ORIGINAL-Criton-1946-10-19 pdf
Le Courrier d’Aix – 1946-10-19 – La Vie Internationale.
Réconciliation Franco-Allemande ?
La liquidation de la Conférence de Paris se poursuit avec diligence. Pour reprendre un jugement lapidaire : elle a plutôt rapproché l’heure de la guerre que celle de la paix. Aucun problème crucial n’est résolu. Mais les discussions ont creusé davantage le fossé entre l’Ouest et l’Est.
Déclaration de Harriman
L’ancien ambassadeur des Etats-Unis à Moscou, aujourd’hui successeur au ministère du commerce du célèbre Wallace, a résumé ainsi plusieurs années d’expérience diplomatique en U.R.S.S. : « Les dirigeants Soviétiques sont convaincus que les deux systèmes communiste et capitaliste ne peuvent coexister dans le même monde ; Qu’ils ont adopté une ligne de conduite visant à contrecarrer par tous les moyens l’Angleterre et les Etats-Unis ; qu’une politique de grande vigilance et de méfiance à l’égard des intentions soviétiques s’impose ». Cette déclaration, si elle ne nous apprend rien, aura beaucoup de poids pour l’opinion américaine.
Nouveaux discours de Smuts
Smuts, après Churchill, reprend l’idée d’un groupement européen. Cette fédération, soit que l’Angleterre en prenne l’initiative, soit qu’elle se constitue en dehors d’elle, repose sur une condition préalable : la réconciliation franco-allemande :
« La réconciliation franco-allemande pourrait modifier toute la scène politique en Europe comme l’union entre la France et la Grande-Bretagne proposée par Churchill en juin 40 aurait pu changer le cours de l’histoire. Mais ces idées et ces vues d’un génie comme Churchill sont en dehors de la conception de la foule dont l’esprit et les réactions se manifestent bien moins rapidement », et Smuts conclut : « Je crains que l’Europe ne puisse pas attendre jusqu’à ce grand revirement de pensée. Le cas est trop « urgent ».
L’insistance avec laquelle les deux plus grands hommes d’Etat actuels affirment ces idées nous oblige à un examen attentif.
France et Allemagne
Nous n’avons cessé de dire ici même que le problème Franco-Allemand avait totalement changé d’aspect depuis la défaite d’Hitler. La politique étrangère française toujours en retard d’une guerre, comme son organisation militaire, envisage le problème allemand comme en 1920. Or, il n’y a plus en Europe qu’une puissance militaire, la Russie. Une pression formidable s’exerce d’Est en Ouest. Elle a atteint l’Oder. La population allemande au-delà de ce fleuve, a fui les territoires qu’elle occupait. Dans la zone occupée par les Russes, les officiers soviétiques s’installent avec leurs familles. Cette infiltration s’étend jusqu’à 200 kilomètres du Rhin. Devant le danger commun, pensent Churchill et Smuts, ce qui reste de l’Europe occidentale doit s’unir et même se fondre. A cela nous présenterons deux objections : d’abord s’il s’agit de constituer une force capable par elle-même de résister à la poussée slave, il n’y faut pas songer. Militairement a dit Montgomery, rien ne peut s’opposer à l’occupation de l’Europe par les Russes. Politiquement, comment, même si on le désirait, cette réconciliation Franco-Allemande serait-elle réalisable ? Nous n’occupons que le dixième du pays et n’avons que peu d’accès aux zones Anglo-Américaine, aucune à la zone Russe, et surtout, disons-le nettement, l’Allemagne n’existe plus. La zone russe peu à peu devient un protectorat, comme Hitler l’avait installé en Bohême-Moravie. Une nouvelle guerre seule pourrait en chasser les Soviets. Bon gré mal gré, et parfois de bon gré (car les relations entre Russes et Allemands ne sont pas partout mauvaises, loin de là), la collaboration Germano-Russe s’organise d’autant mieux que l’Allemand aime à être dirigé. Par ailleurs, le système d’occupation militaire (auquel entre parenthèse les Russes ont substitué une occupation presque invisible) est incompatible avec toute tentative de réconciliation morale. Enfin, le tronçon d’Allemagne qui reste aux Alliés de l’Ouest, constitue un pays déséquilibré, inviable économiquement, sans tête, incapable de nourrir une population trop nombreuse. Pour toutes ces raisons, un bloc occidental où l’Allemagne jouerait un rôle est impossible à l’heure présente et sans doute pour longtemps. La faute en est à tous, et M. Churchill lui-même n’y est pas étranger.
La Lutte en Perse
A côté de ces grandes idées politiques dont le propre est de rester à l’état d’utopie, la politique réaliste des Soviets se traduit en actes. Tandis que l’attention se concentre sur Trieste, la question du Danube et celle des Détroits, derrière un écran de fumée, l’avance Russe en Perse fait des progrès tels, que Staline a proposé au gouvernement de Téhéran une alliance militaire ; en style diplomatique, on sait ce que cela signifie. Du plus fort au plus faible, c’est l’annexion déguisée. Mais pourquoi devant fait aussi grave, les Anglais sont-ils si discrets ?
CRITON