Criton – 1950-04-15 – Problèmes en Balance

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Le Courrier d’Aix – 1950-04-15 – La Vie Internationale.

 

Problèmes en Balance

 

C’est toujours le malaise de la politique américaine qui préoccupe l’opinion. La ligne suivie par le président Truman nous apparait plus clairement qu’au citoyen des Etats-Unis en proie à une anxiété, à notre avis excessive, et qui voudrait se sentir gouverné selon un plan clairement défini, comme si une action politique ne devait pas, pour être efficace, être toujours en partie cachée et mouvante. C’est un des inconvénients de cette diplomatie sur la place publique qui a coûté si cher aux démocraties.

 

L’Action du Président Truman

Le Président, allant au-devant des attaques, a pris deux mesures importantes : il a nommé Gordon Gray au soin de chercher les moyens d’équilibrer la balance commerciale des Etats-Unis et de combler le déficit de six milliards de Dollars des nations bénéficiaires de l’aide Marshall. Il est évident que ni le point quatre (investissements américains dans les pays arriérés), ni les prêts de la banque internationale ne suffiront.

L’Union européenne de paiement, d’autre part, sera plutôt de nature à restreindre les achats du nouveau bloc économique aux Etats-Unis, ce qui va à l’encontre du but visé. Il faut également éviter que tous les Etats fassent comme ceux du bloc Sterling qui ont réduit leurs commandes aux Etats-Unis de 700 millions de dollars. L’accroissement des ventes des pays européens aux Etats-Unis se heurte à des difficultés : non seulement les barrières douanières que les Américains vont essayer d’abaisser, mais aussi les habitudes du public qui boude les marchandises étrangères.

Il y a un autre moyen qui sera sans doute tenté : ouvrir aux exportateurs européens des marchés nouveaux dans des pays qui peuvent gagner des Dollars avec leurs propres produits. Cela évidemment gênera les Sociétés américaines, qui opèrent dans ces régions, mais sera plus acceptable qu’un afflux de marchandises européennes aux Etats-Unis mêmes, à supposer que cela soit possible. Il y aurait encore un autre moyen : l’élévation du prix de l’or, mais cela favoriserait le bloc Sterling et les Russes. Le problème est extrêmement complexe et difficile, mais le président Truman parait décidé à l’affronter.

 

La Nomination de M. Foster Dulles

La seconde mesure d’ordre politique a été la nomination de M. Foster Dulles, représentant de l’opposition républicaine en matière extérieure, comme adjoint à M. Acheson, ce qui pourrait désarmer les adversaires de celui-ci et restaurer la politique bipartite : reste à savoir si les idées de M. Dulles concorderont avec celles d’Acheson, ce qui, jusqu’ici, n’est pas évident.

 

La Question d’Indochine

De ce côté aussi l’opposition des Républicains reprend force. On pensait que l’aide au Vietnam et aux troupes françaises irait aisément. Mais il est presque incroyable de voir un homme aussi sérieux et écouté que Walter Lippmann charger à fond contre Bao Daï et l’action de la France, pour proposer de remettre le problème entre les mains de l’O.N.U. paralytique ,et charger d’une médiation en Indochine l’Inde et le Pakistan ! Le préjugé anti-colonialiste a la vie dure aux Etats-Unis. M. Lippmann, poussé par la passion partisane, reprend tous les arguments des isolationnistes et préconise un repli américain en contradiction complète avec la diplomatie totale d’Acheson qu’il semble poursuivre d’une haine particulière. La politique préconisée par Lippmann mène tout droit à Pearl Harbour.

 

La Question Allemande

La réunion des trois ministres Acheson, Bevin et Schuman aura lieu le 12 mai. Auparavant, Acheson s’arrêtera à Paris. Il s’agira d’incorporer économiquement et politiquement l’Allemagne de Bonn à l’Europe et de renforcer la position d’Adenauer dont les interviews sensationnelles ne paraissent pas avoir déplu à Washington, s’il ne les a pas inspirées.

En fait, il s’agit d’ouvrir les marchés de l’Est européen aux marchandises allemandes, ce qui gêne les Anglais qui les voudraient pour eux ; d’augmenter la production allemande d’acier qui atteint le chiffre autorisé, ce qui inquiète les Français et les Belges ; de mettre fin à l’état de guerre encore juridiquement existant entre l’Allemagne et les Alliés, et de proposer un plan d’unification de l’Allemagne pour faire pièce aux Soviets qui se préparent à signer la paix avec leurs suppôts dans la zone orientale.

Les Américains iront-ils jusqu’à proposer que les Allemands aient une représentation diplomatique propre et accèdent d’emblée à la « Gleichberechtigung », égalité des droits qui marquerait la fin de l’état de vaincu ? Il n’est pas jusqu’au réarmement allemand qui ne soit à l’ordre du jour, malgré les démentis. Est-ce aller trop vite en besogne ? Il y a pour et contre des arguments solides qui rendent le choix difficile. Faut-il craindre enfin que l’Allemagne insatisfaite se tourne vers les Soviets ?

 

Le Danger Soviétique

Nous ne voudrions pas paraître en contradiction avec nous-mêmes en disant qu’il ne faut pas passer d’un extrême à l’autre et après avoir, des années méconnu l’énorme péril représenté par le bolchévisme, en exagérer aujourd’hui la puissance. Voici qu’on nous peint l’U.R.S.S. maîtresse de l’Europe centrale, ce qui est méconnaître la force de l’opposition clandestine dans ces pays – disposant de la Chine, ce qui est inexact, – armée de la bombe atomique, ce qui n’est pas sûr – et prête à fondre sur Tito, ce qui n’est pas fait – et à envoyer 500.000 jeunes communistes marcher sur Berlin le jour de la Pentecôte, ce que les Soviets se seraient gardés d’annoncer s’ils en avaient eu l’intention.

Les difficultés de l’U.R.S.S. sont énormes. Des déclarations de ceux qui en viennent, et il en passe chaque jour, des déclarations même de la presse russe en proie actuellement à l’autocritique, il ressort trois choses : le moral de l’armée rouge dans son ensemble est des moins sûrs. Le régime est haï et combattu dans tout l’Ouest et le Sud de la Russie. Le désordre, les prévarications et le sabotage sont pires en U.R.S.S. actuellement que dans les pays d’occident où opère la cinquième colonne. A notre avis, une aventure militaire de la part de l’U.R.S.S. serait plus hasardeuse aujourd’hui qu’elle ne l’était en 47 pour des raisons plus morales que matérielles. Ce qui ne nie pas le danger, mais permet de le mesurer.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-04-08 – Politique et Intérêts

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Le Courrier d’Aix – 1950-04-08 – La Vie Internationale.

 

Politique et Intérêts

 

Le moment présent est caractérisé par un déchaînement des passions politiques plus nocives et plus meurtrières qu’à l’ordinaire. Derrière le rideau de fer ce ne sont que procès, déportations, suicides, en Tchécoslovaquie surtout où la résistance à l’oppresseur est vive. Violences en France et en Italie sur ordre de Moscou. En Belgique, c’est la question royale, si futile en soi, qui alimente les passions et fait couler le sang. En Angleterre, où la démagogie n’existe pas, Conservateurs et Travaillistes perdent la mesure. Enfin, une campagne de critiques et de discrédit assaille le président Truman et ses collaborateurs pour le plus grand dommage de l’action politique.

 

La Politique aux Etats-Unis

Aux Etats-Unis donc, le sénateur républicain McCarthy mène le jeu. D’autres plus ou moins visibles, l’animent jusque semble-t-il le général Eisenhower.

Les Etats-Unis ne sont pas défendus. Un Pearl Harbour russe est possible. Acheson a perdu la face en Chine ; Truman a livré l’Europe à Staline à Postdam. Des fonctionnaires du State Department sont des espions soviétiques, etc…. Jessup, Lattimore sont cités devant des commissions d’enquête ; des gens honorables qui ont eu jadis des sympathies pour l’extrême-gauche, se suicident ; les ministres sont sur les dents, alors qu’il leur faudrait, pour étudier les problèmes actuels et s’informer correctement, une quiétude absolue. Qu’y a-t-il là-dessous ? Une affaire de tarifs douaniers.

 

Le Plan Truman après 52

Si les Etats-Unis veulent en 1952 que l’Europe se suffise, il faut qu’elle trouve des Dollars pour acheter aux Etats-Unis et pour cela il faut qu’elle leur vende ; que les producteurs américains consentent à laisser entrer les marchandises européennes à bas tarif et que le public les achète en place de celles qu’ils fabriquent, sinon il faudra continuer le plan Marshall ou laisser l’Europe se tirer d’affaire sans les Etats-Unis, ce qui ruinerait l’exportation américaine et bon nombre de ses industries.

Tout le monde en Amérique le comprend, mais personne ne veut être sacrifié. Cependant, le président Truman élabore un plan détaillé pour aider l’Europe après la fin du Plan Marshall en ouvrant les Etats-Unis aux marchandises européennes. Tous les grands intérêts sont alertés.

 

L’Union Européenne

Ce qui empêche de faire l’Europe, ce n’est pas seulement la mauvaise volonté des Britanniques, ce sont surtout des raisons analogues. Si par exemple, les fabricants de savon installés à Marseille pouvaient envoyer en franchise leurs produits aux Etats-Unis, cela suffirait à la France pour boucher en bonne partie le trou de son déficit en Dollars ; si la carte industrielle de l’Europe était remaniée de façon que chaque industrie spécialisée fournisse l’ensemble de la communauté à l’endroit où elle serait le mieux placée économiquement pour cela, l’Europe serait faite ; le politique suivrait l’économique.

Plus d’autarcie possible, partant plus de barrières douanières, plus d’obstacle à une législation commune : mais il y aurait trop de sacrifiés, un chômage temporaire, des intérêts en périls et l’on continuera à discuter, à procéder par tâtonnements et demi-mesures comme la libéralisation des échanges qui fera en définitive plus de victimes que des changements radicaux.

C’est d’ailleurs l’agriculture plutôt que l’industrie qui résiste. Ce sont les fermiers américains qui veulent qu’un milliard de leurs produits soient incorporés à l’aide Marshall ; ce sont les agriculteurs allemands qui ont fait obstacle à l’union douanière avec la France ; ce sont les producteurs agricoles de chez nous qui redoutent la concurrence italienne. On ne saurait leur en faire grief ; l’agriculture n’a pas la souplesse de l’industrie. Il ne faudrait pas toutefois que tout échouât, pour cela le prix des transports par l’incidence de l’impôt assure à l’agriculteur une protection relative et la concurrence doit jouer dans tous les domaines, même s’il doit y avoir des perdants.

 

A Strasbourg

La place nous manque pour exposer les vicissitudes compliquées des relations entre l’assemblée consultative et le Conseil des Ministres.

Fait-on des progrès ? Les avis sont partagés. Les Anglais freinent ; les Italiens poussent ; les Français hésitent. Voici la Sarre et l’Allemagne de Bonn invitées sans les incidents qu’on redoutait. Apporteront-elles un renfort décisif pour décider les gouvernements à renoncer à une part de la souveraineté nationale au profit du Conseil de l’Europe ? Tout est là. Le jour où ce conseil ne sera plus seulement une assemblée d’orateurs et d’experts sans pouvoir, où il pourra imposer sa volonté aux Etats respectifs, l’idée européenne aura pris corps. Mais les Ministres responsables voient que le premier pas franchi, le mouvement ne pourra plus être limité, que les conséquences sont incalculables.

 

L’Albanie

Curieuse histoire : l’Albanie coincée entre Tito et la Grèce, reste en principe le dernier satellite des Russes sur l’Adriatique. Coupée de l’U.R.S.S., celle-ci jusqu’ici la ravitaillait tant bien que mal. Mais récemment, Hodja, venu à Moscou, reçut l’ordre de se débrouiller seul ; il se tourne vers l’Italie ; ventre affamé est sans rancune. En réalité, l’Albanie aux abois est une proie tentante pour Tito qui n’aurait qu’un geste à faire. C’est ce que les Russes attendent pour l’écraser. Mais Tito a éventé le piège et aussi les Américains, et les Albanais meurent de faim.

 

La Ligue Arabe

Une histoire amusante pour terminer : on a fini par savoir  – ce que savaient nos lecteurs – que lorsque l’Egypte l’an passé, attaqua Israël et essuya une défaite mémorable, le rôle d’Abdullah de Transjordanie n’était pas très clair. On soupçonnait qu’il était de connivence avec les Juifs et que les Anglais étaient derrière, ravis de donner une leçon aux Egyptiens qui les ennuyaient fort au Soudan et à Suez. Mais Abdullah a des ennemis, et en particulier le grand Mufti de Jérusalem qui a dévoilé l’histoire et constitué avec l’aide des Egyptiens un gouvernement dissident de la Palestine arabe à Gaza. Il y a bien eu aussi quelques aviateurs anglais abattus par les Israéliens pour camoufler l’affaire ; toujours des victimes innocentes.

En attendant, la Ligue Arabe est en plein désarroi, et les querelles de famille deviennent aiguës. Les Anglais font des avances à Israël, mais les Français, mieux en cour, cherchent une revanche à leurs déboires en Syrie. L’Orient est toujours le même.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-04-01 – La Chine et la Livre

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Le Courrier d’Aix – 1950-04-01 – La Vie Internationale.

 

La Chine et la Livre

 

Ni dans les faits, ni dans les tractations on n’observe d’évolution appréciable. L’activité des Allemands pour reprendre, à la faveur de l’antagonisme Est-Ouest, une place en Europe, le reflux de l’agitation communiste en France et en Italie, les difficultés de l’U.R.S.S. en Tchécoslovaquie, enfin et surtout le grignotement de la Chine par la Russie, voilà les points d’intérêt.

 

Russie et Chine

La presse mondiale, sans exception, et en apparence du moins, les chancelleries se sont trompées sur la tactique soviétique en Chine. La victoire de Mao Tsé Tung, son voyage à Moscou, le traité dit « d’alliance », c’était, croyait-on le triomphe du Communisme et le début d’une collaboration parfaite entre les deux dictateurs, le point de départ d’une conquête de l’Asie au nom et par le moyen d’une idéologie commune. Nous n’avons cessé de montrer qu’il en est autrement, et les faits le prouvent à l’évidence.

Les Soviets, instruits par leurs précédents échecs, savent bien qu’une Chine forte et unie ne tarderait pas, quel que soit son chef, à jouer d’une politique d’équilibre entre l’U.R.S.S. et les U.S.A. : que le communisme qui s’y installerait n’aurait de commun que le nom avec le régime soviétique. Il n’est pas davantage possible pour l’U.R.S.S. de traiter la Chine en satellite et d’y installer un Rokossowski. Dès lors, le plan est clair : tout en affirmant leur solidarité avec la révolution chinoise, les Russes, une fois les Nationalistes éliminés du continent, non seulement n’ont pas aidé Mao Tsé à se tirer des difficultés immenses, mais tout au contraire, ont rendu sa position plus précaire en multipliant les conditions de l’anarchie intérieure.

Grâce à ce chaos, les Russes poursuivent la mainmise sur les trois-quarts de la superficie de l’ancien empire céleste. Mettant à profit le désordre monétaire des derniers mois, ils ont drainé vers la Mandchourie toutes les réserves alimentaires de la Chine centrale et méridionale. Il en résulte aujourd’hui une famine, la plus terrible de toutes celles que la Chine a connues récemment et qui touche 40 millions d’hommes ; tandis que Tchang-Kaï-Chek, réarmé par les Américains, coule les jonques de ses adversaires, bloque les ports et détruit les entrepôts, les usines et les voies ferrées de la zone Shanghaï-Canton, les Russes n’ont jusqu’ici envoyé ni un bateau, ni un avion pour permettre à Mao Tsé de se défendre. Pendant ce temps, l’U.R.S.S. use de sa tactique habituelle, et après avoir traité séparément avec les soi-disant « représentants » du Sin Kiang, crée des sociétés mixtes comme en Hongrie et en Pologne pour l’exploitation des richesses minières et pétrolières de ce vaste pays.

Après la Mandchourie, les deux Mongolies, le Sin-Kiang, demain le Tibet passera à l’U.R.S.S. qui pourra alors allonger un tentacule pour prendre à revers l’Inde et la Birmanie, l’idéologie n’est là qu’une façade pour camoufler la plus systématique et la plus réussie des conquêtes. Autre preuve : les Russes interdisent aux navires chinois de pénétrer à Daïren et à Port-Arthur, leur fermant ainsi la porte maritime de la Mandchourie qui en théorie appartient toujours à la Chine. Cependant avec la même habileté, les Russes se prémunissent contre un retournement de Mao Tsé et la tentation d’un nouveau Titisme, peut-être même un rapprochement avec les Etats-Unis. Ils envoient des techniciens en nombre et de petits détachements spécialisés de militaires qui font mine de préparer la défense de la Chine du Sud contre une attaque Nationaliste, mais en fait ont mission de contrôler les industries et les voies de communications. Ce n’est pas sans raison non plus que Staline a retenu Mao Tsé deux mois à Moscou. Pendant ce temps, la situation évoluait à Pékin et ailleurs, et le Chinois s’est trouvé à son retour, devant une conjoncture singulièrement aggravée. Ce qui n’empêche pas d’ailleurs qu’en principe, l’alliance subsiste, quand il s’agit de pousser les Chinois vers le Sud-Est, de s’en servir pour aider Ho Chi Minh et faire agir les organisations secrètes chinoises dans toute cette partie de l’Asie.

 

La Livre et le Dollar

A côté de la guerre froide, n’oublions pas la guerre sourde du Dollar et de la Livre, plus subtile encore que la politique sino-russe. Les Anglais sentent que leur position est très affaiblie par la conjoncture électorale et l’incertitude du sort des Travaillistes. Aussi, devant l’imminente réalisation de l’accord de paiements intereuropéens essayent-ils de faire, comme aux Etats-Unis une politique bipartisane devant ce problème qui intéresse autant la Cité que le Labor.

Le « Times » s’est expliqué clairement là-dessus :

1° L’Union européenne des paiements va miner le prestige de la Livre et faire passer une grande part des règlements de cette monnaie dans la monnaie de compte clearing qui sera en fait sous la dépendance du Dollar. D’abord les balances créditrices en Dollars de la Suède, de l’Italie et éventuellement d’autres seront utilisées pour combler des déficits et transformeront, contre l’Angleterre, une dette bloquée en une dette mobilisable qui pèsera sur la stabilité de la Livre ;

2° Si un pays, comme c’est le cas présent, veut se débarrasser de ses surplus pour acquérir des devises fortes, c’est la Livre qui en fera les frais. Enfin et surtout, les paiements courants ne se feront plus en Livres mais par l’intermédiaire de l’Union et la Livre comme monnaie internationale sera peu à peu éliminée. Tout cela est fort clair, mais comment résister tant qu’on ne peut se passer de l’aide Marshall ?

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-03-25 – Réalités et Chimères

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Le Courrier d’Aix – 1950-03-25 – La Vie Internationale.

 

Réalités et Chimères

 

En l’absence de faits importants, il est intéressant de suivre l’évolution des grands courants d’idées qui agitent l’opinion.

C’est aux Etats-Unis, le malaise grandissant devant l’impuissance de tout moyen diplomatique pour amener l’U.R.S.S. à composition ; en Angleterre, la lutte de plus en plus âpre entre le travaillisme déclinant, et les conservateurs prêts à donner l’assaut final. C’est aussi le dialogue franco-allemand, les extravagantes propositions d’Adenauer qui répondent cependant à des inquiétudes réelles et à des aspirations justifiées.

 

La Politique Intérieure américaine                                              

Celui qui voit les choses de loin est un peu étonné de l’hostilité que rencontre M. Acheson, et des critiques d’hommes aussi pondérés que Walter Lippmann. Tout sert contre lui, même ses anciennes relations avec Alger Hiss (car aux Etats-Unis, ils ont eux aussi « l’affaire »). La politique d’Acheson est pourtant inattaquable. On lui reproche, tantôt d’être conciliatrice à l’extrême et même pro-soviétique, tantôt d’être incapable d’initiative susceptible d’amener une détente. En réalité, chacun sait qu’il n’y a rien à faire et que les « sept points » d’Acheson sur lesquels une conférence de paix trouverait une base de discussion, ne sauraient être admis par l’U.R.S.S.

En réalité, les Américains angoissés devant l’inévitable qui s’approche, souffrent de n’être dirigés que par des hommes de peu d’envergure, comme si de grands hommes y pouvaient quelque chose et n’étaient pas capables plutôt de tout gâter. Mais les foules sont ainsi ; devant le danger, elles veulent un maître qui agisse, même s’il doit les mener au tombeau.

 

La Lutte Intérieure en Angleterre

La lutte entre les deux moitiés du peuple anglais a pris un caractère pathétique. La moitié qui veut conserver ses privilèges et qui, par un singulier retour des choses, est aujourd’hui la masse dite des « travailleurs », est la masse dont le rôle est de solder la facture sous forme d’impôts.

Le sol craque sous les pas des Travaillistes. La dévaluation a eu peu de résultats favorables sur les exportations vers la zone Dollar qui sont en régression pour février, et l’application des lois sociales, en particulier l’assistance médicale gratuite, entraîne des dépenses fabuleuses et un déficit impossible à chiffrer à l’avance, d’ores et déjà de 300 milliards. On s’attend à ce que le budget de Sir Stafford Cripps soulève des tempêtes.

L’Angleterre, en proie à des difficultés de toutes sortes après une guerre épuisante, s’est offert un système de bien-être social qui coûté à la masse des Anglais plus de sacrifices qu’elle ne comporte d’avantages, car les lois sociales en Angleterre ne sont pas comme chez nous, destinées à établir une superfiscalité en faveur de l’Etat, de ses privilégiés et de profiteurs adroits. C’est vraiment une assurance du berceau à la tombe. Mais à supposer que cette sécurité ne soit pas une illusion en cette vallée de larmes, c’est un luxe que seule une Société prospère et débordant de richesses pourrait s’offrir. Il est heureux que les Anglais en aient fait l’expérience car leur exemple est concluant.

 

La Fusion Franco-Allemande

La première interview d’Adenauer qui proposait une fusion Franco-Allemande faisant pendant à la proposition Churchill de 1940 avec double nationalité et parlement commun, avait été prise par les gens sérieux comme une plaisanterie adroite mais un peu forte. On voit d’ici un parlement Franco-Allemand. Mais le chancelier Adenauer a répété ses propositions afin que l’opinion secouée et curieuse soit obligée de penser le problème. Le gouvernement français a répondu avec sympathie et modération, comme il convenait. Si la fusion Franco-Allemande est pour des temps meilleurs (ou pires), un rétablissement progressif et lent de la coopération entre les deux pays doit être constamment recherché et réalisé. Ces propos sensationnels ont eu un avantage…, celui même que cherchait Adenauer : effacer la mauvaise impression produite par l’affaire Sarroise, dont on a cessé de parler.

Il y a cependant des esprits utopiques et généreux que cette idée de bloc Franco-Allemand enthousiasme ; ce sont sans doute les mêmes qui étaient emballés par la proposition Churchill, qui d’ailleurs eut été pour la France, d’un point de vue strictement matériel, une excellente affaire. Ce ne serait pas le cas d’une union Franco-Allemande.

A-t-on pensé à ce que serait la simple ouverture de nos frontières à l’invasion de ces millions de chômeurs peu exigeants et travailleurs venant en compétition avec notre main-d’œuvre ? Sous une forme pacifique et amicale, la conquête de la France ne tarderait pas. Il suffit de voir ce que le dynamisme germanique fait en ce moment : la conquête à pas de géant des marchés extérieurs malgré les difficultés d’approvisionnement en matières premières, les chicanes des occupants, la rareté du crédit, pour imaginer comme seraient écrasés nos entreprises vieillies et notre travail nonchalant. Rongée, ruinée et paralysée par la politique, la France comme l’Angleterre est obligée de se protéger de la compétition de ses voisins. Ce qui, à la longue comme on le verra, est illusoire.

 

L’Indochine

L’Indochine a pris dans la guerre dite froide, une valeur symbolique. Les succès des forces Franco-Vietnamiennes dans le Delta tonkinois a fait impression sur les Américains, et les démonstrations de l’aviation Américaine au-dessus des territoires non libérés, sur les Vietnamiens. Les Etats-Unis ont accepté le challenge et l’opinion approuve. Les émeutes de Saïgon n’y changeront rien, bien au contraire.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1950-03-18 – Diplomatie Totale

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Le Courrier d’Aix – 1950-03-18 – La Vie Internationale.

 

Diplomatie Totale

 

Sous ce nom de diplomatie totale, Acheson désigne un plan destiné dans l’ordre politique à coordonner les efforts des pays libres pour s’opposer à l’impérialisme soviétique, dans l’ordre économique à remédier aux déséquilibres et aux contradictions internes sur lesquels a buté le plan Marshall. Le principal obstacle est la résistance du bloc sterling qui ne peut survivre qu’en vase clos. La lutte, tantôt ouverte et tantôt sourde, entre Américains et Anglais est entrée dans une phase aigüe avec la bataille du pétrole dont nous avons récemment parlé. Un nouvel incident vient de les opposer en Allemagne.

 

Les Négociations Anglo-Allemandes

Au moment où les Etats-Unis s’efforçaient de rendre les monnaies européennes convertibles et de constituer un clearing multi-latéral, les Anglais négociaient avec Bonn un traité de commerce d’une grande ampleur établi sur une base Sterling contre Mark excluant toute convertibilité avec les autres monnaies. Les Allemands pour qui ces accords présentaient de gros avantages avaient accepté. Mais les Américains sont intervenus. Ce traité eut mis à bas toute leur politique. Les négociations ont été interrompues.  On a cherché à tenir l’incident secret : on l’a même démenti officiellement. Mais le fait demeure : les Anglais menacés de perdre 150 millions de dollars du plan Marshall, déjà réduit pour eux à 600, ont remis à plus tard la conclusion de leurs négociations commerciales avec l’Allemagne.

 

La Visite du Président

Affaibli et menacé à brève échéance, harcelé par l’opposition et les difficultés ouvrières au sujet des salaires, le gouvernement Attlee n’a plus d’appui non plus dans les Dominions, qui ont tous répudié le socialisme. Une nouvelle crise économique et financière se dessine dont la gravité n’échappe à aucun des partis britanniques. D’autre part, le nationalisme étroit de Bevin l’avait brouillé avec l’Italie, et compromis les relations avec la France et la Belgique. D’où la tentative de réchauffer la solidarité anglo-continentale, tant par des manifestations populaires que par des concessions de détails dans l’ordre économique, libéralisation des échanges ; dans l’ordre politique, appui à la France dans l’affaire sarroise et en Indochine.

Malgré ces efforts, on voit de plus en plus les continentaux suivre les directives de Washington : que l’Angleterre y participe ou non, l’Office des paiements internationaux fonctionnera sous peu. Acheson s’efforce de persuader le « Big Business » de laisser pénétrer les marchandises européennes aux Etats-Unis par l’abaissement des barrières douanières. Enfin et surtout, sentant le vent souffler vers la droite, le président Truman a résolument pris parti dans ses dernières manifestations pour une politique de collaboration avec le monde des affaires et une sauvegarde jalouse de la libre entreprise.

La visite du président Auriol à Londres, et les conversations Bevin-Schuman qui l’ont accompagnée, ne peuvent rien changer aux faits : la défense de la monnaie britannique s’oppose au progrès économique et mettra sans cesse en conflit les intérêts du bloc Sterling avec ceux des autres pays. Ces conflits pourront avoir sur le plan politique des répercussions fâcheuses ; elles en ont eu déjà quand l’Angleterre a cherché à s’assurer coûte que coûte des débouchés commerciaux à l’Est, aidant ainsi le bloc soviétique.

La défense du monde occidental risque d’être compromise. Pour survivre, il faut que le monde libre s’unisse complètement et sans réserve dans tous les domaines. Paul Raynaud l’a lumineusement exposé aux Etats-Unis. Il faut pour cela que la Cité renonce à ses privilèges financiers ; les événements l’y forceront.

 

La Collaboration Franco-Américaine en Indochine

Nous devons une grande reconnaissance à Staline qui, par son alliance d’ailleurs plus apparente qu’effective avec Mao-Tsé-Tung, nous permettra sans doute de redresser en Indochine une situation qui laissait peu d’espoir.

Après la tournée de Jessup et sa visite à Paris, il ne fait plus de doute que le Viet Nam va recevoir une aide économique et militaire considérable et que les Etats-Unis ont, après bien des hésitations, engagé leur prestige dans la défense de l’Indochine ; à moins de risquer la guerre totale, les communistes ne peuvent plus espérer vaincre.

Il est bien évident que la politique française et la politique américaine vont se trouver de plus en plus liées. Appuyés dans notre politique sarroise et indochinoise, largement soutenus financièrement, et par le Plan Marshall, le prêt au Viet Nam, et les applications du 4ème point Truman, nous ne sommes guère en mesure de mécontenter Washington pour sauver le prestige de la Livre qui ne nous favorise en rien, bien au contraire.

 

Problèmes Economiques

Une controverse de la plus haute importance et qui illustre bien l’évolution présente des idées tourne autour du rapport des experts de l’O.N.U. sur le chômage. Le plein emploi pour les experts est le but primordial auquel doit tendre la politique de l’Etat : Supprimer le chômage, stabiliser les prix à la manière du travaillisme paraît à ces économistes l’idéal de la société moderne. Le rapport a soulevé de vives protestations, et le président Truman lui-même a eu le courage de dire :

« Un certain volume de chômage tel que le présent aux Etats-Unis est supportable. C’est une bonne chose que la recherche du travail se poursuive en tous temps. Cela est sain pour l’économie de la Nation. »

Autrement dit, un volume modéré de chômage est le signe et la rançon d’une société libre. Seuls les pays totalitaires peuvent le supprimer en obligeant les travailleurs à s’employer où et comme l’Etat l’exige. De même, les fluctuations des prix révèlent que les consommateurs se portent vers les marchandises qu’ils préfèrent, et non celles qu’on leur impose, et disposent à leur gré de l’argent qu’ils gagnent. Le Mythe de l’ « Etat providence » est en recul.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-03-11 – Printemps

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Le Courrier d’Aix – 1950-03-11 – La Vie Internationale.

 

Printemps

 

Le printemps est la saison des alarmes, des paniques, des dépressions économiques et boursières. Souhaitons qu’il faille attribuer à la saison l’ensemble des signes défavorables qui nous parviennent.

 

Les Pronostics du Comité International

Le « Comité international pour l’étude des questions européennes », où collaborent des augures éminents comme Lord Vansittart, Van Zeeland et Paul Reynaud, d’ailleurs toujours pessimistes, dresse un tableau des activités et des plans du Kominform à la veille d’une action de grande envergure.

La conquête de l’Asie serait organisée à partir de Tachkent en Turkestan pour le Tibet et l’Inde, à Canton et à Bangkok pour l’Indochine et l’Asie du Sud-Est, à Vladivostok pour la Corée, à l’Azerbaïdjan pour le Moyen-Orient. De là, l’U.R.S.S. passerait en Afrique où le centre d’Addis-Abeba rayonnerait en toutes directions : le Congo belge où sont les mines d’uranium et l’Afrique occidentale anglaise et française où les troubles ont déjà préparé le terrain.

Il est certain que cette vaste organisation existe et qu’elle se meut, et que des désordres synchronisés pourraient affaiblir singulièrement les moyens de défense déjà précaires des puissances occidentales, mais que l’heure H soit proche, cela est une autre affaire.

 

Mgr Spellman à Rome

Plus troublantes sont les déclarations du Cardinal Spellman, archevêque de New-York après un séjour à Rome et des entretiens avec Pie XII. Au Vatican, on sait voir, on est informé, on garde la mesure ; mais aussi le péril, s’il existe, est proche. Si Tito était écrasé, les Soviets seraient à Trieste. On souffre à Rome de l’implacable persécution du Catholicisme dans les pays soumis à Moscou. On suit les préparatifs militaires des Soviets avec anxiété, et on parait craindre le pire.

 

A Washington

C’est aussi le sentiment de Washington. Comme il n’est pas question de se battre pour Tito, et que les Américains ne tiennent pas à prendre parti pour un bon communiste contre un mauvais alors qu’il n’y a en réalité aucune différence entre eux sinon leur antagonisme, les Soviets savent de ce fait qu’une action rapide et brutale de leur part ne provoquerait pas une guerre mondiale. Ce qu’ils ont hésité à faire l’an passé, il se peut qu’ils l’entreprennent cet été. Tito d’ailleurs, à ses discours, paraît inquiet. Cependant, si leur blitz en Yougoslavie, du genre de l’invasion éclair d’Hitler en 41 n’amenait pas la guerre, il la rendrait inévitable. Car ce coup de force enlèverait toute chance d’accord ultérieur, si tant est qu’il en reste, et surtout soulagerait devant l’opinion mondiale les Américains de tout scrupule pour frapper à leur tour au jour où ils le jugeraient bon.

 

L’Affaire Fuchs

Ce qui a démoralisé le public, ce sont les révélations de Fuchs. Les secrets atomiques ont été complètement livrés à l’U.R.S.S. qui a gagné ainsi 2 ans dans la course aux armements. Cette affaire est pour l’Angleterre un coup dur ; la légèreté avec laquelle cet allemand, communiste notoire dont le père réside en zone orientale, avait été mis au fait de tous les secrets, et que ce soient les Américains qui ont découvert la fuite, écartera dans l’avenir les britanniques des arcanes de la stratégie comme de la technique scientifique américaine. Ils rejoindront les Français dans la même suspicion ; et il est peu probable que le maréchal Montgomery devienne le chef de la défense européenne. On a émis l’hypothèse très vraisemblable que ce sont les Soviets eux-mêmes qui ont dénoncé Fuchs aux Américains pour diviser les deux pays.

 

Les Accords Franco-Sarrois

Malgré l’appui formel des Anglo-Saxons aux traités Franco-Sarrois, les Allemands ont encore rugi. « Nouvelle Alsace-Lorraine » a dit Schumacher, Socialiste nationaliste. Adenauer, pour ne pas être débordé, avait pris les devants et protesté alors que l’encre des accords n’était pas séchée.

Ces accords Franco-Sarrois préparent cependant l’autonomie de la Sarre sans présager des dispositions du traité de paix. A notre avis, toutefois, il eut été plus habile de se montrer plus libéral. Il n’était pas nécessaire de s’assurer pour cinquante ans la disposition du charbon sarrois, car il est probable que, bien avant ce terme, l’herbe poussera sur le carreau des mines parce que d’autres sources d’énergie auront remplacé la houille. N’aurait-on pu laisser à la Sarre la faculté d’avoir une représentation diplomatique, comme le Luxembourg, et au lieu de garantir d’autorité la sécurité du territoire – ce qui ne signifie pas grand-chose – n’aurait-on pu l’assurer par un traité militaire d’assistance ? Tout cela ne coûtait rien et eut accru l’intérêt des Sarrois pour l’indépendance.

Il est toujours préférable d’accorder par avance ce qu’on sait qu’on devra céder un jour, pour n’avoir pas à reculer devant des récriminations légitimes. Toute notre politique allemande depuis 1918 fut faite d’exigences impossibles et de retraites progressives. Même erreur en Indochine. On se cramponne à l’intenable pour mieux capituler.

 

En Extrême-Orient

Les Etats-Unis font preuve d’activité et de résolution. Mission américaine en Indochine, démonstrations navales et aériennes à Saïgon, prêt au Viet-Nam. L’internationalisation du problème Indochinois est chose faite. Un appui très énergique à cette politique de défense du Sud-Est asiatique est venu d’Australie par la voix de M. Spender le nouveau ministre. Par ailleurs, l’aviation et la flotte de Tchang-Kaï-Chek font de terribles ravages dans les centres de la Chine communiste. La monnaie de Mao Tsé fond comme avait fondu celle de Tchang. Voilà une belle occasion pour le Rouble redoré de montrer sa puissance ; le Rouble sauvant la devise chinoise, quel beau sujet de propagande ! N’y comptons pas. Les Russes soutiennent les Chinois comme la corde le pendu.

 

                                                                                  CRITON

 

P.S. – Nous nous demandions comment les Soviets après les « élections » en U.R.S.S. comptaient assurer la baisse des prix. La joie des travailleurs sera de courte durée. Après le scrutin, on va annoncer un petit emprunt, et les camarades qui comptaient reprendre du poids, auront à déposer leur salaire en excédent d’autorité dans la sébile du père des Peuples, et gare aux négligents.

Criton – 1950-03-04 – L’Avenir du socialisme

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Le Courrier d’Aix – 1950-03-04 – La Vie Internationale.

 

L’Avenir du Socialisme

 

Les élections anglaises ont passé, et nous ne sommes pas plus avancés. La position du gouvernement Attlee est précaire, ce qui rendra plus difficile encore la solution de problèmes urgents : la coordination des paiements intra-européens et l’unification de l’Europe en général, la situation de l’Allemagne de Bonn dans le Plan de Défense occidental. L’affaiblissement de l’autorité de Londres sera pour quelques mois un nouvel obstacle à l’action commune des démocraties, plus que jamais nécessaire.

 

Les Élections Anglaises

Attlee avait précipité le moment de la consultation populaire pour conserver les 40 ou 60 voix de majorité indispensables à un Gouvernement stable. Il craignait que la hausse des prix consécutive à la dévaluation, la pression croissante des demandes d’augmentation de salaires ne le mettent en juin en minorité ou en posture difficile. Le calcul a été déjoué et il lui faut envisager des élections prochaines dans des conditions plus difficiles. Les Conservateurs ont eu de la chance ; suffisamment forts pour recueillir la succession du Labour aux premières difficultés, et battus quand même : ce qui leur évite de prendre le pouvoir dans un moment critique.

 

Le Citoyen Anglais

Nous avons souvent montré l’importance de l’attitude du peuple anglais en face de l’expérience socialiste. C’est le seul dans le monde dont l’éducation politique est assez mûre pour juger d’une politique. Il s’est porté aux urnes en masse, 84%. Il a pesé les arguments des deux partis en fonction de son expérience. Il a voté exclusivement modéré. Le communisme a été rejeté ; les dissidents exclus du « Labour » pour leurs tendances extrémistes ont été liquidés.

Le Peuple anglais tout entier a demandé du raisonnable. 54 pour cent, afin que l’expérience socialiste prenne fin ; 46 pour qu’elle continue. Tout se passe comme si John Bull avait dit : « Les Socialistes ont accompli certaines réformes qui s’imposaient et que les Conservateurs n’auraient réalisé qu’à la longue et de mauvaise grâce. Cela est bien et personne ne reviendra là-dessus, sinon pour aménager et assouplir les organismes trop lourds qui se chargent de notre bien-être ; mais la voie est glissante ; en allant plus loin, le Travaillisme nous mène tout droit à l’Etatisme, c’est-à-dire à un régime totalitaire, même s’il s’en défend. Evitons de sauter le pas qui conduit de la sécurité sociale et du plein emploi à la monopolisation par les politiciens de tous les pouvoirs, et surtout du pouvoir économique ».

Ce réflexe de défense pour la liberté individuelle qui est sensible dans la plupart des pays civilisés a été marqué par les élections en Nouvelle Zélande, puis en Australie, et l’Angleterre le suit. La Belgique et la Hollande avaient précédé. L’Allemagne et l’Italie bien que leurs réactions aient moins de sens avaient été dans la même direction. Nul doute que la France réagirait de même.

Il y a tout autre chose. Le Socialisme dans tous les pays s’est trouvé en contradiction avec ses aspirations anciennes et peut-être présentes, et s’est trouvé contraint de faire obstacle à toutes les tentatives d’union internationale, ce qui pour son avenir est extrêmement grave. Etatisme et Autarcie vont de pair. Nul ne peut contre cela.

 

Le Socialisme et l’Union Scandinave

L’exemple le plus frappant est l’échec de l’Union douanière scandinave. Rien ne semblait plus facile en apparence que de supprimer les barrières tarifaires entre ces trois pays, aux intérêts proches, de même race et presque de même langage et de surcroît complémentaires, l’un agricole, le Danemark, l’autre industriel, la Suède, le troisième pêcheur et roulier des mers, la Norvège, et qui plus est, tous trois socialistes !

Échec complet. Pourquoi ? parce qu’en planifiant leur économie, les Norvégiens en particulier ont créé de toutes pièces des industries mal placées qui ne pourraient pas supporter la concurrence et qu’il faudrait sacrifier, ce à quoi les Syndicats s’opposent.

Quand tout est organisé à l’intérieur d’un mur de douane, le syndicalisme est plus protectionniste que le patronat qui à la rigueur change de branche d’activité ou remet son entreprise à un cartel international qui en dispose. En sorte que, plus les marchandises deviendront abondantes et la concurrence développée, plus les pays socialistes colmateront les fissures comme dans un îlot pressé par la marée. Résultat : ce seront des pays chers, et parce que l’étatisme est onéreux et peu efficient, et parce qu’encombré d’industries parasitaires ; pays qui iront s’appauvrissant et dont le niveau de vie dans l’ensemble ne s’élèvera guère. Les choses sont évidemment moins schématiques que notre description. Mais en gros, elle est exacte, et l’Angleterre travailliste dont la résistance à tous projets d’union européenne a été si vive et si remarquée était entraînée vers l’autarchie. Les Anglais ont senti qu’il n’y avait pas de liberté civique sans liberté économique.

 

Le Plan Marshall

La confusion autour du Plan Marshal augmente. Les administrateurs Hofmann et Harriman et les politiques comme Acheson veulent faire de l’Europe une unité économique, et pour commencer, établir une union monétaire qui devrait fonctionner cet été. Les obstacles sont légion, mais les plus sérieux ne viennent pas des Européens. Ce sont les fermiers américains qui s’émeuvent, et le Ministre des Finances qui les subventionne et achète leurs pommes de terre en excédent pour les jeter à l’eau. Un bloc monétaire européen disent-ils permettra aux pays membres d’acheter leurs produits alimentaires dans l’orbite de leur système, c’est-à-dire ailleurs qu’aux Etats-Unis. La politique et l’économie se contrarient. Ce sont des difficultés que les totalitaires ne connaissent pas. Par contre, ils meurent plus souvent de faim qu’ils ne gaspillent la nourriture.

 

La Valeur du Rouble

Moscou a relevé la valeur du rouble et abaissé les prix intérieurs. Prétexte à meetings bruyants et à congratulations commandées. En réalité, la valeur du Rouble en face du Dollar reste fictive puisqu’aucun paiement international ne se fait en rouble. On a remarqué que le prêt de la Russie à la Chine est inscrit en dollars dans le traité même, ce qui est assez comique.

Cette hausse autoritaire du Rouble a pour but de dépouiller un peu plus les pays satellites en leur faisant payer plus cher les fournitures russes et en avilissant celles des autres, ce qui sera particulièrement dur pour la Pologne et la Finlande qui a un lourd tribut de guerre à payer. Cela servira à chasser de Russie les diplomates étrangers à qui on donnera 4 roubles pour un dollar, le dixième en fait, de sa valeur réelle. Quant à la baisse spectaculaire des prix elle n’a de sens que si elle suit l’abondance des produits, sinon elle risque de les faire disparaître, à moins qu’elle n’ait pour but de ranimer le marché noir toujours actif derrière le rideau de fer.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1950-02-25 – Attente

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Le Courrier d’Aix – 1950-02-25 – La Vie Internationale.

 

Attente

 

Le résultat des élections anglaises n’est pas connu à l’heure où nous écrivons. Beaucoup de problèmes internationaux, politiques et économiques demeurent en suspens jusque-là : Une tentative éventuelle de conversation avec les Soviets, le montant et la répartition de la prochaine tranche de l’aide Marshall, et surtout les projets d’union européenne qui se feront avec ou sans l’Angleterre selon Churchill ou Attlee l’emportera. Comme il semble bien que le verdict populaire sera très partagé, il n’est pas sûr qu’on soit beaucoup plus avancé après qu’avant. Attendons.

 

La Manœuvre Churchill

Cette terne campagne qui s’est jouée avec sérieux et prudence, a pris quelque passion grâce aux discours de Churchill, où le vieux leader offre de tenter sa chance auprès de Staline et se fait fort de sauver la paix. Les électeurs sourdement angoissés par la poussée soviétique et la course aux armements ont été très impressionnés par la chance d’un miracle opéré par l’artisan de la précédente victoire, et les travaillistes ont réagi brutalement à ce qu’ils considèrent comme une manœuvre déloyale. Nous sommes de leur avis.

Churchill sait mieux que personne que son crédit en U.R.S.S. est rigoureusement négatif, que chaque jour, presse et radio soviétiques le représentent comme le type du capitaliste réactionnaire impérialiste et fauteur de guerre. Si peu sensibles qu’ils soient à la contradiction, on ne voit pas les maîtres du Kremlin accueillant Churchill à la gare de Moscou en messager de la paix. De plus, ses négociations avec les Soviets durant la guerre n’ont pas été parmi les plus habiles. Il y a des manœuvres électorales qui sont indignes d’une grande figure, même et surtout si elles ont chance de réussir.

 

L’Esprit de Munich

Aux Etats-Unis, des Sénateurs ont emboîté le pas aux irresponsables éclairés par Einstein et Eleanor Roosevelt. Il faut faire quelque chose pour s’entendre avec la Russie, ne fut-ce que pour être en paix avec sa conscience, même si c’est un pas de clerc qui doive nuire à la politique du département d’Etat. En effet, Acheson et Truman qui commençaient à découvrir leur politique de fermeté paraissent plutôt gênés par ces appels inquiets qui ne peuvent qu’affaiblir, parmi les nations directement menacées, la confiance encore hésitante dans la résolution des Etats-Unis. Il faudra cependant sous la pression de l’opinion publique se résigner à une offensive de paix que les Soviets n’auront pas de peine à repousser et à laquelle ils opposeront la leur au bénéfice de leur propagande.

 

La Guerre Froide

Le moment pour tenter un apaisement paraît d’ailleurs bien mal choisi. Les Soviets cherchent ouvertement à éliminer de l’Europe qu’ils ont conquise, les derniers officiels et hommes d’affaires occidentaux. Les Etats-Unis sont contraints de rompre les relations diplomatiques avec la Bulgarie et de rappeler leur ambassadeur. Leur compatriote Vogeler avec l’Anglais Sanders ont été condamnés sans vergogne après un procès-maison à Budapest et le petit blocus de Berlin continue.

 

Le Procès de Budapest

On reste impressionné par l’imperturbable succès de ces procès soviétiques ; la technique est infaillible et l’Anglais et l’Américain, frais et souriants ont avoué tout ce qu’on a voulu, et fait amende honorable, tout comme Robineau, Rayk et autres. Seul Kostov avait résisté mais on se demande si cela n’était pas aussi au programme.

Il y a cependant un truc que les Bolcheviks n’ont pas masqué. Dans le compte-rendu quasi-sténographique que la Radio Russe a donné pour l’édification des Russes, on est étonné qu’un Anglais et un Américain soient si bien entraînés à manier le jargon Lénino-marxiste sur lequel pour notre part, après des années d’écoute, nous ne serions pas sûrs de ne pas trébucher. D’un Kostov ou d’un Rayk élevés dans le sérail, cela se conçoit, mais d’un représentant de la Standard Electric, c’est un tour de force. Il y aurait intérêt à tirer la question au clair. Par quel procédé chirurgical pharmaceutique ou psychologique ces accusés qui, avec le sourire, attendent 15 ans de prison récitent-ils si bien leur leçon ?

 

Extrême-Orient

Tchang-Kaï-Chek a tenu bon. Il reste en place et Formose n’est pas pris, pas même Haïnan, et déjà le Maréchal chinois parle de débarquer sur le continent et de reprendre l’offensive contre les communistes. Par ailleurs, il semble bien que les deux mois de séjour à Moscou n’aient pas facilité la tâche de Mao Tsé Tung. Une partie de la Chine du Sud est en proie à la famine, les industries de Shanghaï sont arrêtées, les ports de la côte bloqués ; les avions de Tchang-Kaï-Chek bien montés et approvisionnés en bombes de fabrication américaine font de terribles ravages dans les transports déjà précaires du dictateur communiste. Ce n’est pas avec les 60 millions de dollars par an que Staline lui accorde généreusement qu’il pourra les remettre en état.

Nos lecteurs connaissent notre pensée là-dessus : ni les Russes, ni les Américains ne tiennent à voir une Chine forte et unie ; la guerre civile sert les intérêts des deux adversaires, et si Staline a ajourné en 52 la restitution des chemins de fer de Mandchourie et de Port Arthur, c’est qu’il compte bien les garder. Si les Etats-Unis ravitaillent Tchang-Kaï-Chek contre Mao Tsé Tung pour bombarder Shanghaï, c’est qu’ils ne tiennent pas à ce que les Anglais reprennent leur place sur le marché chinois en négociant avec les Rouges. Une partie en Extrême-Orient n’est jamais ni gagnée, ni perdue. Nous espérons avec confiance que cet adage se vérifiera en Indochine.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1950-02-18 – Plans Inutiles

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Le Courrier d’Aix – 1950-02-18 – La Vie Internationale.

 

Plans Inutiles

 

Il est parfois affligeant d’avoir de la mémoire : quand l’opinion publique prend conscience d’un danger qu’elle ne réalisait que vaguement jusqu’alors, une sorte de panique mentale la saisit et il en sort un flot de sottises. De l’Anschluss à Munich des gens intelligents ont proposé pour apaiser Hitler, des plans irrésistibles. Il s’agit aujourd’hui de rien moins que d’inviter Staline à se soumettre à une autorité internationale pour stopper la course aux armements !

Telle est la proposition d’Einstein. En mathématicien, il suppose le problème résolu, c’est-à-dire le désir que Staline renverse sa politique. Jadis devant l’évidence des préparatifs d’Hitler, notre Léon Blum avait émis aussi des projets de conférence où le tigre deviendrait agneau et son pendant anglais M. Laski, trouvait des solutions raisonnables. On en revient même à espérer que le spectre des ravages de la bombe à l’hydrogène peut fléchir les intentions agressives. Or, la puissance des armements a toujours poussé les conquérants à s’en servir. A quoi sert l’expérience ?

 

La situation Réelle

Dans un article très remarqué, les frères Alsop font un parallèle entre le développement de la poussée soviétique et celle d’Hitler. L’audace russe s’accentue à mesure que la puissance militaire s’accroît. Jusqu’à l’été dernier, les Soviets n’avaient ni bombe atomique, ni défense aérienne adéquate. Si les américains conservent et même accentuent leur avance technique, il n’en reste pas moins que les Soviets ont aujourd’hui un ensemble de moyens, bombes, aviation, sous-marins, capacité industrielle, suffisants pour paralyser l’adversaire.

Cette confiance en soi des Soviets se traduit par une extension corrélative de leur champ d’action. Avec l’affaire polonaise, la reconnaissance d’Ho Chi Minh et le sabotage des transports de matériel de guerre, ils prennent la France, en plein désarroi politique, pour cible. Anglais et Américains ne sont pas, pour cela, épargnés. La mise au pas des satellites s’accentue et l’Allemagne orientale purgée des éléments douteux, s’agrège à son tour à l’empire soviétique. Les Américains sont obligés d’improviser de nouveaux barrages, et comme ils ont réussi en Grèce, en Perse, en Turquie et à Berlin, ils pensent en faire autant en Asie du Sud-Est. Il se peut qu’ils y parviennent mais seulement pour un temps. Les experts prévoient qu’entre 1952 et 55, les Soviets seront en mesure de faire sauter tous les verrous, et surtout d’occuper l’Europe occidentale et pratiquement l’Asie. Les Américains dès lors isolés, ne seraient plus certains de sortir victorieux et surtout intacts d’une guerre qui serait nécessairement longue et pleine de hasards.

Voilà le problème et de quelque façon qu’on le retourne, il n’y a pas de solution : que M. Einstein conserve son imagination pour mettre l’univers en équation plutôt que Staline dans ses vues humanitaires. Heureusement Acheson a des vues plus concrètes, mais il est évident que la politique américaine se cherche et n’a pas l’initiative des opérations, surtout en Extrême-Orient.

 

Plans Américains

Toutefois, la conférence des représentants à Bangkok, présidée par Jessup, a tracé l’ébauche d’une alliance du Pacifique qui comprendrait les Dominions et les trois pays libres : Vietnam, Birmanie, Siam et l’Indonésie. Malheureusement, la participation de l’Inde qui est essentielle manquera certainement. D’autre part, le voyage des chefs d’Etat-major américain dans le Pacifique, les entretiens avec Mac Arthur ont mis au point le plan stratégique de défense des mers de Chine. Enfin, le nouveau premier du Vietnam, Nguyen-Phang-Lang, qui passe pour l’homme des U.S.A. a demandé une aide financière pour en finir avec Ho Chi Minh d’ici six mois. 146 millions de dollars ce qui n’est pas cher si le succès est assuré. Le Sénat ne refusera pas les crédits d’autant qu’une bonne partie est disponible.

 

Le Traité Sino-Russe

Après deux mois de séjour à Moscou, Mao-Tsé-Tung et Tchu-en-Laï son ministre, ont signé le traité d’alliance Sino-Russe. Les termes en sont vagues et les solutions, comme la restitution aux Chinois des chemins de fer Mandchouriens, de Port-Arthur et de Daïren, repoussées à la fin 52. En somme, les  Russes conservent toutes leurs conquêtes en Asie du Nord, et poussent les Chinois vers le Sud.

Est-ce là tout ce qui s’est passé à Moscou ? On a cru un moment que les deux leaders chinois, comme beaucoup d’autres, ne reviendraient jamais dans leur pays et seraient remplacés à Pékin par des camarades plus dociles. On ne peut savoir ce qui sortira de ces discussions entre asiatiques. Des surprises sont fort possibles, et les Chinois ne sont pas d’avance « alignés ». Il se peut d’ailleurs que l’on attache trop d’importance au théâtre d’Extrême-Orient. Les Russes s’y sentent moins sûrs qu’ailleurs et leurs moyens d’action sont beaucoup plus faibles qu’en Europe. C’est l’Europe occidentale qui reste l’objectif immédiat, et malheureusement, pour l’instant, la France.

 

Neutralité ?

Entre autres sottises, il y a encore des gens pour parler de neutralisation de cette Europe :

Niemöller en Allemagne, voudrait que son pays fût occupé par une armée suédoise en place des quatre anciens alliés. En France, on pourrait croire qu’en renvoyant dos à dos les belligérants éventuels, on pourrait continuer à vivre tranquilles, protégés par la parole de Staline et l’éloignement des forces américaines.  Un pays ne déménage pas. La géographie demeure et il n’y a pas de neutralité aux avant-postes.

 

En Allemagne

Le chancelier Adenauer parait plutôt désemparé. Il se sent peu suivi par ses amis politiques, harcelé par ses adversaires, et pas du tout approuvé par les occupants, surtout l’Américain. L’algarade de la Sarre a tourné contre son prestige et le voilà pressé par les Etats-Unis de résoudre par tous les moyens, le problème du chômage, de veiller à ce que l’expansion économique allemande n’utilise pas le dumping, et de couper des échanges fructueux avec la zone orientale.

Adenauer a compris que la politique américaine était de faire servir la République de Bonn au plan d’ensemble de restauration et de défense européenne quoi qu’il en coûte au prestige des gouvernants et aux intérêts particuliers des hommes d’affaires. Dans la guerre des deux blocs, il faut que tout le monde s’aligne, et tout d’abord les vaincus. Désillusion pour l’orgueil des germains souvent naïfs, qui, leur table à nouveau garnie, oubliaient volontiers le passé.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1950-02-11- Peut-on Acheter la Paix ?

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Le Courrier d’Aix – 1950-02-11 – La Vie Internationale.

 

Peut-on Acheter la Paix ?

 

La décision du Président Truman de procéder à la fabrication de la bombe à l’hydrogène, l’arrestation du Dr Fuchs qui a livré les secrets de la bombe atomique à l’U.R.S.S., la reconnaissance d’Ho Chi Minh par Moscou, les derniers développements de la guerre froide à Berlin et enfin les rumeurs d’une double offensive Soviétique et Chinoise, l’une contre Tito, l’autre Bao Daï, tout cela a provoqué dans l’opinion américaine une émotion dont la proposition du sénateur Mac-Mahon est l’expression.

 

La Proposition Mac Mahon

L’Américain moyen se dit exactement ceci : les Russes ont la bombe atomique ; sous peu, ils auront la bombe à l’hydrogène, sans compter les armes bactériologiques et autres qu’ils préparent ; à ce moment, ils pourront surprendre dans leur sommeil les centres vitaux des Etats-Unis et paralyser notre défense, c‘en sera fait de nous et de la liberté du monde. Que faire ? Se servir de notre avantage quand il est encore temps. Cela est moralement impossible. Il ne faudrait cependant pas périr pour sauvegarder la morale. Force sera bien d’en venir à faire capituler le bolchévisme par la force, mais auparavant, il faut tout tenter pour apaiser l’adversaire. Et l’Oncle Sam naïvement ouvre son portefeuille : « J’offre pour la paix cinquante milliards de dollars ». Cette proposition Mac Mahon a été aussitôt très populaire aux Etats-Unis.

Si les Russes consentaient à soulever le rideau de fer, à se prêter au contrôle des fabrications atomiques et à réduire leur budget militaire des deux tiers, nous en ferions autant, nous économiserions 10 milliards de dollars par an ; en cinq ans, cela fait 50 ; nous les emploierons au rétablissement économique de tous les peuples, y compris l’U.R.S.S. Raisonnement simpliste, naïf, bien américain. Le département d’Etat n’a dit ni oui, ni non, mais il est bien évident que l’offre restera sans suite.

 

Projets Sino-Soviétiques

Est-ce à dire que les Russes et les Chinois ont des projets agressifs dans l’immédiat ? Leur force est de le faire croire sans qu’on sache s’ils bluffent, l’intérêt du gouvernement américain est de maintenir l’alarme aux Etats-Unis, ce qui permet de faire passer sans opposition sérieuse des dépenses que le Congrès refuserait.

La guerre froide n’a pour les Etats-Unis et pour le monde occidental que des inconvénients : la course aux armements est pour beaucoup dans le maintien de la prospérité économique aux Etats-Unis. Elle a permis aux Américains de contrôler de plus près des pays qui, sans la peur de l’U.R.S.S., auraient défendu âprement leur indépendance. A l’opposé, elle a valu à la France par exemple, l’aide Marshall qui l’a sauvée de la banqueroute et l’internationalisation du problème indochinois qui lui permettra peut-être de sauver ses intérêts en Extrême-Orient.

 

L’Activité Américaine

Les Etats-Unis ne restent pas inactifs de ce côté. Ils préparent un nouveau gouvernement nationaliste et anticommuniste chinois, type Bao Daï – Soekarno, mais se heurtent à la résistance de Tchang-Kaï-Chek qui ne veut pas abdiquer ; ravitaillées par les Etats-Unis, les forces du Maréchal retranchées à Formose créent aux Communistes des difficultés plus grandes que durant la lutte continentale.

Le blocus des ports prive la Chine de ravitaillement en matières premières, et le bombardement aérien détruit les usines et les centrales indispensables à la vie de Shanghaï et de Canton. Mao Tsé n’a pas les moyens aériens et navals pour desserrer le blocus. Il faut que Moscou les lui donne et Moscou hésite parce que ce serait provoquer une riposte américaine directe et peut-être aussi dévoiler l’infériorité des engins soviétiques.

Moscou, répétons-le, a toujours été prudent en Chine : on se souvient de l’échec de Blücher et du premier mouvement communiste. Le bolchévisme n’a réussi en Russie que parce que le tsarisme lui fournissait les conditions de sa domination ; un gouvernement central fort, une police omniprésente, une armée solide et honorée, une paysannerie à peine sortie de l’esclavage qui n’était pas propriétaire de sa terre, une industrie aux mains d’étrangers, une élite peu nombreuse et insouciante ; rien de tout cela n’existe en Chine. Il n’y a jamais eu de pouvoir central fort, ni d’unité nationale effective ; l’armée y était méprisée et divisée entre généraux rivaux, pas de police au sens occidental du mot ; peu de grande industrie ; une paysannerie très dense qui cultive minutieusement un terrain étroit et morcelé. Il est impossible de changer ces conditions, et une Chine totalitaire est inconcevable.

Mao Tsé sent que son pouvoir se brisera contre la famine, faute de riz, et la paralysie économique, faute de matières premières. D’où la tentation de forcer le blocus en s’emparant du grenier à riz, des mines et du pétrole du Sud-Est asiatique, mais l’enjeu est trop grave pour que les Anglo-Saxons laissent faire ; la perte de la Malaisie serait pour l’Angleterre la disparition de sa principale ressource en dollar, le caoutchouc et l’étain, et pour les Etats-Unis la privation de matières premières irremplaçables. De plus, qui tiendrait le riz birman, indochinois et siamois, tiendrait l’Inde à sa merci. Le dernier discours d’Acheson sous-entend ces faits. Il faudra se montrer forts, là où l’adversaire pourrait s’assurer un avantage décisif s’il sentait une hésitation.

 

A Berlin

Tâtant le terrain, l’U.R.S.S. avait commencé le petit blocus de Berlin. Les Etats-Unis ont riposté en interdisant au gouvernement de Bonn de fournir de l’acier à la zone orientale ; le coup est dur pour l’industrie tchèque dont les exportations –dumping commençaient à donner de l’inquiétude. M. Mac Eloy, de retour de Washington où il a pris les ordres d’Acheson et de Truman, a tracé publiquement le devoir que les Etats-Unis sauraient au besoin imposer aux Allemands. L’Oncle Sam n’aime pas le chantage. Certains partis, dont le Socialiste, avaient cru le moment venu de faire sentir aux Alliés le prix de l’alliance germanique dans la lutte contre Moscou. Adenauer, à contre-cœur, de peur d’être débordé, avait suivi à propos de la Sarre. L’Amérique a parlé au pangermanisme blanc ou rouge le langage du vainqueur, le seul qu’il comprenne.

 

                                                                                  CRITON