Criton – 1948-02-07 – Signe des Temps

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Le Courrier d’Aix – 1948-02-07 – La Vie Internationale.

 

Signe des Temps

 

Comment dire ce que ressent chaque homme civilisé devant la mort de Gandhi victime du fanatisme qui, blanc ou rouge, musulman ou hindou, juif ou arabe, propage la haine et stérilise la bonne volonté pourtant réelle des hommes. L’assassinat de l’ascète pacifique, l’incendie des cadeaux du Train de l’amitié, symboles des temps.

 

L’Inde

Depuis le départ des Anglais et la division du pays en deux Etats, la guerre civile s’allume et s’apaise tour à tour. Un courant de fanatisme et un courant de sagesse s’affrontent. Les gouvernants font preuve de beaucoup de modération, mais les factions semblent plus fortes. On peut se demander cependant si l’influence de l’apôtre mort ne sera pas plus puissante que celle du vivant, les morts dans l’histoire servant rarement la cause des meurtriers. Souhaitons que cette vieille civilisation, si impénétrable qu’elle soit à nos esprits, ne sombre pas, elle aussi, dans la discorde.

 

Purges Monétaires

L’activité diplomatique a suivi ces temps-ci son ordinaire routine ; les Russes ont multiplié les notes de protestations aux Etats-Unis ; les Etats-Unis ont consciencieusement réfuté, selon la formule, les allégations soviétiques. Que ce soit le prélude à une offensive de grand style ou le roulement de tambour de la propagande, le tout n’émeut plus guère. L’intérêt va à l’effort dispersé que les Etats font pour conserver à leurs monnaies quelque valeur. Les Russes ont opté pour le dixième consolidé, les Français pour le tiers congelé, les autres suivront. Car, malgré tous les projets d’union, jamais les Etats n’ont agi plus isolément, et en matière monétaire, surtout par temps de crise, le moindre courant d’air menace les châteaux de cartes que sont les systèmes financiers actuels.

 

Les Finances Britanniques

La purge monétaire française a suscité beaucoup de mauvaise humeur et d’appréhension, à Londres surtout. La Livre qui au marché libre ne vaut que deux dollars quarante ne pourra plus longtemps maintenir la parité fictive de quatre, d’autant que les prix montent rapidement. Sir Stafford Cripps ne place plus ses bons du trésor ; les Anglais, privés de revenus, mangent leur capital ; en réalisant, ils se font des disponibilités qui jouent un rôle d’inflation, on va donc mettre un impôt sur le capital, pour freiner les ventes. Ces procédés et d’autres peuvent aussi bien avoir des effets opposés à ceux qu’on espère, si les conditions psychologiques sont contraires. Car les banquiers, fussent-ils ministres, oublient parfois que l’argent n’est pas une marchandise qu’on déplace, c’est un état d’âme collectif, une puissance créée par l’idée que s’en font les hommes ; l’art du financier tien de celui de l’homme d’état et du psychologue. Il manie les prestiges.

 

Le Rôle de Washington

Ce qui a irrité Londres, c’est que rien n’aurait pu se faire à Paris sans l’accord des Etats-Unis ; à Washington, on se soucie peu du prestige de la Livre ; on verrait peut-être même sans déplaisir une tempête financière balayer le travaillisme. On désire la stabilité des monnaies quelles qu’en soient les conditions, pour que chaque pays puisse exporter et se suffire dans le cadre d’échanges internationaux libres. La France est une lourde charge pour les Etats-Unis et il ne faudrait qu’un peu de liberté et de bon sens pour que ce pays toujours riche et peu peuplé équilibre ses comptes. La France est aussi la pierre de touche du succès du plan Marshall et le plan suppose la stabilité monétaire intérieure et extérieure. Enfin, l’équilibre final des économies européennes comporte un alignement des monnaies et par conséquent une dévaluation de la Livre. Peu importe donc comment on l’obtiendra.

 

L’Incident Dimitrov

Dimitrov, le dictateur rouge des Bulgares enflammé par des tournées de pactes que les Balkaniques s’offrent mutuellement, avait imprudemment parlé d’un bloc de l’Europe du Sud-Est qui s’étendrait de la Tchéco-Slovaquie à la Grèce. Mais Moscou a fait savoir que l’U.R.S.S. s’opposerait à toute union douanière qui aboutirait à la formation d’un bloc économique en dehors d’elle. L’U.R.S.S respecte trop l’indépendance des peuples, comme chacun sait, pour leur permettre d’aliéner ainsi leur souveraineté ; le vieil adage, diviser pour régner reste actuel. Moscou veut que chaque satellite soit lié directement à l’U.R.S.S. et non à ses voisins sinon par des pactes militaires qui ne sont que formalités et prétextes à cérémonies. On peut se demander, pour être équitable, si Washington n’a pas à l’égard du bloc occidental de Churchill repris et relancé par M. Bevin, et malgré une chaleureuse approbation de principe, les mêmes restrictions mentales. Ce bloc reste assez loin d’une réalisation même théorique, mais bien qu’on ne puisse avoir trop d’illusions, il se peut que quelques accords de détail viennent mettre un peu d’ordre dans le chaos de notre vieux continent.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1948-01-31 – Les Déboires de la Politique Anglaise

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Le Courrier d’Aix – 1948-01-31 – La vie Internationale.

 

Les Déboires de la Politique Anglaise

 

Les deux événements saillants de ces derniers jours : la querelle franco-anglaise sur la dévaluation du franc, et la révolte à Bagdad contre le traité Anglo-Iraquien venant après le discours de Bevin pour l’union de l’Europe occidentale, tous ces faits invitent à faire le point de la politique britannique.

 

Les Echecs de M. Bevin

Depuis sa venue au pouvoir et malgré sa réelle habileté, M. Bevin a conduit son pays d’abandons en abandons, de mécompte en mécompte. Echec d’abord de la politique d’équilibre entre la Russie et les U.S.A. Toutes les avances à l’U.R.S.S. ont échoué et aujourd’hui, les discours de MM. Morrison et Attlee opposent avec vigueur et quelque passion le socialisme de la libre Angleterre, au « fascisme rouge » la vraie gauche démocratique de Londres, au communisme réactionnaire, parti de droite, à Moscou. A part un traité commercial dont l’application s’avère déjà problématique, l’Angleterre n’a reçu de l’U.R.S.S. que des injures. Force est donc d’en revenir à une étroite entente avec les U.S.A., d’autant que Sir Stafford Cripps n’a pas caché que la situation financière de l’Angleterre était à leur merci. Faut-il rappeler encore, le retrait de l’Inde, d’ailleurs fort habilement mené, abandon quand même d’une position économique et stratégique primordiale, capitulation totale et désastreuse pour le pays même en Birmanie, échec en Egypte où le sentiment anti-anglais est plus fort qu’au temps de l’occupation. Enfin, dernier et non le moindre, le guêpier Palestinien, la dernière position qu’on abandonnera, la seule qu’il eut fallu quitter.

 

Le Traité Anglo-Irakien

Hier encore, l’Angleterre forte de son prestige auprès des chefs arabes concluait avec le gouvernement de Bagdad un de ces traités à l’orientale qui permet à l’occupant de rester tout en partant. Mais une révolte a éclaté venue plutôt d’éléments nationalistes que communistes ; le ministère est renversé, et le traité par terre. Il parait que les Français sont très populaires à Damas, les anglais ne tarderont pas à l’être à Bagdad.

 

Les Causes

Pourquoi tant de revers ? Suite de la guerre, certes, mais la guerre n’explique pas tout : dans les pays où l’Angleterre étendait non sans peine son pouvoir, elle s’appuyait sur les notables et les princes. Ceux-ci comptaient sur la force britannique pour assurer leur fortune, le conservatisme de la vieille Angleterre, la solidité de ses traditions, les rassuraient.

L’avènement du travaillisme, qui apparut non plus comme une vicissitude électorale, mais une transformation de la mentalité anglaise, a jeté la défiance parmi les roitelets ; pour se défendre des masses travaillées par le bolchévisme, ils se font nationalistes et leur jette en pâture l’occupant. D’autre part l’argent, en Orient plus qu’ailleurs, en impose. Si le lord gouverneur n’était pas sympathique, la livre sterling ramenait les cœurs. L’Angleterre appauvrie par la guerre et par son dirigisme qui a enlevé à ses nationaux leur crédit personnel à l’extérieur et leur initiative financière, n’a plus le geste large. En Orient, les consciences s’achètent et le prestige coûte cher. C’est ainsi qu’il fallut peu à peu céder devant les Yankees.

 

L’Union Européenne

Pour compenser tant d’abandons, il n’y a qu’un moyen, si l’on veut résister à l’expansion américaine. Churchill dès l’autre guerre l’avait vu, c’est de souder l’empire français à l’empire britannique, et par voie d’attraction les petites nations d’alentour. Alors ce nouveau bloc serait une troisième force. Malheureusement, les troisièmes forces sont dures à souder et le bloc n’est pas pour demain.

 

Le Benelux

On parle beaucoup d’union douanière, d’union économique plutôt, et l’on cite en exemple le Benelux. Or le Benelux ou plutôt la Belgique et la Hollande ne représentent rien de tel. Les marchandises circulent moins facilement entre les deux pays qu’au temps de Charles-Quint. Certains articles seulement, sont libres ; certains pools d’importation fonctionnent ; on espère arriver à mieux, mais il faudra des années pour que le Benelux soit une réalité, si rien n’y contrevient.

 

Socialisme contre Communisme

Après bien des hésitations, le socialisme anglais est sorti de son « complexe ». On n’osait pas dire son fait à Staline parce que la révolution Russe restait pour les syndicats un symbole de libération. Malgré l’évidence contraire, on sentait un malaise. Mais à force d’être traités de bourgeois et d’impérialistes, MM. Morrison et Attlee se sont emportés et le rêve d’un bloc des socialismes européens contre le communisme et le capitalisme, prend corps. Une grande conférence s’ouvrira entre les coreligionnaires politiques en mars ; les allemands et Schumacher y parleront. Mais le socialisme est une conviction, ce n’est pas une foi : on meurt pour Hitler ou pour Staline, mais pas pour Léon Blum ou Attlee. C’est pourquoi le socialisme a toujours capitulé.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1948-01-24 – La Politique du Général Marshall

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Le Courrier d’Aix – 1948-01-24 – La Vie Internationale.

 

La Politique du Général Marshall

 

Depuis la constitution à Belgrade du Kominform, la politique extérieure des grandes puissances a pris un aspect net et précis. La politique impérialiste de l’U.R.S.S. se devinait aisément depuis Stalingrad. La ligne des Anglo-Saxons a jusqu’à tout récemment comporté des hésitations et des ambiguïtés. En rejetant le masque idéologique qui dissimulait leur véritable appétit de conquête, les Soviétiques ont obligé les Anglo-Saxons, et par contrecoup les Français et les Italiens, à prendre position. Encore faut-il bien saisir l’objet et les moyens de chaque attitude.

 

La Politique Américaine

La politique américaine a comporté une première phase dite doctrine Truman. Ce fut l’aide à la Grèce et à la Turquie, le soutien de l’Iran, l’appui à Tchang-Kaï-Chek, sortes de barrage à l’expansion soviétique qui impliquait une intervention directe des Américains sur tous les points menacés à la périphérie du monde rouge.

Cette politique a été vivement critiquée aux Etats-Unis. Elle se révèlerait coûteuse, épuisante et à la longue peu efficace. Elle ralentirait la poussée soviétique mais n’empêcherait pas l’infiltration. Et les Russes pouvaient compter à bon droit sur la lassitude d’un pays démocratique devant des sacrifices croissants d’argent et peut-être d’hommes en des points du globe dont l’opinion ne saisit jamais la valeur stratégique. Vint alors le plan Marshall ; le général est aujourd’hui le véritable président : homme de fer, dit-on, sobre de paroles et opiniâtre. Sa politique a le mérite de s’accorder à l’esprit public : sur les points menacés du globe, éviter des contacts et des engagements directs, ne pas exposer de vie américaine dans des zones de combats, ne pas gaspiller des dollars dans des entreprises à fonds perdu ; en Grèce par exemple, le sauvetage de la Drachme jugé trop onéreux est abandonné. Par contre, surveiller de loin les points vitaux ; d’où l’envoi de fusiliers marins à l’escadre qui croise en Méditerranée et constitution d’une base aérienne puissante à Tripoli. Plus d’aide militaire ni même financière à la Chine (c’est le Congrès qui a imposé le petit prêt à celle-ci) mais renforcement des bases du Pacifique.

 

Le Plan Marshall

Voici le plan lui-même : l’idée maîtresse est que le communisme ne sera affaibli que par le retour à la prospérité des peuples épuisés par la guerre et plus encore par leurs erreurs politiques ; ensuite, un dogme : Seul le système américain de libre entreprise est capable d’apporter à l’humanité le bonheur matériel et la liberté morale. Il faut donner à bon escient aux pays capables de se relever, en orientant le relèvement, autant que possible par les voies du libéralisme. La France et l’Italie, pièces essentielles de l’enjeu, et par solidarité économique, l’Allemagne. On aidera aussi l’Angleterre, mais à des conditions beaucoup plus serrées et sans lui permettre de retrouver sa pleine indépendance. En outre, mise en œuvre d’un vaste effort de propagande pour révéler à tous les peuples le vrai visage de l’Oncle Sam.

Enfin, Marshall, comme presque tout citoyen des U.S.A. est convaincu que le totalitarisme qu’il soit hitlérien ou stalinien est incapable d’assurer la prospérité matérielle et encore moins morale, pas plus des pays où il s’est constitué que de ceux qu’il annexe. A la longue, le régime doit se décomposer parce que les peuples ne supporteront pas indéfiniment la misère et l’oppression, surtout en voyant fleurir autour d’eux les pays libres. Il faut avant tout prouver les intentions pacifiques et la bonne volonté américaine, agir de façon à ne pas être accusés de provocation, ni d’impérialisme, soit politique, soit économique, laisser la porte ouverte à toutes négociations, à tout repentir. C’est ainsi qu’on n’a pas formé de gouvernement d’Allemagne occidentale et que si l’U.R.S.S. faisait preuve de bonne volonté, on renoncerait au protocole de Francfort. Dans le même état d’esprit, on a approuvé l’accord commercial anglo-russe et préconisé des relations commerciales aussi larges que possible entre l’Est et l’Ouest de l’Europe.

 

L’Attitude Soviétique

Cette politique Marshall est très claire. Elle est appuyée par une force militaire qui se réorganise rapidement et sans doute par quelques avertissements précis à l’adversaire. Celui-ci reste prudent ; on le voit en Grèce et aussi en Iran. Ces derniers temps, l’U.R.S.S. a achevé de mettre sur pied sous la direction suprême de Tito, une Confédération Danubienne qui transformera en petites républiques soviétiques, c’est-à-dire en fait en provinces Russes, toute l’Europe Centrale. Même régime politique : Collectivisme et police secrète ; personnel en apparence national mais dirigé par une éminence grise soviétique. Ce qui est le cas même en Ukraine. Le programme est achevé en Roumanie, en Bulgarie, en Yougoslavie, en Pologne, en Hongrie, et pratiquement en Allemagne et Autriche occupée. En Tchécoslovaquie seulement et en Finlande, il faudra encore quelques ménagements sous peine de crise brutale. Mais on y parviendra.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1948-01-17 – En Allemagne

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Le Courrier d’Aix – 1948-01-17 – La Vie Internationale.

 

En Allemagne

 

L’Ersatz-Gouvernement

L’événement de la semaine fut la proposition anglo-américaine pour l’organisation de la bizone d’Allemagne, et le projet de ce qu’on nomme l’Ersatz-Gouvernement. Ainsi les deux associés, en se contentant de faire du provisoire, peuvent comme les Soviétiques, affirmer qu’ils souhaitent l’établissement d’une Allemagne unifiée, avec un gouvernement central et une capitale, Berlin. Nous n’attendons pour cela que l’agrément des Russes, disent les Anglo-Américains, et nous, disent les Russes, que la bonne volonté des Américains. En fait, chacun tient sa zone en main et le pouvoir des Allemands, malgré quelques satisfactions d’amour propre, est pratiquement nul.

 

Le Plan

Voici au reste, quelques détails de l’offre anglo-américaine aux Allemands, car il s’agit d’une offre et non d’un dictat.

1° Faire du Conseil économique un quasi-parlement en le portant à 104 membres

2° Création d’un « sénat économique » représentant les huit Länzer.

3°Etablissement d’un Cabinet avec un chef choisi par les deux assemblées.

4° Création d’une Cour suprême de Justice composée de juges allemands.

5° Enfin, établissement d’une banque d’Etat ayant privilège d’émission de billets.

D’autre part, nous avons vu qu’à la suite de négociations secrètes, les Anglais avaient pratiquement cédé aux Américains le contrôle du ravitaillement et de l’agriculture, de l’exportation et de l’importation et aussi de l’office des changes. Seuls les départements de transports et communications et des finances intérieures demeurent sous contrôle anglais. Quant aux Allemands, comme on voit, il leur reste …  le reste, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas grand ’chose de changé à l’état présent. Les Allemands de Bavière, de Bade et du Wurtemberg sont assez déçus. Ils sentent qu’ils ont été joués et qu’en fait l’Allemagne de l’Ouest et toute sa puissance industrielle demeureront sous contrôle américain.

 

Attitude de la France

La France a protesté aussi, sans doute pour la forme car, n’ayant pas accepté encore la fusion de sa zone avec les deux autres, elle n’a pas grand droit à demander à être consultée. La France voudrait bien conserver le contrôle de sa zone, car celle-ci a l’immense avantage de se suffire à elle-même et de ne rien coûter à l’occupant. En fusionnant, la France devrait, pour éviter de porter la charge des frais communs, céder son droit de contrôle aux Etats-Unis. Ceux-ci paraissent ne pas avoir beaucoup insisté jusqu’ici, afin de ménager les susceptibilités françaises et parce que notre zone n’a pas grande valeur économique.

 

Le Plan Russe d’Organisation

L’U.R.S.S a organisé sa zone de telle façon qu’à moins d’une nouvelle guerre, cette partie de l’Allemagne soit définitivement une colonie russe. D’abord par le gigantesque trust de forme purement capitaliste appelé S.A.G. l’U.R.S.S. s’est approprié pour toujours les deux cents grandes entreprises industrielles de la zone. Ne restent aux Allemands que les entreprises nationalisées, c’est-à-dire les services publics comme le gaz ou l’électricité qui n’offrent aux Russes aucun intérêt, et un grand nombre de petites affaires privées qui travaillent pour la clientèle locale et restent en régime capitaliste, mais dont les Russes peuvent s’emparer à tout moment. La production des grandes entreprises va presque exclusivement aux réparations et continueront indéfiniment à alimenter le marché de l’U.R.S.S. quel que soit le règlement futur de l’Allemagne, puisque le président du conseil d’administration est un fonctionnaire du Kremlin et dispose de la majorité du capital. La production est d’ailleurs fortement poussée par des moyens de persuasions qui n’admettent pas de réplique. Les Russes en tirent un outillage considérable, surtout du matériel de guerre de précision.

 

Le Plan M.

Les Soviets ont organisé dans la Ruhr un réseau secret de sabotage qui avait surtout pour objet de faire disparaitre les denrées alimentaires destinées aux mineurs et d’affamer les ouvriers pour faire baisser la production. Les Anglais viennent de publier les détails de ce plan qui depuis la proclamation du Kominform avait été remis en application. Il y a eu la grève des dockers de Hambourg et des grèves partielles dans la Ruhr : la production de charbon a de nouveau baissé. Le ravitaillement bloqué dans les ports n’arrivait pas aux usines.

 

Contre le Plan Marshall

Dans les pays les plus visés comme la France et l’Italie qui sont la pierre de touche de l’épreuve de force entre les deux rivaux, on organise parmi les ruraux une campagne alarmiste de fausses nouvelles d’ordre fiscal et monétaire, ayant pour but de pousser les paysans mécontents à réduire la production agricole et d’annuler l’effet d’importations américaines de vivres.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1948-01-10 – La Scène Economique

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Le Courrier d’Aix – 1948-01-10 – La Vie Internationale.

 

La Scène Economique

 

Par la réalisation du plan Marshall qui commence avec l’aide intérimaire, l’économique va jouer le premier rôle dans la lutte entre les deux mondes. Qui l’emportera dans la course au redressement des pays soumis à l’U.R.S.S., ou de ceux aidés par les U.S.A. ?

Selon le résultat, la prépondérance mondiale ira à celui qui assure la prospérité. C’est pourquoi, le Kominform ordonne, avant tout, le sabotage du plan Marshall.

 

La Situation Economique

Où en est-on à ce jour ? Jusqu’à l’entrée de l’hiver, le bilan des progrès de l’économie européenne était négatif. Sans doute, le temps et le travail avaient remis un peu d’ordre. Mais les méthodes d’inspiration politique aussi bien en Angleterre qu’en U.R.S.S. pour ne rien dire de la France, semblaient avoir plutôt nui au redressement. L’anarchie, comme dans le passé, la liberté incontrôlée auraient fait sans doute moins mal. C’est seulement depuis quelques semaines que la situation a changé sans d’ailleurs que la technique y soit pour grand’chose.

C’est d’abord le recul accéléré de l’influence communiste en Occident qui a marqué le tournant : Echec des grèves en France, avortement de celles d’Italie, revers électoraux en Norvège, au Danemark, partout. Puis récemment, la campagne du parti travailliste anglais contre les Staliniens, la charge d’Attlee contre la tyrannie en U.R.S.S., le succès de « Force Ouvrière » en France. Mais, et cela est moins connu, ce fut un brusque élan vers le travail, un renouveau d’espoir dans les masses ; confiance dans l’aide américaine, sentiment de liberté reconquise sur la tyrannie des syndicats, simple alternance psychologique, peut-être. Ce qui est sûr, c’est que le rendement du travail s’accroît et la courbe de production remonte, surtout en Angleterre et en Italie. Pour l’Allemagne, le général Clay a assuré que l’année serait meilleure ; M. Ronci en Italie voit la fin du rationnement, l’Angleterre exporte du charbon ! En France même, on sent que la marchandise existe qui finira bien par être répartie.

 

En Soviétie

Derrière le rideau de fer, la bonne récolte de 47 (tandis qu’en Occident, la sécheresse opérait en sens contraire) a rétabli une situation tout à fait tragique l’an passé. Impartialement jugé, le redressement est loin d’être plus avancé qu’à l’Ouest, la France malheureusement exceptée. Le capitalisme d’Etat en pays soviétique donne des résultats inférieurs au capitalisme privé à ses débuts, quoiqu’assez comparables. Un niveau très bas de vie ouvrière jusqu’à ce que l’outillage économique soit constitué. Il faut un mois de travail à un manœuvre russe pour acheter un costume médiocre qu’un bon ouvrier américain se paie en trois jours. En U.R.S.S. enfin, la lessive monétaire de décembre a eu des effets fâcheux qui ont surpris les dirigeants ; à preuve la peine qu’ils se donnent à la justifier ; chose paradoxale, la défiance devant le nouveau rouble est plus forte qu’envers l’ancien ; les marchandises qu’on croyait faire sortir se cachent, et la pénurie, malgré l’effort de l’Etat, est plus marquée depuis la levée, partielle d’ailleurs, du rationnement. Tout par contre paraît propice en Occident pour que le plan Marshall, si le Congrès ne l’amenuise pas trop, donne l’élan vers la convalescence.

 

Pas de Crise en 48

Le grand espoir des Staliniens est la crise économique, fatale, selon Marx, aux U.S.A., à brève échéance. L’an dernier, on s’interrogeait ; on se rend compte aujourd’hui que si l’aide à l’Europe se poursuit selon les mêmes méthodes, la crise économique est non seulement improbable, mais impossible. Nous l’avons déjà dit : En produisant à 100% de leur capacité, les Etats-Unis obtiennent le plus bas prix de revient, moyennant quoi ils font cadeau de tout ce que la demande intérieure n’absorberait pas et aussi un peu du nécessaire. Mais le système n’est pas plus onéreux en fin de compte que s’ils étaient obligés de régler comme en temps normal la production sur la consommation. Tant que cette situation durera, une crise n’est pas concevable. Reste à éviter l’inflation, résultat inéluctable de la guerre quel que soit le régime économique ; tout est affaire de proportion et aux Etats-Unis, l’inflation reste modérée. Mais les prix monteront quoi qu’on fasse, jusqu’à ce que le monde soit saturé de produits, ce qui n’est pas pour demain, à moins qu’on n’arrête la distribution, ce qui aurait pour effet la crise, le pire des maux.

Disons enfin que la course aux armements dont le plus coûteux est le service militaire obligatoire demandé hier au Congrès par Truman est aussi une assurance contre la dépression et une source d’inflation.

 

En Grèce

Les rebelles de Markos ont subi une sérieuse défaite militaire et perdu Konitsa dont ils voulaient faire leur capitale. Mais ils reviendront à la charge. Les Etats-Unis se rendent très bien compte de l’engrenage où ils ont mis le doigt. Ils envoient un millier de fusiliers marins en Méditerranée et à coup de dollars, équipent de nouvelles divisions grecques et une garde nationale. C’est une petite guerre d’Espagne qui n’est pas près de finir.

 

En Allemagne

Les plan élaborés avant la Conférence de Londres pour un gouvernement de l’Allemagne occidentale ne seront réalisés que partiellement. Clay et Robertson ont ordre de n’agir qu’avec prudence, laissant la porte ouverte à un accord à quatre. On sait bien qu’il n’en sera rien, mais personne ne veut couper les ponts. C’est à qui flattera l’opinion allemande ….

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1948-01-03 – Messages de Fin d’Année

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Le Courrier d’Aix – 1948-01-03 – La Vie Internationale.

 

Messages de Fin d’Année

 

La Tactique soviétique est de ne laisser au monde aucun instant de répit. Elle concentre ses efforts sur cette période de fêtes où la trêve est de tradition ; en Grèce, en Perse et en Roumanie, trois bombes ont éclaté autour de Noël. Cependant le monde s’habitue ; les procédés des Russes deviennent familiers aux chancelleries comme au public ; à force d’effrayer, on ne fait plus peur.

 

Le Gouvernement Markos

Il y avait longtemps qu’on s’attendait en Grèce à l’avènement d’un gouvernement rebelle. Il fallait pour cela que les insurgés disposent d’un morceau de territoire et d’une ville. Mais jusqu’ici, les offensives des guérillas n’ont pas, militairement, donné grand-chose, et la République populaire de Markos ne comprendra que quelques montagnes sans autres habitants que ses bandes. Les Etats-Unis ont donné à l’événement une grande importance. Leur prestige est en jeu en Grèce. Ils y font le dur apprentissage du guêpier balkanique. Ils y laissent pas mal de dollars, mais à aucun prix ils ne permettront aux Russes de s’emparer de cette porte de la Méditerranée et de l’Orient. Ils en ont pris l’engagement avec les Anglais. Les Russes le savent, et nous avons dit ici depuis longtemps que l’affaire resterait une plaie ouverte mais non mortelle : sinon, il serait facile aux Russes, avec les moyens militaires dont ils disposent, d’enfoncer la défense des troupes de Sophoulis et de s’installer à Salonique.

 

En Roumanie

L’abdication du roi Michel était depuis son voyage en Suisse, certaine. Les Russes l’avaient conservé pour donner confiance au peuple roumain, et prévenir une révolte contre la bolchévisation rapide du pays. La chose étant faite, la Roumanie devient une république soviétique. Ce sera pour les Roumains le symbole de leur asservissement final. Que restera-t-il de ce peuple quand viendra la libération ?

 

En Perse

Il faudrait être spécialiste pour démêler les intrigues qui ont amené la démission de Ghavam Saltaneh, son arrestation annoncée puis démentie, son remplacement par Hakimi qui passe pour farouchement anti-soviétique. Les Russes ont été jusqu’ici plus prudents dans cette direction qu’en Europe. C’est le seul point où ils ont reculé depuis la fin de la guerre. Une reprise de l’agitation en Azerbaïdjan et la rupture possible des relations diplomatiques entre l’U.R.S.S. et la Perse semblent indiquer une offensive. Les Iraniens ne paraissent guère effrayés. C’est qu’ils ont reçu de sérieuses garanties des Etats-Unis.

 

Les Relations Anglo-Américaines

Le dernier discours de Bevin s’efforce de corriger la fâcheuse impression laissée il y a quelques mois en Amérique à la suite du voyage de Clayton par la diatribe contre les « prêteurs d’argent ». On a compris des deux côtés de l’Atlantique que la collaboration étroite des pays anglo-saxons était vitale pour l’un et l’autre. Sir Stafford Cripps a été pour beaucoup dans le rapprochement et il a dissipé un peu de la méfiance de Washington à l’endroit du travaillisme britannique. Dans le parti même, un récent débat entre ténors de l’extrême gauche, le réformiste Crossman et le communisant Iliacus, a montré qu’à part ce dernier et une vingtaine de ses amis parlementaires, le bloc anglo-américain en face des Soviets était une nécessité indiscutable et que la politique d’équilibre entre les deux Puissances avait vécu. Qu’il fallait enfin, si regrettable que cela soit politiquement et moralement, constituer avec la France une alliance à trois, seule garantie possible de la paix du monde, si cette paix peut être sauvée. Le réalisme de Crossman a fait grosse impression dans les rangs travaillistes et l’opposition à la politique Bevin est désormais négligeable. A Washington par contre, on voudrait, devant la gravité des circonstances, avoir affaire à un Gouvernement élargi qui représente toute l’Angleterre et l’engage, où par conséquent Churchill serait présent. On y viendra, à petits pas.

 

Le Message Pontifical

Le message de Noël du Souverain Pontife a frappé par la tristesse du ton et les sombres prévisions qu’il dévoile. Dans toute la chrétienté et particulièrement aux Etats-Unis, on a été surpris de ne pas entendre les mots d’espoir et de réconfort qu’on attend, comme un rite, de la bouche du Pape à Noël. C’est évidemment  que la menace qui pèse sur la civilisation chrétienne qui, comme l’a dit Pie XII, est qu’on le veuille ou non, la civilisation tout court, est la plus grave que le monde ait connue depuis le V° Siècle. Pour nous, Français, l’hitlérisme et le fascisme nous paraissaient un danger plus immédiat. Le Vatican, au contraire, voyait dans ces maux mortels pour nous, un monde avec lequel on pouvait composer et attendre. Car, à Rome, la durée n’a pas la même dimension qu’ailleurs. Avec Moscou, il n’y a pas, pour la chrétienté, de trêve ni de compromis, et ce qui est détruit par les Russes en Europe centrale, l’édifice pieux des siècles, l’est définitivement. Par-dessus tout, ce qui effraie Pie XII, c’est le mensonge, « la suppression de tout sens du vrai et du faux, devenu le moyen tactique de former l’opinion, de la faire servir à des fins politiques ».

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1947-12-27 – Bilan

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Le Courrier d’Aix – 1947-12-27 – La Vie Internationale.

 

Bilan

 

La fin de 47 marque une nouvelle phase des relations internationales. Les trois Grands, ayant rompu avec le quatrième, vont essayer d’assurer la stabilité du monde occidental. Certes, l’année 48 s’annonce plutôt sombre. La paix plus que jamais menacée, l’économie plus ébranlée, l’équilibre social plus fragile. Il y a toutefois quelque chose de changé : L’équivoque et la confusion ont cessé. En politique, on sait à quoi s’en tenir : Aucun accord possible entre l’Orient soviétique et le monde civilisé. Economiquement, les méthodes funestes ont assez fait leurs preuves. On sait où est l’erreur et comment la redresser. Reste à le vouloir, ce qui est plus difficile. Plus de faux espoirs, plus d’utopies doctrinales, plus davantage, d’illusions de facilité. Tous les périls sont évidents et l’effort tout tracé.

 

Après Londres

L’échec de la Conférence a été un soulagement. En prolongeant des conversations stériles, on ajournait indéfiniment les solutions constructives ; on faisait le jeu de l’U.R.S.S. On va pouvoir donner à l’Allemagne occidentale, un statut. On va pouvoir équilibrer les échanges internationaux et peut-être mettre de l’ordre dans les monnaies. La coopération franco-anglo-américaine va s’établir sur des bases définies.

 

La Responsabilité Américaine

Comme l’a dit Bidault « la présence des Etats-Unis en Europe est d’importance primordiale pour la sécurité de la France et la paix du monde ». Chacun sait en effet que les troupes russes peuvent atteindre les ports de l’Atlantique en deux jours. En rompant avec l’U.R.S.S., les Etats-Unis sont devenus la principale puissance européenne. Ils assument une responsabilité que, pour notre malheur, ils ont refusé de prendre en 14 et en 39. Aujourd’hui, au contraire, toute tentative pour forcer la barrière entre les deux blocs devient un casus belli, ce qui doit faire réfléchir l’agresseur. L’avertissement récemment donné par le président Truman à l’U.R.S.S. au sujet de l’Italie est très significatif.

 

En Angleterre

Devant l’effort admirable des Anglais, il faut s’incliner ; la classe ouvrière jusqu’ici uniquement occupée de ses intérêts, a compris sa responsabilité dans l’œuvre commune de redressement ; le déficit de la balance des comptes est réduit en novembre à 32 millions de livres au lieu de cinquante. Atteindront-ils l’équilibre, et surtout, sera-t-il durable ? Ou comme en 31, la première crise économique emportera-t-elle le fragile édifice si chèrement construit ? Car en plus de l’effort et de l’austérité, la méthode choisie par les Britanniques implique une série d’abandons : hier l’Inde et la Birmanie, demain la Palestine, aujourd’hui la Ruhr.

 

L’Accord Anglo-Américain

Anglais et Américains se sont mis d’accord sur e contrôle économique et financier de la Bi-zone. Les Etats-Unis payeront les trois-quarts des frais d’occupation ; le reste, à la charge de l’Angleterre, n’impliquera pas de dépenses en dollars. Mais les Etats-Unis auront aussi la majorité absolue dans les Conseils d’administration des deux zones et des trois si la France, comme prévu, adjoint la sienne ; en particulier, l’Agence d’Importation-Exportation, le Comité des Changes, le Conseil Industriel de la Ruhr qui réglemente la production, les échanges, la monnaie, logement de Molotov, a raison : le cœur industriel de l’Europe tombe aux mains des Américains. Mais n’est-ce pas précisément la faute des Russes ? S’ils n’avaient pas colonialisé leur zone,  s’ils n’y avaient pas établi le trust le plus énorme que le monde ait connu, s’ils avaient remis à l’O.N.U. l’administration des industries de la Silésie et de la Saxe, la Ruhr eut été aussi internationalisée. C’est la politique russe, qui a fait des Etats-Unis une puissance européenne ; ce sont les erreurs politiques des Français et des Anglais qui leur ont laissé la prépondérance en Allemagne. Souhaitons que ce soit pour le bien commun.

 

Rivalité Financière

Mais l’Angleterre est aussi serrée de près, financièrement, par ses prêteurs américains. Lorsque Dalton est tombé, à la suite de l’incident que l’on sait, une crise de désespoir secouait le Cabinet britannique ; les caisses étaient vides. Il fallait débloquer les 400 millions de dollars gelés, reste du prêt américain, sinon les industries allaient s’arrêter, faute de matières premières, et le spectre du chômage réapparaissait ; l’expérience travailliste était sûrement emportée. On convoque l’ambassadeur américain Douglas. Il consent à partir aux Etats-Unis. La trésorerie américaine d’ordre Truman, cède. Voilà un sursis : deux mois, trois peut-être. Mais fin janvier ou mi-février, la même situation reparaît ; l’aide intérimaire votée par le Congrès des E.U. ne concerne que la France, l’Italie, l’Autriche et la Chine. Comment les Anglais tiendront-ils jusqu’à l’application du plan Marshall ? Il est probable que des arrangements ont été prévus, mais il leur a fallu abandonner le contrôle de la Ruhr. Ce n’est pas à la France de s’en plaindre ; bien au contraire. Car nous avons vu que la question de la Ruhr était le point de friction franco-britannique. Une solution équitable pour tous paraît proche, de par la volonté du plus fort.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1947-12-20 – Réformes Monétaires

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Le Courrier d’Aix – 1947-12-20 – La Vie Internationale.

 

Réformes Monétaires

 

« Il est devenu évident, déclare M. Bidault que les efforts de l’U.R.S.S. ne tendent pas vers la paix ». C’est devant cette évidence que l’opinion mondiale est placée. Il lui a fallu trois ans pour s’en convaincre. Depuis la création du Kominform, la Russie a tout fait pour l’y aider. C’est à cette agressivité, au flot d’injures que Molotov a déversé à Londres, aux accusations et aux mensonges, que la civilisation devra son salut. Clandestin, camouflé, patelin, le bolchévisme pouvait tout ; à visage découvert apparaissent toutes ses faiblesses.

 

A Londres

La Conférence de Londres est donc morte ; si la parole n’est pas encore au canon, elle n’est plus aux diplomates. MM. Bevin et Marshall seront chez eux pour Noël, comme ils l’avaient dit. Molotov a cependant essayé, in extremis, de prolonger les entretiens. Car l’U.R.S.S. n’a pas intérêt à rompre et il se pourrait qu’il fasse de nouvelles ouvertures. Il n’en reste pas moins que l’U.R.S.S. a consolidé toutes ses conquêtes, annexé à son économie tous les pays que ses soldats ont pu occuper, le succès est total, mais elle a, par là même, rendu inévitable la guerre qui précipitera sa destruction. Un proverbe russe dit : on n’échappe pas à son destin.

 

La Réforme Monétaire en U.R.S.S.

En attendant, les Soviets se sont livrés depuis le 16 décembre à une vaste opération financière, qui au temps ancien, où la vraie démocratie n’existait pas, s’appelait la banqueroute. Le mot est hors d’usage à l’est comme à l’ouest depuis que la chose est partout réelle. Car la manipulation qui consiste, comme en U.R.S.S. ces jours-ci, à remplacer un billet de cent roubles par un de dix, revient exactement au même que de laisser comme en France circuler un billet de cent francs qui n’en vaut plus que dix en marchandises. Par ailleurs, les rentes russes sont ramenées au tiers de leur valeur, les comptes en banque de même, et suivant des modalités diverses, les avoir des collectivités. Enfin pour consoler les amputés, on inaugure la plus triste institution de la bourgeoisie pourrie : la loterie nationale !!! Ajoutons qu’au préalable, pour appuyer une réforme qu’on dit faite pour le peuple, les allocations familiales avaient été réduites de cinquante pour cent.

Qu’est-ce à dire, sinon que tous les régimes, capitalisme, socialisme, ou communisme ont recours à des solutions analogues sous la pression d’une même nécessité : « la misère ».

Mais revenons à l’histoire : l’an passé, à la suite d’une récolte défavorable, l’U.R.S.S. avait dû recourir, comme nous, à une grosse inflation, les denrées manquaient, le marché noir s’enflait comme ici. Le pouvoir d’achat de l’ouvrier baissait d’un tiers, les spéculateurs faisaient fortune comme chez nous. Au contraire, l’exceptionnelle récolte de cette année a ramené des marchandises et fait baisser les prix. Il fallait pomper le pouvoir d’achat excédentaire pour pouvoir supprimer une bonne partie du rationnement, ce que le gouvernement Russe va faire dès le nouvel an. Mais d’un seul coup, il supprime aussi presque toute l’épargne, mesure très efficace et simple et que les ministres des finances des pays bourgeois envient en secret. Mais elle n’est possible que dans une économie où le capital privé ne joue aucun rôle dans la production, et où les réactions de l’opinion sont négligeables. Grâce à l’opération, l’Etat Russe va pouvoir créer de nouveaux roubles qui vont servir à ses besoins jusqu’à ce que ces nouveaux roubles, revenus dans la poche des particuliers, puissent être pompés par l’emprunt, et ainsi de suite. C’est l’analogue de ce qu’en argot financier, on nomme un coup d’accordéon.

Mais il n’est pas sûr que le patient, le peuple Russe, accepte sans murmure. Une panique a eu lieu dans les grandes villes, le marché noir de l’or, des bijoux, des meubles, des fourrures a connu la fièvre et des prix records. Malgré les déclarations hypocrites, en Russie comme ailleurs, ce sont les pauvres que l’opération touche et même plus qu’ailleurs, car la petite épargne sous forme de billets, est celle des plus humbles. Les riches qui en Russie sont des fonctionnaires, ont des villas et des voitures, de gros traitements auxquels s’ajoutent les vols administratifs, la réforme ne les atteint guère. Disons enfin que dans tous les pays et sous tous les régimes, ces formes de brigandage financier se payent. Car même parmi les esclaves, la confiance est le seul soutien réel des gouvernements.

Puissiez-vous méditer tout cela, ô mes frères.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1947-12-13 – L’Action Souterraine

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Le Courrier d’Aix – 1947-12-13 – La Vie Internationale.

 

L’Action Souterraine

 

Toute l’attention du monde s’est concentrée sur la France, objet principal de l’assaut bolchévique. On craignait qu’elle n’offrît pas une résistance suffisante et que le pivot stratégique ne tombât. A Londres et à Washington, aussi bien qu’à Buenos-Ayres et à Rome, l’émotion a été intense ; tant est grande encore la signification de la France.

 

Lendemains

Les Russes le savent, ce qui va nous valoir encore une fois le triste privilège de devenir un champ de bataille. Car la lutte n’a été brisée qu’en apparence devant le sursaut des énergies françaises, mais une période s’ouvre assez analogue à ce que fut au début de l’occupation allemande, l’action souterraine.

 

La Rupture Franco-Soviétique

Sur le plan diplomatique, la dernière fiction de l’alliance Franco-Soviétique est tombée. C’est la conclusion logique d’une série de démarches hostiles à nos intérêts. Cela ne change rien, mais pour la masse, la lumière est faite ; l’ennemi est nommé. C’est le côté favorable de l’incident. Cette rupture avec les Soviets n’a pas l’importance qu’elle pourrait avoir avec les autres nations ; que les événements changent de tour et les relations Franco-soviétiques peuvent devenir les meilleures du monde, jusqu’au prochain volte-face. On en a vu d’autres.

 

A Londres

Un seul fait est clair : Molotov à la conférence cherche à gagner du temps. A la suite des déjeuners avec Marshall et Bevin qui risquaient d’être des repas d’adieu, Molotov est revenu avec des propositions nouvelles. Mais le jeu ne pourra durer beaucoup, car les Anglo-Saxons veulent célébrer Noël chez eux. Les débats sont difficiles à suivre. La ligne soviétique n’est même pas claire. On avait au début l’impression que les deux partis cherchaient à flatter les Allemands : Molotov accusait les Américains d’empêcher l’Allemagne de renaître comme état indépendant pour laisser aux capitalistes le soin de l’exploiter, tout en supprimant une concurrence dangereuse. Les Américains de leur côté accusaient la Russie d’empêcher le retour de l’Allemagne aux conditions économiques normales suffisantes pour lui permettre de subsister, en exigeant des réparations énormes sur la production courante et cela pendant de longues années. Les Anglo-Saxons ne veulent pas s’opposer à la formation d’un gouvernement central allemand, car l’unité du Reich tient trop fort au cœur des germains. Mais ils y mettent des conditions : la fusion économique des quatre zones d’abord, et le contrôle de la liberté de circulation, d’expression et de vote qui rendraient impossible le directoire militaro-communiste que préparent les Russes. Mais l’intérêt n’est pas à Londres.

 

Le Conférence secrète de Schönenberg

L’élaboration du nouvel état d’Allemagne occidentale est déjà fort avancée. Les Américains ont exigé des Anglais, en échange de la charge qu’ils prenaient des frais d’occupation, de s’occuper seuls des négociations avec les partis ; contre l’aide à la France, ils ont demandé à celle-ci de souscrire à leurs projets, en particulier à la fusion des trois zones. Récemment a eu lieu dans le couvent carmélitain de Schönenberg une réunion secrète de tous les représentants de l’Allemagne catholique, y compris la partie de l’Autriche non occupée par les Russes. Cette confédération des états catholiques dont la Bavière serait le centre chercherait une union économique avec la France qui rendrait cette nouvelle entité viable.

 

La Visite de Dulles à Paris

On a beaucoup commenté la visite à Paris de Dulles, l’ennemi numéro un de Moscou et conseiller privé de Marshall. Il s’est agi là, plutôt de politique intérieure qu’extérieure et Dulles a voulu éprouver la solidité du terrain. Les Américains considèrent comme nécessaire, maintenant que la France devient le centre de la lutte, une union nationale contre le communisme, qui n’exclut personne. Les derniers événements rendent cette union possible. Dans ce cas, la France recevrait les moyens de résister au sabotage économique qui va continuer. Par ailleurs, le problème allemand qui est virtuellement réglé entre les trois alliés comprendrait la fusion de trois zones, un contrôle à trois de l’industrie allemande et en particulier de la Ruhr, un pourcentage satisfaisant pour la France du charbon allemand, et bien entendu la reconnaissance du rattachement de la Sarre à l’économie Française.

Ces accords seraient publiés dès que l’échec de la conférence de Londres serait officiel. Mais les Russes vont essayer de retarder cette heure-là jusqu’au printemps. Les diplomates de profession qui craignent le chômage se laisseront peut-être faire.

 

La Question Espagnole

Libérée de l’hypothèque communiste, la France va pouvoir réparer enfin l’énorme faute que fut la rupture avec l’Espagne. Les Soviets l’avaient exigée, non point par sentiment, mais pour priver la France d’un courant d’échanges économiques indispensables et l’affaiblir d’autant. Du côté Franquiste, on fait quelques façons, mais les avantages pour l’Espagne du commerce avec la France sont trop évidents pour ne pas faire taire les susceptibilités castillanes.

 

En Palestine

La lutte entre Juifs et Arabes prend un tour de guerre sainte, et l’on perd espoir de ramener la paix. L’O.N.U. qui se targuait là de son premier et unique succès puisque le partage de la Palestine avait réuni les suffrages des Etats-Unis et de l’U.R.S.S., l’O.N.U. hésite, ajourne l’examen des modalités d’application, et semble prête à reconsidérer la question. Ce serait un gros succès pour la ligue arabe, et pour l’O.N.U. le signe évident de la malédiction céleste !

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1947-12-06 – La Bataille Syndicaliste

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Le Courrier d’Aix – 1947-12-06 – La Vie Internationale.

 

La Bataille Syndicaliste

 

La Conférence de Londres n’a été jusqu’ici marquée d’aucun des événements sensationnels qu’on avait imaginés, sinon que les manœuvres dilatoires de Molotov. Ces débats de procédure n’intéressent personne. Toute l’attention s’est portée sur les tentatives révolutionnaires en France et en Italie qui sont, pour la première fois dans l’histoire des conflits sociaux, non plus une lutte de classe, mais une rivalité entre deux tendances du syndicalisme pour la direction du mouvement ouvrier.

 

La Politique Russe

Ce qui est troublant, c’est qu’on explique mal, les motifs des maîtres du Kominform. Pourquoi jouer le prestige de leurs cinquièmes colonnes dans des conditions si défavorables ? Pourquoi, en France surtout, non seulement échouer et faire contre soi l’unanimité nationale, mais compromettre du même coup les chances futures dans l’hypothèse d’un retour du « fascisme » que cette action révolutionnaire avait pour but de provoquer et qu’elle aura au contraire pour effet d’écarter ? Une telle maladresse sera difficilement mise au compte de gens à l’ordinaire si habiles et bien informés. Alors ? Ou bien l’U.R.S.S. est à la veille de jouer son va-tout parce que le moment est opportun et que le temps ne travaille plus pour elle, ou bien estime-t-elle que le retour à la prospérité qui commençait timidement à se dessiner doit être stoppé à tout prix par le sabotage ? En Italie en effet, l’assainissement financier et les progrès de la production devenaient évidents. En France, même les statistiques d’octobre, après la chute de l’été, étaient nettement encourageantes. Le plan Marshall faisait le reste. Il fallait annuler les effets du plan Marshall.

 

La W.F.T.U 

C’est bien là le plus probable car l’événement de la semaine, ce sont les débats du Comité directeur de la Fédération Mondiale des Syndicats à Paris. La C.I.O., principale union ouvrière américaine, y était représenté par M. Carey. Il a défendu devant les autres organisations le plan Marshall qui a l’appui total des travailleurs américains et pour seuls adversaires les réactionnaires du genre Taft et les gros banquiers de Wall Street, ceux-là mêmes que Moscou accuse d’en être les promoteurs. Ce plaidoyer a fait une telle impression que le délégué russe Faline s’est tu et la C.G.T. Française dont les dirigeants avaient combattu le plan Marshall a dû, avec confusion, admettre que la question devait être reconsidérée. Cette intervention du syndicalisme américain qui comprend des éléments d’extrême gauche a frappé l’opinion ouvrière mondiale et ajouté, si possible, à la confusion du congrès socialiste qui se tient à Amsterdam.

 

La Situation en Angleterre

Déjouant les prévisions, la situation économique et politique anglaise prend un tour nouveau. D’abord, malgré Churchill, le parti conservateur n’a pas réussi à reconquérir tout à fait la faveur des masses, dégoutées du travaillisme mais aussi fort défiantes des Tories. A l’élection partielle de Gravesend, les Conservateurs ont été battus de justesse. Ce fut une grosse déception. Un nouveau régime commence, que déjà les Anglais nomment le Crippsisme – ni très socialiste, ni conservateur – Sir Strafford, qui vit d’eau claire et de carottes crues, travaille 18 heures par jour, sait et voit tout. Il symbolise l’Angleterre ascétique d’aujourd’hui. Rien n’atteste mieux la valeur de cette idée qu’une méthode, même mauvaise, finit par donner des résultats si l’on persévère. La production en Angleterre augmente et la crise s’atténue un peu, au prix d’une contrainte vraiment spartiate et d’un effort exemplaire. Saluons.

 

Aux E.U.

Grâce à l’assaut bolchévique en Europe on ne discute plus le plan Marshall. Il s’agit à présent de freiner l’inflation, conséquence normale de l’aide à l’Europe. Les adversaires du contrôle que veut instituer Truman et le ministre du commerce Harriman, disent que la seule annonce du blocage des salaires et de la fixation des prix aura pour effet de provoquer une ruée des acheteurs, et d’organiser une pénurie qui sans cela n’existerait pas. Rien de plus délicat que de réussir une intervention dans la vie économique si facile à décréter sur le papier !

 

En Palestine

Triste histoire, qui parait devoir finir mal et qui illustre bien la stupidité du fanatisme nationaliste et racial. Juifs et Arabes ne demandaient qu’à vivre en harmonie. Ils trafiquaient ensemble à leur satisfaction mutuelle. Les Anglais assuraient l’ordre. L’Irgoun juif a tué des Anglais et les Anglais s’en vont, laissant Juifs et Arabes aux prises. L’O.N.U. vient de décider le partage de la Palestine : on frémit en regardant la carte : l’Etat juif et l’Etat arabe, la ville internationale de Jérusalem, tout chevauche. On pense à Dantzig ! Les Arabes furieux prennent les armes, les Juifs mobilisent. Le sang a déjà coulé et les établissements israélites flambent. Qui assurera l’ordre ? Les Anglais s’en lavent les mains, et l’O.N.U. n’a pas de soldats.

 

Le Train des Secours

Un dernier mot pour signaler à nos lecteurs qui doivent l’ignorer que plusieurs trains parcourent les Etats-Unis pour recueillir avant Noël des secours pour l’Europe souffrante – Prêt-bail, plan Marshall, la politique (….) Mais ceci s’appelle charité. Un fermier de l’Arkansas, favorisé d’une récolte exceptionnelle, donne 20.000 dollars « J’offre aux malheureux, dit-il, ce que Dieu m’envoie ». Charité qui quoi qu’en disent ses ennemis, n’humilie pas les hommes. C’est le sel de la terre et le symbole de notre civilisation chrétienne. Si égarée que soit l’Europe par ses passions politiques, espérons qu’elle saluera ce geste, touchante réponse à tant de haine.

 

                                                                                  CRITON