Criton – 1946-11-09 – Les Hostilités Invisibles

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Le Courrier d’Aix – 1946-11-09 – La Vie Internationale.

 

Les Hostilités Invisibles

 

Rarement semaine fut plus dépourvue d’événements. On parle de colloques mystérieux, de projets sensationnels. Les débats portés de Paris à New-York n’ont changé ni de ton, ni d’atmosphère ; on chicane, sans rien conclure. Passons.

 

La Guerre qui n’Ose Dire son Nom

  1. Jaeger, dans  « le Monde» a donné ce titre à un résumé excellent de ce que l’on sait sur la lutte que se livrent dans le monde, par l’intermédiaire de factions adverses, les Soviétiques et les Anglo-Saxons. Dans toute l’Europe occupée par les Russes, en Grèce, en Palestine, en Perse, en Chine et dans tout l’Extrême-Orient à un moindre degré, dans les deux Amériques, des mercenaires constitués en bandes armées s’affrontent : séquelle de la lutte fasciste contre bolchévisme qui éclata en 1936 en Espagne et ne s’est jamais éteinte. Les premiers ont changé de protecteur, Hitler est mort, et Wallace dans un de ses derniers discours, disait à ses compatriotes qu’ils seraient écœurés s’ils savaient sur quels éléments en Europe orientale et centrale s’appuient les Américains. Il n’y a pas en effet dans les bandes Croates, Polonaises, Hongroises, Roumaines, Bulgares qui reçoivent des armes et de l’argent de Washington et de Londres, que d’honnêtes démocrates. D’ailleurs les terroristes à la solde de Moscou qui opèrent dans le monde entier, sont de même trempe.

Jusque sur le territoire des Etats-Unis, des émigrants suspects se rassemblent, des armes débarquent on ne sait d’où, des mots d’ordre se répandent, des grèves surgissent inopinément.

Cette division en deux camps, endémique en France, est devenue quelque chose d’international comme la rivalité des Guelfes et des Gibelins. Dans l’organisation de cette guerre souterraine, les Soviétiques ont une bonne expérience, mais les autres ont aussi leurs méthodes : au terrorisme de leurs adversaires, ils opposent une police éprouvée dans la lutte contre le crime et d’excellentes troupes de choc, en particulier Polonais et Croates, beaucoup d’espions déguisés en marchands, et des dollars.

Tito et Bierut s’en plaignent assez fort, et en Grèce, de récentes opérations contre ces communistes menées par des troupes soi-disant régulières prouvent qu’il y a encore des comitadjis dans les parages.

 

Nouveaux Aspects de la Politique Russe

De plus en plus, les U.S.A. sont devenus l’ennemi n° 1 et l’on fait des avances à Londres. Les Russes subissent en effet en Extrême-Orient une perte de position et de prestige qui les affecte. La Chine de Tchang-Kaï-Chek, étayée par les Américains, refoule les communistes vers le Nord et s’installe en Mandchourie. Un vaste mouvement nationaliste, nettement anti-communiste, se propage dans tout l’Orient. Ce nationalisme existait déjà, mais il avait confondu son action avec celle  des agitateurs éduqués par Moscou : c’était le cas notamment en Indonésie et en Indochine. Aujourd’hui, ces deux courants se combattent partout. Les nationalistes, gens d’ordre, se sont vus débordés par les terroristes et menacés d’être confondus avec eux dans l’esprit des masses, et discrédités. Ces nationalismes s’appuient sur les Américains et suivent plus ou moins leurs suggestions parce que les Américains ne sont pas des colonisateurs et que leur présence utile au commerce n’est pas humiliante pour l’indigène. L’influence des U.S.A. se renforce de plus en plus, au détriment du communisme. C’est pourquoi Staline veut exploiter le mouvement pacifiste et anti-impérialiste des Trade-Unions. En proposant un plan aux Communes sur la conscription, il savait flatter les masses britanniques. Il a essayé de persuader les émissaires travaillistes à Moscou que les intérêts britanniques en Extrême-Orient sont aussi menacés que ceux des Russes par les U.S.A.  A part Hong-Kong en effet, sentinelle avancée, les terribles pertes anglaises en Chine semblent irréparables. Les Russes de leur côté, craignent un développement nationaliste dans leur Asie Centrale musulmane où l’agitation, comme nous l’avons vu, ne manque pas. Dans cette gigantesque lutte à trois partenaires, chacun a ses points faibles et ses atouts. On en joue comme peut-être jamais dans l’Histoire.

 

                                                                                      CRITON