Criton – 1946-11-16 – Les Trois Mondes

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Le Courrier d’Aix – 1946-11-16 – La Vie Internationale.

 

Les Trois Mondes

 

Plus que la semaine passée, si possible, la nouvelle Conférence de New-York languit. On revient sur de vieux accords, sans grande portée. On discute encore du traité de paix avec la Finlande !

 

L’Affaire Tito-Togliatti

Un coup de théâtre est venu cependant animer la scène internationale : le député communiste italien Togliatti, à la veille des élections municipales dans la péninsule et des « élections » yougoslaves, est allé chez Tito conclure un accord personnel sur Trieste. Tandis que Moscou paraissait discuter à New-York le statut de Trieste, ville internationale, Tito offrait Trieste à l’Italie. Mais en échange, il prenait Gorizia. Moscou qui au début avait poussé à la solution internationale pour avoir regard sur la place, comprit qu’il serait plus facile d’en éliminer les Italiens que les Anglo-Saxons surtout si Gorizia, clef stratégique de la Vénétie Julienne et porte des cols qui mènent d’Italie en plaine Danubienne, devenait yougoslave. L’affaire paraît avoir échoué ; le cabinet italien, après d’orageux débats, a refusé l’offre et renvoyé, ou plutôt laissé l’affaire de Trieste aux quatre Grands. Les remous politiques en Italie sont vifs depuis lors, et la nouvelle entente socialo-communiste qui venait à peine d’être signée est remise en question. Pour l’heure, on va laisser mûrir le problème de Trieste, ce qui n’exclut pas une solution finale bilatérale comme le souhaitent les Soviets et peut-être, au fond les Anglo-Saxons.

 

Les Élections Américaines

Le grand point, c’est le triomphe des Républicains aux élections américaines ; succès prévu mais dont on envisage les conséquences : « Tandis que le reste du monde s’oriente soit vers un étatisme totalitaire, comme la Russie et ses satellites, soit vers un socialisme égalitaire, comme la Grande-Bretagne, les Etats-Unis ont montré qu’ils préféraient à tout dirigisme la liberté et l’initiative individuelle. » Ainsi parle Hoover, le vieux Président républicain des Etats-Unis, battu par Roosevelt en 1932. Trois mondes différents s’organisent l’un toujours féodal, malgré les étiquettes : le Russe ; l’autre un monde déjà vieux qui fut jusqu’à hier le nouveau, résolument capitaliste et libéral ; enfin le vieux monde bouleversé et transformé qui a changé de structure symbolisé par l’Angleterre d’aujourd’hui. Cette évolution divergente des trois mondes qui paraît aller en s’accentuant et qui entraîne les individus vers des modes d’existence différents ne facilitera pas la « compréhension mutuelle » que l’on souhaite en vain. Elle s’opposera de plus en plus à toute solution des problèmes économiques, financiers et commerciaux sans la coopération des peuples, de notre temps, ne peut être solidement assise. On peut cependant espérer, si la paix pouvait être maintenue, que le retour à une certaine prospérité pourrait rouvrir la porte aux échanges. C’est là le programme des Républicains américains. Loin d’être isolationnistes comme on le pensait d’après leur tradition, ils se donnent au contraire aujourd’hui pour but de ranimer les économies épuisées par la guerre et de forcer par là la collaboration internationale.

 

La Santé de Staline

L’absence de Staline aux fêtes anniversaires de la Révolution d’Octobre a ranimé les commentaires périodiques sur la succession éventuelle. Les hypothèses vont leur train : deux hommes s’affrontent. L’un, Ivanov qui a prononcé à la place de Staline le discours sur la Place Rouge, paraît être le Dauphin désigné. Son ambition, sa dureté, son dynamisme se sont révélés récemment quand il organisa la vague d’épuration qui a secoué l’économie en difficulté de l’U.R.S.S. ; son adversaire Malenkov, tient une bonne partie de l’administration civile, peuplée de ses partisans ; en face d’eux, Beria qui dirige la police, ne semble pas prêt à s’effacer, et Boulgakov à la tête de l’armée s’appuie sur les maréchaux qui n’entendent pas se soumettre au parti. Les Anglo-Saxons qui rappellent volontiers les longues années de lutte de Staline pour accéder au pouvoir absolu, espèrent qu’après lui, des rivalités analogues viendront briser l’élan de la politique soviétique. Pour l’heure, nous n’en sommes pas là, bien au contraire.

 

Le Problème Allemand

Les élections françaises viennent juste à l’heure où le problème allemand va être débattu par les quatre Grands. L’interrègne politique qui s’étendra jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement français sera-t-il mis à profit par les autres pour décider sans nous ? Les Anglais invoqueront-ils l’urgence à cause des nouvelles menaces de famine que l’hiver fera peser sur leur zone ? Cela semble difficile. Il est probable d’ailleurs que le débat sera long, d’autant que la politique Russe ne semble pas encore fixée sur ce point essentiel.

 

                                                                                            CRITON