Criton – 1948-01-03 – Messages de Fin d’Année

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Le Courrier d’Aix – 1948-01-03 – La Vie Internationale.

 

Messages de Fin d’Année

 

La Tactique soviétique est de ne laisser au monde aucun instant de répit. Elle concentre ses efforts sur cette période de fêtes où la trêve est de tradition ; en Grèce, en Perse et en Roumanie, trois bombes ont éclaté autour de Noël. Cependant le monde s’habitue ; les procédés des Russes deviennent familiers aux chancelleries comme au public ; à force d’effrayer, on ne fait plus peur.

 

Le Gouvernement Markos

Il y avait longtemps qu’on s’attendait en Grèce à l’avènement d’un gouvernement rebelle. Il fallait pour cela que les insurgés disposent d’un morceau de territoire et d’une ville. Mais jusqu’ici, les offensives des guérillas n’ont pas, militairement, donné grand-chose, et la République populaire de Markos ne comprendra que quelques montagnes sans autres habitants que ses bandes. Les Etats-Unis ont donné à l’événement une grande importance. Leur prestige est en jeu en Grèce. Ils y font le dur apprentissage du guêpier balkanique. Ils y laissent pas mal de dollars, mais à aucun prix ils ne permettront aux Russes de s’emparer de cette porte de la Méditerranée et de l’Orient. Ils en ont pris l’engagement avec les Anglais. Les Russes le savent, et nous avons dit ici depuis longtemps que l’affaire resterait une plaie ouverte mais non mortelle : sinon, il serait facile aux Russes, avec les moyens militaires dont ils disposent, d’enfoncer la défense des troupes de Sophoulis et de s’installer à Salonique.

 

En Roumanie

L’abdication du roi Michel était depuis son voyage en Suisse, certaine. Les Russes l’avaient conservé pour donner confiance au peuple roumain, et prévenir une révolte contre la bolchévisation rapide du pays. La chose étant faite, la Roumanie devient une république soviétique. Ce sera pour les Roumains le symbole de leur asservissement final. Que restera-t-il de ce peuple quand viendra la libération ?

 

En Perse

Il faudrait être spécialiste pour démêler les intrigues qui ont amené la démission de Ghavam Saltaneh, son arrestation annoncée puis démentie, son remplacement par Hakimi qui passe pour farouchement anti-soviétique. Les Russes ont été jusqu’ici plus prudents dans cette direction qu’en Europe. C’est le seul point où ils ont reculé depuis la fin de la guerre. Une reprise de l’agitation en Azerbaïdjan et la rupture possible des relations diplomatiques entre l’U.R.S.S. et la Perse semblent indiquer une offensive. Les Iraniens ne paraissent guère effrayés. C’est qu’ils ont reçu de sérieuses garanties des Etats-Unis.

 

Les Relations Anglo-Américaines

Le dernier discours de Bevin s’efforce de corriger la fâcheuse impression laissée il y a quelques mois en Amérique à la suite du voyage de Clayton par la diatribe contre les « prêteurs d’argent ». On a compris des deux côtés de l’Atlantique que la collaboration étroite des pays anglo-saxons était vitale pour l’un et l’autre. Sir Stafford Cripps a été pour beaucoup dans le rapprochement et il a dissipé un peu de la méfiance de Washington à l’endroit du travaillisme britannique. Dans le parti même, un récent débat entre ténors de l’extrême gauche, le réformiste Crossman et le communisant Iliacus, a montré qu’à part ce dernier et une vingtaine de ses amis parlementaires, le bloc anglo-américain en face des Soviets était une nécessité indiscutable et que la politique d’équilibre entre les deux Puissances avait vécu. Qu’il fallait enfin, si regrettable que cela soit politiquement et moralement, constituer avec la France une alliance à trois, seule garantie possible de la paix du monde, si cette paix peut être sauvée. Le réalisme de Crossman a fait grosse impression dans les rangs travaillistes et l’opposition à la politique Bevin est désormais négligeable. A Washington par contre, on voudrait, devant la gravité des circonstances, avoir affaire à un Gouvernement élargi qui représente toute l’Angleterre et l’engage, où par conséquent Churchill serait présent. On y viendra, à petits pas.

 

Le Message Pontifical

Le message de Noël du Souverain Pontife a frappé par la tristesse du ton et les sombres prévisions qu’il dévoile. Dans toute la chrétienté et particulièrement aux Etats-Unis, on a été surpris de ne pas entendre les mots d’espoir et de réconfort qu’on attend, comme un rite, de la bouche du Pape à Noël. C’est évidemment  que la menace qui pèse sur la civilisation chrétienne qui, comme l’a dit Pie XII, est qu’on le veuille ou non, la civilisation tout court, est la plus grave que le monde ait connue depuis le V° Siècle. Pour nous, Français, l’hitlérisme et le fascisme nous paraissaient un danger plus immédiat. Le Vatican, au contraire, voyait dans ces maux mortels pour nous, un monde avec lequel on pouvait composer et attendre. Car, à Rome, la durée n’a pas la même dimension qu’ailleurs. Avec Moscou, il n’y a pas, pour la chrétienté, de trêve ni de compromis, et ce qui est détruit par les Russes en Europe centrale, l’édifice pieux des siècles, l’est définitivement. Par-dessus tout, ce qui effraie Pie XII, c’est le mensonge, « la suppression de tout sens du vrai et du faux, devenu le moyen tactique de former l’opinion, de la faire servir à des fins politiques ».

 

                                                                                  CRITON