Criton – 1946-11-30 – Impatiences Populaires

ORIGINAL-Criton-1946-11-30  pdf

Le Courrier d’Aix – 1946-11-30 – La Vie Internationale.

 

Impatiences Populaires

 

Sur la scène diplomatique, à Lake Success, les discussions s’éternisent. Un journaliste a calculé qu’au train actuel, les traités avec l’Italie et les satellites de l’Axe seraient achevés en 1950 ! Cette épreuve d’endurance à laquelle Molotof soumet les Anglo-Saxons par de perpétuelles arguties et des retours en arrière, ne paraît pas lasser leur patience légendaire. Admirons-les.

 

Les Pourparlers Secrets

Il se passe certainement ailleurs autre chose. La Russie parait avoir un urgent besoin de crédits américains. Bien que la guerre des nerfs doive indéfiniment continuer, on en arrivera nécessairement tôt ou tard à un partage des zones d’influence. Les peuples impatients veulent qu’on en finisse. Bien qu’ils paraissent toujours s’intéresser aux Balkans, à la Hongrie, à la Pologne et à Trieste, les Américains se résigneraient à abandonner ces positions difficiles à tenir contre un règlement favorable du problème allemand et autrichien. Un marchandage serré se poursuit.

 

La Position Tchéco-Slovaque

L’événement capital de la semaine a été l’accord entre les Etats-Unis et la Tchécoslovaquie. Nous avons toujours considéré ce pays comme le baromètre de la situation, et son évolution vers la Russie nous paraissait il y a deux ans significative pour l’avenir. L’évolution inverse ne l’est pas moins. Les Etats-Unis avaient promis un crédit de 50 millions de dollars, sous condition. Ce crédit, d’abord consenti, avait été refusé. Les Tchèquies, pour l’obtenir enfin, se rallient au système d’échanges multilatéraux qui est la formule commerciale américaine, au lieu des échanges bilatéraux qui est celle des pays autarchiques, en particulier des Soviets. La Tchécoslovaquie s’ouvrira donc aux échanges mondiaux et cessera économiquement de dépendre de Moscou ; le rideau de fer ne se fermera donc pas sur elle. Il est certain qu’en s’accordant sur ce point capital, Prague a obtenu le consentement de Moscou. Les Américains useront de toute leur puissance pour se réserver le libre accès de l’Allemagne et de l’Autriche à leur pénétration commerciale.

 

Situation Intérieure des trois Grands

Il devient de plus en plus net que le monde, loin de se dégager progressivement des difficultés de l’état de guerre, se trouve aux prises avec des problèmes insurmontables. Une fois de plus se confirme l’adage qu’il est plus aisé de conduire la guerre que d’organiser l’état de paix. Cette fin d’année 1946 marque le sommet d’une crise d’adaptation plus violente que jamais : conflits sociaux en Amérique, crise politique en Angleterre, hausse vertigineuse des prix partout, désordre économique en Russie, difficultés alimentaires toujours égales qui vont de la pénurie à la quasi famine, on peut en conclure que les méthodes employées par les divers gouvernements, pour variées qu’elles soient, aboutissent à une situation chaotique à peu près similaire qui les condamne toutes. Un Américain constatait récemment que c’est peut-être en France où les mesures prises ont été le moins opérantes que la situation est la moins mauvaise, l’initiative individuelle, en tournant les règles, a réussi à maintenir un semblant d’ordre naturel. Ce triste bilan a son bon côté. La lassitude et le mécontentement des masses, le discrédit des dirigeants rendent difficile des opérations d’envergure et un effort militaire. Le spectre de la guerre qui s’était approché de nous s‘éloigne un peu. Le climat n’y serait point favorable.

 

La Grève du Charbon

La vague de grèves qui a paralysé les Etats-Unis depuis l’armistice tourne à l’épreuve de force. En traduisant le chef de syndicat Lewis devant les tribunaux, le Gouvernement américain soulève un problème de droit et un problème de conscience … Aux Etats-Unis, le droit à la grève, le droit à ne pas travailler si les conditions de travail ne conviennent pas, est chose sacrée. Le travail non consenti est une atteinte à la liberté humaine. En sorte qu’il n’est pas sûr que Truman ait mobilisé l’opinion contre les mineurs. L’affaire revêt une importance énorme. Revenu un conflit entre les travailleurs et l’autorité de l’Etat, entre la liberté et le salut de la communauté, la décision qui en sortira, si elle était nette, ce qui est d’ailleurs peu probable, peut avoir une influence décisive sur l’avenir de l’Amérique. Elle est suivie avec passion par l’opinion de tous les peuples.

 

La Crise Anglaise

Les choses tendues entre les « rebelles » et la majorité travailliste, pour être moins publiques, continuent. Les conservateurs qui croyaient tirer profit de la crise ont été déçus. Les élections partielles qui ont eu lieu ces jours-ci ne les ont pas favorisés. Par contre, le parti libéral qu’on croyait mort ressuscite et gagne des voix. La déception générale se traduit comme ailleurs par des abstentions massives. Les Anglais supportent surtout très mal le maintien sous les drapeaux de près de 1.400.000 hommes. Malgré l’opposition de Bevin et d’Attlee à une démobilisation plus étendue, la pression des pacifistes s’accroit. En Amérique aussi, la motion votée par les syndicats contre la politique impérialiste montre l’impopularité profonde des luttes de prestige et d’influence auxquelles se livrent les diplomates. Il est probable que si les Russes étaient libres d’exprimer leur sentiment, ils le feraient dans le même sens.

 

                                                                                                CRITON