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Le Courrier d’Aix – 1946-12-07 – La Vie Internationale.
Jeux de Patience
Depuis plusieurs semaines, on scrutait le ciel nuageux de la diplomatie dans l’attente d’un éclaircie : de ci, de là, apparaissait un coin bleu vite recouvert de nuées sombres. Beaucoup de bruits circulaient. Les espoirs sont jusqu’ici déçus et l’actualité tourne autour de problèmes secondaires pour alimenter la chronique et permettre aux questions graves de mûrir.
Le Désarmement
Serpent de mer des journaux, le désarmement entretient la conversation. Que de fois en pleine préparation militaire ce vieux thème est revenu ! Chacun entendait détruire l’arme qu’il redoutait chez l’adversaire. Même jeu aujourd’hui. Molotov propose un plan dont la première réalisation tend à détruire les bombes atomiques disponibles et de proscrire leur fabrication ; Les Anglo-Saxons qui redoutent l’infanterie russe voudraient qu’on réduisit d’abord les effectifs et que des missions de contrôle circulassent librement pour les dénombrer. Molotov veut qu’on enquête sur les forces stationnées en pays alliés, comme la Grèce où sont les Britanniques à l’exclusion des pays ex-ennemis où sont les Russes. Le jeu peut continuer. Personne ne pense sincèrement qu’on pourra s’entendre sur un programme efficace.
Mais on n’a pas fini d’en parler.
La Guerre des Bandes
Les hostilités invisibles et inavouées prennent une extension grave. C’est une véritable guerre qui se livre dans le Nord de la Grèce. On vise à couper la région de Salonique et le littoral de la mer Egée de la péninsule, et d’autre part de refouler les Grecs de la Macédoine occidentale pour souder les Bulgares et les Yougoslaves, alliés de Moscou. La poussée Russe vers la Méditerranée se fait conjointement par les démarches et des menaces diplomatiques, et des coups de mains de bandes mercenaires. Pression lente et habile qui évite d’être trop forte pour ne pas donner prétexte aux troupes anglaises à une intervention. La Grèce est grignotée, démoralisée. On compte sur la lassitude pour aboutir ; de façon générale, toute la politique actuelle est une course d’endurance où les Russes espèrent faire accepter à leurs adversaires une situation de fait qu’ils auront amenée au point voulu par une lente et insensible progression, que ce soit en Perse, aux confins turcs, en Grèce ou à Trieste, en évitant qu’incident trop marqué ne provoque une réaction.
Les Conflits Slovaques et Hongrois
Un état de guerre existe aussi dans cette région mouvante entre la Hongrie et la Slovaquie et se prolonge jusqu’en Russie subcarpatique que les Tchèques ont cédé. Fascistes et communistes d’une part, Hongrois chassés de Slovaquie, Slovaques chassés de Hongrie échangent des coups. Des bandes d’Ukrainiens blancs font partie des belligérants. Les Russes se plaignent bruyamment de cette résurgence des troupes fascistes dont les armes sont anglo-saxonnes. Situation confuse et dramatique dans ces pays ravagés. Luttes de désespoir chez les expulsés, luttes politiques en même temps et même raciales ; car les derniers juifs viennent y périr victimes des deux camps.
La Démission de Tchang-Kaï-Chek
La démission pathétique du grand chef de la Chine a été un événement particulièrement surprenant où se mêlent, de façon peu compréhensible pour nous, les raisons politiques et mystiques. Fidèle au testament de son maître et ami Sun Yat Sen, le père de la révolution chinoise qui voulait qu’une dictature provisoire ne durât pas plus de quinze ans pour que les chinois pussent ensuite se gouverner selon des institutions fondées sur la souveraineté populaire, Tchang-Kaï-Chek, les larmes dans la voix, a déclaré que les délais déjà fort dépassés ne souffraient plus de sursis. Derrière cette décision, la pression américaine se devine. Il répugne aux Etats-Unis de paraître soutenir une dictature ; ils pensent aboutir à une union nationale des chinois que la présence de Tchang-Kaï-Chek rendait décidément impossible. La lutte des communistes contre le maître du pays était trop facile à entretenir devant un régime d’aspect autoritaire et les Russes n’y manquaient pas. Un nationalisme populaire peut avoir plus de chances de faire front contre l’ingérence étrangère venue du Nord. Pour les Américains, le dollar, en Chine surtout, sinon leur personne, sera toujours « persona grata ». Mais tout cela demeure suspect, Tchang-Kaï-Chek est-il bien parti ? Ou attend-il qu’on le rappelle ? La subtilité chinoise défie les pronostics.
CRITON