Criton – 1947-12-20 – Réformes Monétaires

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Le Courrier d’Aix – 1947-12-20 – La Vie Internationale.

 

Réformes Monétaires

 

« Il est devenu évident, déclare M. Bidault que les efforts de l’U.R.S.S. ne tendent pas vers la paix ». C’est devant cette évidence que l’opinion mondiale est placée. Il lui a fallu trois ans pour s’en convaincre. Depuis la création du Kominform, la Russie a tout fait pour l’y aider. C’est à cette agressivité, au flot d’injures que Molotov a déversé à Londres, aux accusations et aux mensonges, que la civilisation devra son salut. Clandestin, camouflé, patelin, le bolchévisme pouvait tout ; à visage découvert apparaissent toutes ses faiblesses.

 

A Londres

La Conférence de Londres est donc morte ; si la parole n’est pas encore au canon, elle n’est plus aux diplomates. MM. Bevin et Marshall seront chez eux pour Noël, comme ils l’avaient dit. Molotov a cependant essayé, in extremis, de prolonger les entretiens. Car l’U.R.S.S. n’a pas intérêt à rompre et il se pourrait qu’il fasse de nouvelles ouvertures. Il n’en reste pas moins que l’U.R.S.S. a consolidé toutes ses conquêtes, annexé à son économie tous les pays que ses soldats ont pu occuper, le succès est total, mais elle a, par là même, rendu inévitable la guerre qui précipitera sa destruction. Un proverbe russe dit : on n’échappe pas à son destin.

 

La Réforme Monétaire en U.R.S.S.

En attendant, les Soviets se sont livrés depuis le 16 décembre à une vaste opération financière, qui au temps ancien, où la vraie démocratie n’existait pas, s’appelait la banqueroute. Le mot est hors d’usage à l’est comme à l’ouest depuis que la chose est partout réelle. Car la manipulation qui consiste, comme en U.R.S.S. ces jours-ci, à remplacer un billet de cent roubles par un de dix, revient exactement au même que de laisser comme en France circuler un billet de cent francs qui n’en vaut plus que dix en marchandises. Par ailleurs, les rentes russes sont ramenées au tiers de leur valeur, les comptes en banque de même, et suivant des modalités diverses, les avoir des collectivités. Enfin pour consoler les amputés, on inaugure la plus triste institution de la bourgeoisie pourrie : la loterie nationale !!! Ajoutons qu’au préalable, pour appuyer une réforme qu’on dit faite pour le peuple, les allocations familiales avaient été réduites de cinquante pour cent.

Qu’est-ce à dire, sinon que tous les régimes, capitalisme, socialisme, ou communisme ont recours à des solutions analogues sous la pression d’une même nécessité : « la misère ».

Mais revenons à l’histoire : l’an passé, à la suite d’une récolte défavorable, l’U.R.S.S. avait dû recourir, comme nous, à une grosse inflation, les denrées manquaient, le marché noir s’enflait comme ici. Le pouvoir d’achat de l’ouvrier baissait d’un tiers, les spéculateurs faisaient fortune comme chez nous. Au contraire, l’exceptionnelle récolte de cette année a ramené des marchandises et fait baisser les prix. Il fallait pomper le pouvoir d’achat excédentaire pour pouvoir supprimer une bonne partie du rationnement, ce que le gouvernement Russe va faire dès le nouvel an. Mais d’un seul coup, il supprime aussi presque toute l’épargne, mesure très efficace et simple et que les ministres des finances des pays bourgeois envient en secret. Mais elle n’est possible que dans une économie où le capital privé ne joue aucun rôle dans la production, et où les réactions de l’opinion sont négligeables. Grâce à l’opération, l’Etat Russe va pouvoir créer de nouveaux roubles qui vont servir à ses besoins jusqu’à ce que ces nouveaux roubles, revenus dans la poche des particuliers, puissent être pompés par l’emprunt, et ainsi de suite. C’est l’analogue de ce qu’en argot financier, on nomme un coup d’accordéon.

Mais il n’est pas sûr que le patient, le peuple Russe, accepte sans murmure. Une panique a eu lieu dans les grandes villes, le marché noir de l’or, des bijoux, des meubles, des fourrures a connu la fièvre et des prix records. Malgré les déclarations hypocrites, en Russie comme ailleurs, ce sont les pauvres que l’opération touche et même plus qu’ailleurs, car la petite épargne sous forme de billets, est celle des plus humbles. Les riches qui en Russie sont des fonctionnaires, ont des villas et des voitures, de gros traitements auxquels s’ajoutent les vols administratifs, la réforme ne les atteint guère. Disons enfin que dans tous les pays et sous tous les régimes, ces formes de brigandage financier se payent. Car même parmi les esclaves, la confiance est le seul soutien réel des gouvernements.

Puissiez-vous méditer tout cela, ô mes frères.

 

                                                                                            CRITON