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Le Courrier d’Aix – 1946-11-23 – La Vie Internationale.
Temps Difficiles
En l’absence d’événements notables on continue à s’entretenir des négociations secrètes auxquelles nous avons fait allusion, entre l’Amérique et la Russie qui tendraient à un vaste et définitif accord qui aurait pour base un partage du monde en zones d’influences. On prétend que l’Europe serait plus ou moins abandonnée par les Etats-Unis à la prépondérance soviétique, tandis que la Russie cèderait dans le Pacifique et l’Extrême-Orient. C’était, on s’en souvient, le fond des projets Wallace. Certains faits, comme la restitution d’une partie de la flottille danubienne aux Hongrois, certains propos conciliants de Molotof dans l’affaire de Trieste et dans le statut politique de l’Allemagne, appuieraient ces rumeurs.
Nous n’en informons nos lecteurs que par souci d’objectivité, sans trop y donner créance, pour notre part.
Difficultés Intérieures
On peut penser toutefois que les difficultés majeures qui assaillent, de plus en plus les trois Grands, pour ne rien dire du quatrième, les rendront plus disposés à s’entendre.
La Crise Anglaise
A l’intérieur du parti travailliste une scission se dessinait depuis longtemps. Nous avons, dès l’origine, suivi le développement. Elle a été rendue publique cette fois par le dépôt à la Chambre des Communes d’une motion de censure contre la politique extérieure de Bevin. Cet acte de défiance d’une fraction du Labour-Party contre ses propres dirigeants a recueilli 58 signatures. Le débat en cours a soulevé une vive émotion en Angleterre. Comme pour l’affaire Wallace, si l’on n’about pas d’emblée à une crise ministérielle, néanmoins les conséquences s’étendront en profondeur.
On reproche à Bevin et à Attlee qui le couvre, de soutenir Franco en Espagne, d’appuyer la Grèce, les éléments réactionnaires et de soumettre la politique de Londres aux volontés de Washington. Bref, de faire la politique de Churchill et non celle d’un gouvernement socialiste. D’ailleurs, l’approbation donnée par les conservateurs, Eden en tête, à la politique de Bevin, contribue à embarrasser le gouvernement. Il est probable qu’après avoir tenu tête aux « rebelles » et stigmatisé ceux qu’on appelle « crypto communistes », Attlee leur donnera en partie satisfaction après avoir triomphé d’eux sur la scène politique : Bevin, pour raison de santé se retirera. Cela fait, son successeur reprendra sa politique. Rien de changé sinon de défiance entre Américains et Anglais.
La Crise Américaine
Si l’isolationnisme est mort, un solide ressentiment des querelles européennes et de la politique idéologique du vieux monde demeure chez les républicains d’Amérique ; un sentiment anti-britannique violent : pas un homme, pas un dollar pour sauver l’Empire britannique. Cependant, les républicains, malgré leur victoire électorale, se font modestes et conciliants, ce qui contraste avec leur suffisance coutumière de gens arrivés. Ils sentent les difficultés intérieures énormes qui paralysent l’activité des Etats-Unis. Ils craignent d’être aussi impuissants que Truman à ramener l’ordre dans le monde du travail et partageraient volontiers les responsabilités avec leurs adversaires. Les grèves rebondissent : avec celle du charbon qui commence, c’est toute l’activité économique, non seulement des Etats-Unis mais de l’Europe, de la France en particulier, qui est menacée. L’opinion, l’Américain moyen s’irrite : las d’accuser les politiciens, il voit partout la main de Moscou.
La psychose anti-communiste prend un caractère agressif et hystérique, comme souvent là-bas. Les Américains préfèrent voir un noir complot contre leur sécurité et leur bien-être, là où il n’y a que la méconnaissance d’une simple loi économique. Il y a des grèves parce que les prodigalités de la guerre ont fait perdre au dollar les 4/5 de sa valeur et que la course entre les prix et les salaires durera tant que les prix ne seront pas en harmonie avec le pouvoir réel d’achat de la monnaie.
La Crise Russe
A voir profondément les choses, la crise Russe a exactement les mêmes causes. Sur la foi des statistiques de ses bureaux, Staline avait promis la suppression de la carte de pain. Or le paysan mal nourri, condamné à un dur labeur, opprimé par ses maîtres fonctionnaires, comme jadis par les intendants, se révolte et ne produit pas. Le blé n’existait que sur le papier on a dû non seulement conserver la carte, mais réduire la ration. Des régions entières attendent, pour ne pas mourir de faim, un wagon de farine. On a dû procéder aussi à une dévaluation intérieure du rouble rongé par l’inflation ; les salaires inférieurs ont doublé, mais les prix ont été triplés en sorte que le niveau de vie des ouvriers déjà très bas, sombre encore. Enfin pour abaisser les prix du marché noir officiel, on vient ces jours-ci, sous une forme déguisée, de rétablir le commerce libre semi-privé, un peu comme l’avait fait Lénine lors d’une crise précédente ; les coopératives de consommateurs auront le droit de concurrencer les magasins d’Etat en stimulant la production par l’attrait du profit. Un oukase dans ce sens fait argument des avantages et des bienfaits de la concurrence. !
Les lois élémentaires de l’économie jouent pour tous les régimes. La planche à billets n’a pas de couleur politique.
CRITON