciliants, ce qui contraste avec leur suffisance coutumière de gens arrivés. Ils sentent les difficultés intérieures énormes qui paralysent l’activité des Etats-Unis. Ils craignent  d’être aussi impuissants que Truman à ramener l’ordre dans le monde du travail et partageraient volontiers les responsabilités avec leurs adversaires. Les grèves rebondissent : avec celle du charbon qui commence, c’est toute l’activité économique, non seulement des Etats-Unis mais de l’Europe, de la France en particulier, qui est menacée. L’opinion, l’Américain moyen s’irrite : las d’accuser les politiciens, il voit partout la main de Moscou.

La psychose anti-communiste prend un caractère agressif et hystérique, comme souvent là-bas. Les Américains préfèrent voir un noir complot contre leur sécurité et leur bien-être, là où il n’y a que la méconnaissance d’une simple loi économique. Il y a des grèves parce que les prodigalités de la guerre ont fait perdre au dollar les 4/5 de sa valeur et que la course entre les prix et les salaires durera tant que les prix ne seront pas en harmonie avec le pouvoir réel d’achat de la monnaie.

 

La Crise Russe

A voir profondément les choses, la crise Russe a exactement les mêmes causes. Sur la foi des statistiques de ses bureaux, Staline avait promis la suppression de la carte de pain. Or le paysan mal nourri, condamné à un dur labeur, opprimé par ses maîtres fonctionnaires, comme jadis par les intendants, se révolte et ne produit pas. Le blé n’existait que sur le papier on a dû non seulement conserver la carte, mais réduire la ration. Des régions entières attendent, pour ne pas mourir de faim, un wagon de farine. On a dû procéder aussi à une dévaluation intérieure du rouble rongé par l’inflation ; les salaires inférieurs ont doublé, mais les prix ont été triplés en sorte que le niveau de vie des ouvriers déjà très bas, sombre encore. Enfin pour abaisser les  prix du marché noir officiel, on vient ces jours-ci, sous une forme déguisée, de rétablir le commerce libre semi-privé, un peu comme l’avait fait Lénine lors d’une crise précédente ; les coopératives de consommateurs auront le droit de concurrencer les magasins d’Etat en stimulant la production par l’attrait du profit. Un oukase dans ce sens fait argument des avantages et des bienfaits de la concurrence. !

Les lois élémentaires de l’économie jouent pour tous les régimes. La planche à billets n’a pas de couleur politique.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1946-11-16 – Les Trois Mondes

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Le Courrier d’Aix – 1946-11-16 – La Vie Internationale.

 

Les Trois Mondes

 

Plus que la semaine passée, si possible, la nouvelle Conférence de New-York languit. On revient sur de vieux accords, sans grande portée. On discute encore du traité de paix avec la Finlande !

 

L’Affaire Tito-Togliatti

Un coup de théâtre est venu cependant animer la scène internationale : le député communiste italien Togliatti, à la veille des élections municipales dans la péninsule et des « élections » yougoslaves, est allé chez Tito conclure un accord personnel sur Trieste. Tandis que Moscou paraissait discuter à New-York le statut de Trieste, ville internationale, Tito offrait Trieste à l’Italie. Mais en échange, il prenait Gorizia. Moscou qui au début avait poussé à la solution internationale pour avoir regard sur la place, comprit qu’il serait plus facile d’en éliminer les Italiens que les Anglo-Saxons surtout si Gorizia, clef stratégique de la Vénétie Julienne et porte des cols qui mènent d’Italie en plaine Danubienne, devenait yougoslave. L’affaire paraît avoir échoué ; le cabinet italien, après d’orageux débats, a refusé l’offre et renvoyé, ou plutôt laissé l’affaire de Trieste aux quatre Grands. Les remous politiques en Italie sont vifs depuis lors, et la nouvelle entente socialo-communiste qui venait à peine d’être signée est remise en question. Pour l’heure, on va laisser mûrir le problème de Trieste, ce qui n’exclut pas une solution finale bilatérale comme le souhaitent les Soviets et peut-être, au fond les Anglo-Saxons.

 

Les Élections Américaines

Le grand point, c’est le triomphe des Républicains aux élections américaines ; succès prévu mais dont on envisage les conséquences : « Tandis que le reste du monde s’oriente soit vers un étatisme totalitaire, comme la Russie et ses satellites, soit vers un socialisme égalitaire, comme la Grande-Bretagne, les Etats-Unis ont montré qu’ils préféraient à tout dirigisme la liberté et l’initiative individuelle. » Ainsi parle Hoover, le vieux Président républicain des Etats-Unis, battu par Roosevelt en 1932. Trois mondes différents s’organisent l’un toujours féodal, malgré les étiquettes : le Russe ; l’autre un monde déjà vieux qui fut jusqu’à hier le nouveau, résolument capitaliste et libéral ; enfin le vieux monde bouleversé et transformé qui a changé de structure symbolisé par l’Angleterre d’aujourd’hui. Cette évolution divergente des trois mondes qui paraît aller en s’accentuant et qui entraîne les individus vers des modes d’existence différents ne facilitera pas la « compréhension mutuelle » que l’on souhaite en vain. Elle s’opposera de plus en plus à toute solution des problèmes économiques, financiers et commerciaux sans la coopération des peuples, de notre temps, ne peut être solidement assise. On peut cependant espérer, si la paix pouvait être maintenue, que le retour à une certaine prospérité pourrait rouvrir la porte aux échanges. C’est là le programme des Républicains américains. Loin d’être isolationnistes comme on le pensait d’après leur tradition, ils se donnent au contraire aujourd’hui pour but de ranimer les économies épuisées par la guerre et de forcer par là la collaboration internationale.

 

La Santé de Staline

L’absence de Staline aux fêtes anniversaires de la Révolution d’Octobre a ranimé les commentaires périodiques sur la succession éventuelle. Les hypothèses vont leur train : deux hommes s’affrontent. L’un, Ivanov qui a prononcé à la place de Staline le discours sur la Place Rouge, paraît être le Dauphin désigné. Son ambition, sa dureté, son dynamisme se sont révélés récemment quand il organisa la vague d’épuration qui a secoué l’économie en difficulté de l’U.R.S.S. ; son adversaire Malenkov, tient une bonne partie de l’administration civile, peuplée de ses partisans ; en face d’eux, Beria qui dirige la police, ne semble pas prêt à s’effacer, et Boulgakov à la tête de l’armée s’appuie sur les maréchaux qui n’entendent pas se soumettre au parti. Les Anglo-Saxons qui rappellent volontiers les longues années de lutte de Staline pour accéder au pouvoir absolu, espèrent qu’après lui, des rivalités analogues viendront briser l’élan de la politique soviétique. Pour l’heure, nous n’en sommes pas là, bien au contraire.

 

Le Problème Allemand

Les élections françaises viennent juste à l’heure où le problème allemand va être débattu par les quatre Grands. L’interrègne politique qui s’étendra jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement français sera-t-il mis à profit par les autres pour décider sans nous ? Les Anglais invoqueront-ils l’urgence à cause des nouvelles menaces de famine que l’hiver fera peser sur leur zone ? Cela semble difficile. Il est probable d’ailleurs que le débat sera long, d’autant que la politique Russe ne semble pas encore fixée sur ce point essentiel.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1946-11-09 – Les Hostilités Invisibles

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Le Courrier d’Aix – 1946-11-09 – La Vie Internationale.

 

Les Hostilités Invisibles

 

Rarement semaine fut plus dépourvue d’événements. On parle de colloques mystérieux, de projets sensationnels. Les débats portés de Paris à New-York n’ont changé ni de ton, ni d’atmosphère ; on chicane, sans rien conclure. Passons.

 

La Guerre qui n’Ose Dire son Nom

  1. Jaeger, dans  « le Monde» a donné ce titre à un résumé excellent de ce que l’on sait sur la lutte que se livrent dans le monde, par l’intermédiaire de factions adverses, les Soviétiques et les Anglo-Saxons. Dans toute l’Europe occupée par les Russes, en Grèce, en Palestine, en Perse, en Chine et dans tout l’Extrême-Orient à un moindre degré, dans les deux Amériques, des mercenaires constitués en bandes armées s’affrontent : séquelle de la lutte fasciste contre bolchévisme qui éclata en 1936 en Espagne et ne s’est jamais éteinte. Les premiers ont changé de protecteur, Hitler est mort, et Wallace dans un de ses derniers discours, disait à ses compatriotes qu’ils seraient écœurés s’ils savaient sur quels éléments en Europe orientale et centrale s’appuient les Américains. Il n’y a pas en effet dans les bandes Croates, Polonaises, Hongroises, Roumaines, Bulgares qui reçoivent des armes et de l’argent de Washington et de Londres, que d’honnêtes démocrates. D’ailleurs les terroristes à la solde de Moscou qui opèrent dans le monde entier, sont de même trempe.

Jusque sur le territoire des Etats-Unis, des émigrants suspects se rassemblent, des armes débarquent on ne sait d’où, des mots d’ordre se répandent, des grèves surgissent inopinément.

Cette division en deux camps, endémique en France, est devenue quelque chose d’international comme la rivalité des Guelfes et des Gibelins. Dans l’organisation de cette guerre souterraine, les Soviétiques ont une bonne expérience, mais les autres ont aussi leurs méthodes : au terrorisme de leurs adversaires, ils opposent une police éprouvée dans la lutte contre le crime et d’excellentes troupes de choc, en particulier Polonais et Croates, beaucoup d’espions déguisés en marchands, et des dollars.

Tito et Bierut s’en plaignent assez fort, et en Grèce, de récentes opérations contre ces communistes menées par des troupes soi-disant régulières prouvent qu’il y a encore des comitadjis dans les parages.

 

Nouveaux Aspects de la Politique Russe

De plus en plus, les U.S.A. sont devenus l’ennemi n° 1 et l’on fait des avances à Londres. Les Russes subissent en effet en Extrême-Orient une perte de position et de prestige qui les affecte. La Chine de Tchang-Kaï-Chek, étayée par les Américains, refoule les communistes vers le Nord et s’installe en Mandchourie. Un vaste mouvement nationaliste, nettement anti-communiste, se propage dans tout l’Orient. Ce nationalisme existait déjà, mais il avait confondu son action avec celle  des agitateurs éduqués par Moscou : c’était le cas notamment en Indonésie et en Indochine. Aujourd’hui, ces deux courants se combattent partout. Les nationalistes, gens d’ordre, se sont vus débordés par les terroristes et menacés d’être confondus avec eux dans l’esprit des masses, et discrédités. Ces nationalismes s’appuient sur les Américains et suivent plus ou moins leurs suggestions parce que les Américains ne sont pas des colonisateurs et que leur présence utile au commerce n’est pas humiliante pour l’indigène. L’influence des U.S.A. se renforce de plus en plus, au détriment du communisme. C’est pourquoi Staline veut exploiter le mouvement pacifiste et anti-impérialiste des Trade-Unions. En proposant un plan aux Communes sur la conscription, il savait flatter les masses britanniques. Il a essayé de persuader les émissaires travaillistes à Moscou que les intérêts britanniques en Extrême-Orient sont aussi menacés que ceux des Russes par les U.S.A.  A part Hong-Kong en effet, sentinelle avancée, les terribles pertes anglaises en Chine semblent irréparables. Les Russes de leur côté, craignent un développement nationaliste dans leur Asie Centrale musulmane où l’agitation, comme nous l’avons vu, ne manque pas. Dans cette gigantesque lutte à trois partenaires, chacun a ses points faibles et ses atouts. On en joue comme peut-être jamais dans l’Histoire.

 

                                                                                      CRITON

Criton – 1946-11-02 – La Nouvelle Politique Russe en Allemagne

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Le Courrier d’Aix – 1946-11-02 – La Vie Internationale.

 

La Nouvelle Politique Russe en Allemagne

 

Les assises de la politique mondiale sont à New-York. Après le discours du président Truman que l’on salua comme une promesse de Paix, les discussions ont retrouvé leur acuité : le droit de veto, le cas Franco reviennent sur le tapis. Molotof a repris ses accusations coutumières contre les projets de domination mondiale des Anglo-Saxons.

Derrière ces palabres, un fait domine : le brusque changement de la politique russe en Allemagne.

 

Les Déportations d’Ouvriers Allemands

L’U.R.S.S. n’a pas tardé à tirer les conséquences de l’échec de ses partisans aux élections de Berlin. Jusqu’ici les Russes avaient cherché à séduire l’électeur Allemand pour qu’il approuve la formation d’un régime communisant. Ils espéraient que le mouvement parti de leur zone, gagnerait toute l’Allemagne. C’est l’inverse qui s’est produit : les Allemands de plus en plus se tournent vers les Anglo-Saxons. Alors cette politique bienveillante de l’U.R.S.S. se transforme en oppression brutale ; les Allemands sentaient que la situation pouvait se retourner. Brusquement la police Russe a fait irruption dans les usines. Elle a dirigé le matériel, les ouvriers, les ingénieurs et leurs familles, en un tournemain vers les trains qui partaient en Russie. Ce coup de force a soulevé l’émotion. Les leaders Allemands des syndicats et des offices techniques démissionnent en masse ; les Anglo-Saxons protestent en vain bien entendu.

 

Les Déclarations de Staline

Staline aussitôt a fait des déclarations d’ordre très général destinées à rassurer et à minimiser l’événement. En réalité, cette politique russe peut avoir deux buts différents entre lesquels elle choisira selon l’opportunité : ou bien poursuivre l’organisation d’un « protectorat » présidé par un ministère fantoche type polonais, mais cela implique un certain soutien des masses ou au moins leur résignation ; ou bien, si la Russie devait rendre à l’Allemagne son unité politique qui ne se ferait pas, comme elle l’espérait sous son égide. Ne laisser qu’un pays vidé de sa substance sans industrie, ni outillage, dépourvu de spécialistes et de techniciens, un Allemagne qui serait à reconstruire aux frais des Anglo-Saxons. Les déportations actuelles visent surtout à transférer en Russie l’industrie de l’optique, la première du monde, avec tous ses secrets ; le coup vient des fabriques d’armement qui travaillaient à plein et qui sont ou vont être transportées. On voit que le Reich Allemand dont on parle par habitude a bien cessé d’exister.

 

La Situation de Bevin

La crise politique anglaise, depuis longtemps latente, a fini par éclater avec le discours Bevin. Le congrès des Trade-Union a voté une motion qui équivaut à un désaveu de la politique du ministre.

L’Angleterre est en passe de connaître ce que fut depuis 40 ans le drame français : l’intrusion des passions politiques dans la direction des affaires étrangères. Un grand homme comme Churchill hier, Bevin aujourd’hui, veut faire une politique d’intérêt national. Ils font alors l’effet d’un réactionnaire à une masse ignorante, habilement manœuvrée par les agents de l’adversaire, qui veut qu’on rompe avec Franco, qu’on abandonne la Palestine, qu’on rende le Soudan à l’Egypte ou aux Soudanais, etc. au risque de détruire tout le système de défense impériale et d’inquiéter les Dominions qui chercheraient appui ailleurs. Contrastant avec sa fougue habituelle, Bevin a dit d’un ton las ce qu’il croyait nécessaire. Par ailleurs, il s’est formé en Angleterre dans certains salons aristocratiques une opinion pro-soviétique, dont les reflets se glissent jusque dans le « Times », comme il s’était formé autour de Ribbentrop des salons pro-nazis. En accusant Churchill d’être un fauteur de guerre, comme le faisait Hitler, Staline sait que derrière Churchill c’est Bevin qui est atteint et toute la politique britannique actuelle : Attlee a courageusement soutenu son collègue mais Bevin a trop d’ennemis pour demeurer longtemps encore en place.

 

Le Désarroi Américain

Les élections aux U.S.A. sont imminentes. Truman dont le crédit très affaibli, pêche des voix pour son parti. Une victoire des républicains paraît cependant certaine, qui sera le prélude d’un changement complet de personnel politique d’ici 1948. Bien qu’en matière extérieure l’unanimité soit presque faite et Byrnes très appuyé, l’ambiance se prête mal à une action vigoureuse. On pense trop à sa place et à l’électeur. On voit qu’en présence de flottements, les Soviétiques se hâtent de marquer des points.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1946-10-26 – Impérialisme économique et Impérialisme politique

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Le Courrier d’Aix – 1946-10-26 – La Vie Internationale.

 

Impérialisme Economique et Impérialisme Politique

 

La suite de la Conférence de Paris se tiendra à New-York ; les délégués sont en mer : leurs polémiques ne cessent pas pour autant, et les ministres à terre discourent.

 

Le Discours de Byrnes

La politique américaine à l’égard de l’U.R.S.S. est celle de la main tendue. A condition que de son côté, la Russie ne se dérobe pas.

Byrnes reprend néanmoins l’opinion d’Harriman que les Soviets ne s’attendent pas à la coopération pacifique des deux mondes, et constate la tension toujours croissante des relations Russo-Américaines. Contre ces dispositions psychologiques il fait appel au bon sens et à la bonne volonté. Des déclarations assez analogues du sénateur Vanderberghe font ressortir la quasi-unanimité de l’Opinion américaine en matière de politique extérieure.

 

Le Raidissement Américain

Dans tous les secteurs litigieux, l’action américaine se fait plus sévère : Note très rude à Tito au sujet des Américains internés ; manifestations énergiques contre la condamnation de Mgr Stepniak, le prélat croate ; refus de crédit à la Tchécoslovaquie décidément attachée au camp russe ; intransigeance dans l’affaire du Danube ; sans la question des élections bulgares, nouvelle note à la Pologne ; le bloc slave n’est pas ménagé et la polémique avec Molotov continue ; Impérialisme économique, dit celui-ci. L’autre réplique : méthodes hitlériennes, dictature des mitraillettes.

 

Le Pacte Secret Staline-Hitler

Il est difficile de ne pas leur donner également raison. Côté Russe, on vient de donner aux communes un commencement de publicité au traité secret annexe du pacte de non-agression signé en août 39, entre les deux dictateurs et récemment trouvé dans les archives du Reich. On en connaissait déjà l’existence et la teneur : Pour les Russes, partage de la Pologne, annexions des pays Baltes, de la Bucovine, de la Bessarabie, protectorat sur la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce. Avant de s’entretuer, les deux complices s’étaient servis, mais ni l’un ni l’autre, n’avaient d’illusion sur leurs desseins réciproques.

 

Les Élections Allemandes

Les élections de Berlin ont marqué d’une façon éclatante la rupture qui se consomme entre les deux Allemagnes ; là où les Russes ne commandent pas, à Berlin même, le Parti social-démocrate l’emporte sur le pacte social communiste unifié, création des Soviets. La suite ne tardera pas : Les Russes vont créer un gouvernement central pour leur zone, une « République allemande du peuple » – le protectorat dont nous parlions l’autre jour. Chose significative, des personnes échappées de la zone russe racontent que la population a l’impression d’être toujours sous le régime nazi. On craint la police, on parle à voix basse, on se méfie du voisin. Peu à peu, au contraire, en zone anglo-saxonne, la liberté s’organise, la politique alimente à plein ses querelles comme au temps de la République de Weimar. Les Anglo-Saxons sont décidés à rendre à l’Allemagne en leur pouvoir sa capacité économique. A quand la nouvelle ligne Siegfried ?

 

Les Récriminations d’Amey

Nous sentions depuis quelques temps un peu de mauvaise humeur se glisser dans les relations Anglo-Américaines : l’économique en est la cause : « Les Etats-Unis semblent vouloir détruire l’unité économique de l’Empire Britannique basée sur le système préférentiel et l’étalon Sterling, et placer chaque membre du Commonwealth sous la dépendance générale du système américain ». On discute en effet en ce moment l’organisation du commerce mondial, et les Américains cherchent à utiliser leur puissance financière pour imposer au monde une politique de tarifs réduits et sans discrimination. Si la cohésion du Commonwealth britannique a magnifiquement résisté moralement à la guerre économiquement, le bloc s’est effrité. Toutes les discussions anglo-américaines tendent à maintenir ou à faire sauter le mur du tarif préférentiel qui présente déjà pas mal de brèches. On a vu lors de l’emprunt, la  passion que les Anglais mettent à défendre leur système. Que n’en mettons-nous autant en France ? Reviendra-t-on sur l’invraisemblable erreur des barrières de change entre nos colonies et nous ? Tandis que les Britanniques défendent, au prix des plus grands sacrifices, l’étalon sterling.

 

La Capitulation du Siam

La restitution des provinces arrachées à l’Indochine Française par le Siam à l’instigation des Japonais est chose faite ; sous la pression anglo-américaine, le Siam a cédé. Les Américains ont compris enfin que le prestige de la race blanche en Extrême-Orient devait être maintenu en bloc et que l’humiliation des Français était une perte d’influence pour eux. De même, en Indonésie où au début, du temps de Roosevelt, les Etats-Unis avaient soutenu les indigènes contre les Hollandais et les Anglais, la situation s’est retournée. Ce sont là d’heureuses nouvelles.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1946-10-19 – Réconciliation Franco-Allemande ?

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Le Courrier d’Aix – 1946-10-19 – La Vie Internationale.

 

Réconciliation Franco-Allemande ?

 

La liquidation de la Conférence de Paris se poursuit avec diligence. Pour reprendre un jugement lapidaire : elle a plutôt rapproché l’heure de la guerre que celle de la paix. Aucun problème crucial n’est résolu. Mais les discussions ont creusé davantage le fossé entre l’Ouest et l’Est.

 

Déclaration de Harriman

L’ancien ambassadeur des Etats-Unis à Moscou, aujourd’hui successeur au ministère du commerce du célèbre Wallace, a résumé ainsi plusieurs années d’expérience diplomatique en U.R.S.S. : « Les dirigeants Soviétiques sont convaincus que les deux systèmes communiste et capitaliste ne peuvent coexister dans le même monde ; Qu’ils ont adopté une ligne de conduite visant à contrecarrer par tous les moyens l’Angleterre et les Etats-Unis ; qu’une politique de grande vigilance et de méfiance à l’égard des intentions soviétiques s’impose ». Cette déclaration, si elle ne nous apprend rien, aura beaucoup de poids pour l’opinion américaine.

 

Nouveaux discours de Smuts

Smuts, après Churchill, reprend l’idée d’un groupement européen. Cette fédération, soit que l’Angleterre en prenne l’initiative, soit qu’elle se constitue en dehors d’elle, repose sur une condition préalable : la réconciliation franco-allemande :

« La réconciliation franco-allemande pourrait modifier toute la scène politique en Europe comme l’union entre la France et la Grande-Bretagne proposée par Churchill en juin 40 aurait pu changer le cours de l’histoire. Mais ces idées et ces vues d’un génie comme Churchill sont en dehors de la conception de la foule dont l’esprit et les réactions se manifestent bien moins rapidement », et Smuts conclut : « Je crains que l’Europe ne puisse pas attendre jusqu’à ce grand revirement de pensée. Le cas est trop « urgent ».

L’insistance avec laquelle les deux plus grands hommes d’Etat actuels affirment ces idées nous oblige à un examen attentif.

 

France et Allemagne

Nous n’avons cessé de dire ici même que le problème Franco-Allemand avait totalement changé d’aspect depuis la défaite d’Hitler. La politique étrangère française toujours en retard d’une guerre, comme son organisation militaire, envisage le problème allemand comme en 1920. Or, il n’y a plus en Europe qu’une puissance militaire, la Russie. Une pression formidable s’exerce d’Est en Ouest. Elle a atteint l’Oder. La population allemande au-delà de ce fleuve, a fui les territoires qu’elle occupait. Dans la zone occupée par les Russes, les officiers soviétiques s’installent avec leurs familles. Cette infiltration s’étend jusqu’à 200 kilomètres du Rhin. Devant le danger commun, pensent Churchill et Smuts, ce qui reste de l’Europe occidentale doit s’unir et même se fondre. A cela nous présenterons deux objections : d’abord s’il s’agit de constituer une force capable par elle-même de résister à la poussée slave, il n’y faut pas songer. Militairement a dit Montgomery, rien ne peut s’opposer à l’occupation de l’Europe par les Russes. Politiquement, comment, même si on le désirait, cette réconciliation Franco-Allemande serait-elle réalisable ?  Nous n’occupons que le dixième du pays et n’avons que peu d’accès aux zones Anglo-Américaine, aucune à la zone Russe, et surtout, disons-le nettement, l’Allemagne n’existe plus. La zone russe peu à peu devient un protectorat, comme Hitler l’avait installé en Bohême-Moravie. Une nouvelle guerre seule pourrait en chasser les Soviets. Bon gré mal gré, et parfois de bon gré (car les relations entre Russes et Allemands ne sont pas partout mauvaises, loin de là), la collaboration Germano-Russe s’organise d’autant mieux que l’Allemand aime à être dirigé. Par ailleurs, le système d’occupation militaire (auquel entre parenthèse les Russes ont substitué une occupation presque invisible) est incompatible avec toute tentative de réconciliation morale. Enfin, le tronçon d’Allemagne qui reste aux Alliés de l’Ouest, constitue un pays déséquilibré, inviable économiquement, sans tête, incapable de nourrir une population trop nombreuse. Pour toutes ces raisons, un bloc occidental où l’Allemagne jouerait un rôle est impossible à l’heure présente et sans doute pour longtemps. La faute en est à tous, et M. Churchill lui-même n’y est pas étranger.

 

La Lutte en Perse

A côté de ces grandes idées politiques dont le propre est de rester à l’état d’utopie, la politique réaliste des Soviets se traduit en actes. Tandis que l’attention se concentre sur Trieste, la question du Danube et celle des Détroits, derrière un écran de fumée, l’avance Russe en Perse fait des progrès tels, que Staline a proposé au gouvernement de Téhéran une alliance militaire ; en style diplomatique, on sait ce que cela signifie. Du plus fort au plus faible, c’est l’annexion déguisée. Mais pourquoi devant fait aussi grave, les Anglais sont-ils si discrets ?

 

                                                                                      CRITON

Criton – 1946-10-12 – La Bascule Diplomatique

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Le Courrier d’Aix – 1946-10-12 – La Vie Internationale.

 

La Bascule Diplomatique

Semaine d’attente : Molotov est à Moscou. On espère, sans trop y croire, que de ses délibérations avec Staline, sortira une offre de paix. Pour tromper la monotonie, d’ailleurs laborieuse de la Conférence de Paris, les diplomates se livrent au jeu des hypothèses.

 

Les Relations Anglo-Américaines

On a beaucoup remarqué que la presse et la radio soviétiques avaient suspendu leurs polémiques contre l’Angleterre et concentraient leurs attaques sur les Etats-Unis ; cette évolution n’est pas d’hier. Mais on a été surpris d’entendre de la part des Russes qu’il était possible pour les Etats qui s’orientent vers le socialisme, d’arriver à une entente avec l’U.R.S.S. plus aisément qu’avec les états attachés au capitalisme c’est-à-dire les Etats-Unis. On a remarqué aussi que du côté anglais, les événements de Perse, pourtant sérieux, ne soulevaient plus la même émotion : enfin l’Angleterre a accepté que la Russie et la Turquie négocient séparément la question des Détroits, pourvu que leurs décisions soient soumises ultérieurement à l’approbation d’une conférence internationale. Il est encore difficile de mesurer la portée de ces faits, ce qui est sûr c’est que MM. Attlee et Laski nourrissent l’espoir d’un accord avec l’U.R.S.S. depuis fort longtemps et qu’ils comptent, s’ils réussissaient, sur un regain considérable de popularité pour le parti travailliste assez déprimé, comme on sait.

 

L’Attitude Américaine

Ce qui donne quelque poids à ces propos, c’est la polémique Attlee-Truman au sujet de la Palestine. Le Président, nullement désarçonné par l’affaire Wallace, a fait sensation en proclamant le désir des Etats-Unis de voir se réaliser immédiatement avant que la conférence anglo-judéo-arabe n’ait terminé ses travaux, une émancipation juive en Palestine. Le Président, à la veille des élections, n’hésite pas, pour rallier les voix israélites, à prendre parti pour les Juifs contre les Arabes dans la question palestinienne. Le gouvernement anglais qui désirait au contraire ménager les arabes et faire trainer les négociations, a vivement protesté contre cette décision de Truman, l’affaire en est là. Il est certain que la Maison Blanche fait tous ses efforts pour soutenir Bevin contre Attlee et l’aile gauche des travaillistes que l’on voudrait rejeter dans l’opposition. Moscou se trouve du même coup arbitre d’une situation dont elle entend tirer le maximum de profits.

 

Les Révoltes en Perse

Les Russes ne perdent pas de temps. Ils poussent leurs pions sans répit. Les rébellions en Perse font tache d’huile et peu à peu les provinces en révolte se détachent plus ou moins du gouvernement de Téhéran. Voilà la rébellion à Chiraz. Petit à petit, d’autonomie en autonomie, le cercle s’étend vers le Sud au bord même de la zone pétrolière sous influence anglaise. Calme par contre en Irak et aux confins syriens où les Anglais poursuivent patiemment leur dessein d’une grande Syrie ; l’éviction des Français fut la première étape ; la dernière, c’est-à-dire la fédération de la Syrie de l’Irak et de la Transjordanie, semble proche ; c’est pourquoi l’intervention américaine dans l’affaire palestinienne est grosse de conséquences. Les intérêts anglais et américains en Proche-Orient ont toujours frisé le conflit, question de pétrole avant tout. Les Américains ont leur clientèle là-bas. Et les rivalités de personnes sont toujours compliquées.

 

Le Discours Byrnes

Le ministre Byrnes dont  l’autorité est sortie renforcée aux U.S.A. par l’affaire Wallace, a affirmé de nouveau la fermeté de l’attitude américaine  vis-à-vis des Soviets et de Tito. Dans la question de la navigation danubienne, dans l’affaire de Trieste, dans les règlements des incidents où périrent des aviateurs américains, l’attitude des Etats-Unis demeure inflexible. Seule la puissance militaire peut donner à réfléchir aux dictateurs slaves.

 

Trieste

Autour de cette malheureuse ville, les négociations se poursuivent entrecoupées d’incidents locaux. Nous renonçons à exposer les solutions compliquées dont aucune d’ailleurs n’a pu s’imposer. En fait, Trieste et la Vénétie Julienne demeureront un foyer d’intrigues et de querelles tant qu’un des deux partis ne se sera pas imposé.

 

                                                                                      CRITON

Criton – 1946-10-05 – Reflet d’Optimisme

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Le Courrier d’Aix – 1946-10-05 – La Vie Internationale.

 

Reflet d’Optimisme

 

L’affaire Wallace a suscité une série de déclarations destinées à calmer la psychose de guerre par des réflexions pondérées. D’abord Eden, puis le maréchal Staline enfin le général Smuts. Parallèlement, la lutte sur le terrain diplomatique se poursuivait sans donner aucun signe d’apaisement.

 

L’Interview de Staline

Les déclarations de Staline ont suscité beaucoup de commentaires. Elles étaient d’ailleurs destinées beaucoup plus au peuple russe qu’à l’opinion étrangère. La radio et la presse soviétique leur ont donné le maximum de publicité. Il fallait d’abord calmer les inquiétudes en affirmant aux citoyens de l’U.R.S.S. qu’il n’y avait pas de danger de guerre. Dire ensuite que la bombe atomique n’était pas l’arme toute puissante qu’on pouvait craindre et qu’elle ne pouvait effrayer que les faibles. Enfin, que le régime économique et social de l’U.R.S.S. n’était pas un obstacle à la collaboration avec les nations occidentales. Mais rien n’était dit des efforts que la diplomatie russe pouvait faire pour faciliter cette coopération. Largement commentées en Amérique et en Angleterre, les déclarations ont été accueillies surtout aux U.S.A. avec beaucoup de réservations et de scepticisme. Nous attendons des actes et non des paroles, lit-on partout.

 

Le Discours du Général Smuts

Le général Smuts, premier ministre de l’Union Sud-Africaine est, après Churchill, le plus clairvoyant des hommes d’Etat du Commonwealth britannique. Pendant la guerre, ses observations se sont révélées étonnamment justes. Lui non plus ne croit pas à la guerre pour cette génération, pour une raison économique surtout : les nations susceptibles de la faire ont assez de ressources pour n’être pas obligées de convoiter celles de leurs voisins, ensuite parce que les peuples sont trop épuisés pour mettre assez d’ardeur à la faire. Smuts ne nie pas pour cela les dangers qui demeurent. Il ne pense pas qu’ils puissent être écartés. Mais avec le temps on peut espérer arriver à envisager la constitution progressive d’une sorte de super-état qui limiterait la souveraineté des nations et les obligerait à renoncer aux moyens violents. Une idée de la guerre, aujourd’hui utopique, pourrait s’acclimater dans les esprits jusqu’à devenir réalisable. C’est en effet la seule solution possible, dont l’O.N.U. n’est encore qu’un chétif embryon.

 

L’Opinion d’Eden

Beaucoup plus réservé Eden, lui, croit à la vertu des conversations. Diplomate de carrière, il tenait à rassurer les éléments conservateurs qui redoutent les aventures et suivaient autrefois plus volontiers Chamberlain que Churchill. Vis-à-vis des travaillistes et du peuple anglais en général, il voulait dissiper le préjugé bien établi que les capitalistes ont intérêt à la guerre et ne craignent pas d’y pousser.

Signalons, pour être complet deux autres opinions. Celle de Sumner Welles, l’ancien secrétaire aux affaires étrangères américain qui, tout en approuvant les déclarations de Wallace a protesté contre les accusations de celui-ci contre l’impérialisme britannique.

Le général Eisenhower, pour écarter les soupçons de bellicisme qui suivent naturellement les militaires, a fait à la paix une déclaration passionnée : il exhorte à la haine contre la guerre et veut mettre la bombe atomique hors la loi.

Enfin, M. Byrnes a affirmé non sans ironie qu’il remerciait le président Truman d’avoir approuvé la politique qu’il suivait, montrant ainsi que quel que soit le parti au pouvoir aux Etats-Unis, aujourd’hui comme demain, la politique du pays ne subirait aucune déviation.

 

Les Faits

Les événements de la semaine n’ont cependant apporté à ces considérations raisonnables aucun appui. La Conférence de Paris multiplie ses efforts pour aboutir à quelque chose qu’on puisse signer. Mais le débat de Trieste n’a marqué aucun progrès. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont fait adopter à la majorité, contre le bloc slave, une résolution recommandant la libre navigation sur le Danube, question de première importance.

La lutte ouverte en Grèce continue malgré l’arrivée du roi Georges et les communistes grecs armés et encadrés par des Russes poursuivent la guérilla.

Enfin, et cela est plus sérieux encore, une nouvelle note soviétique assez semblable à la première, exige des Turcs des négociations directes sur la question des Détroits. La Turquie l’a aussitôt repoussée, maintenant que le problème est d’ordre international, et ne peut être discuté. L’Angleterre et l’Amérique ont fait des déclarations dans le même sens.

  1. Byrnes en outre a décidé que quel que soit le calendrier des assemblées, le problème allemand viendrait en discussion en novembre. En présence de ce raidissement des deux partis, il est bien évident qu’on n’évitera pas le dilemme : ou une action militaire ou un compromis qui implique du côté russe des concessions substantielles que rien jusqu’ici ne fait prévoir, ce qui n’est heureusement pas une raison pour qu’elles ne se produisent point.

 

                                                                           CRITON