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Le Courrier d’Aix – 1950-02-18 – La Vie Internationale.
Plans Inutiles
Il est parfois affligeant d’avoir de la mémoire : quand l’opinion publique prend conscience d’un danger qu’elle ne réalisait que vaguement jusqu’alors, une sorte de panique mentale la saisit et il en sort un flot de sottises. De l’Anschluss à Munich des gens intelligents ont proposé pour apaiser Hitler, des plans irrésistibles. Il s’agit aujourd’hui de rien moins que d’inviter Staline à se soumettre à une autorité internationale pour stopper la course aux armements !
Telle est la proposition d’Einstein. En mathématicien, il suppose le problème résolu, c’est-à-dire le désir que Staline renverse sa politique. Jadis devant l’évidence des préparatifs d’Hitler, notre Léon Blum avait émis aussi des projets de conférence où le tigre deviendrait agneau et son pendant anglais M. Laski, trouvait des solutions raisonnables. On en revient même à espérer que le spectre des ravages de la bombe à l’hydrogène peut fléchir les intentions agressives. Or, la puissance des armements a toujours poussé les conquérants à s’en servir. A quoi sert l’expérience ?
La situation Réelle
Dans un article très remarqué, les frères Alsop font un parallèle entre le développement de la poussée soviétique et celle d’Hitler. L’audace russe s’accentue à mesure que la puissance militaire s’accroît. Jusqu’à l’été dernier, les Soviets n’avaient ni bombe atomique, ni défense aérienne adéquate. Si les américains conservent et même accentuent leur avance technique, il n’en reste pas moins que les Soviets ont aujourd’hui un ensemble de moyens, bombes, aviation, sous-marins, capacité industrielle, suffisants pour paralyser l’adversaire.
Cette confiance en soi des Soviets se traduit par une extension corrélative de leur champ d’action. Avec l’affaire polonaise, la reconnaissance d’Ho Chi Minh et le sabotage des transports de matériel de guerre, ils prennent la France, en plein désarroi politique, pour cible. Anglais et Américains ne sont pas, pour cela, épargnés. La mise au pas des satellites s’accentue et l’Allemagne orientale purgée des éléments douteux, s’agrège à son tour à l’empire soviétique. Les Américains sont obligés d’improviser de nouveaux barrages, et comme ils ont réussi en Grèce, en Perse, en Turquie et à Berlin, ils pensent en faire autant en Asie du Sud-Est. Il se peut qu’ils y parviennent mais seulement pour un temps. Les experts prévoient qu’entre 1952 et 55, les Soviets seront en mesure de faire sauter tous les verrous, et surtout d’occuper l’Europe occidentale et pratiquement l’Asie. Les Américains dès lors isolés, ne seraient plus certains de sortir victorieux et surtout intacts d’une guerre qui serait nécessairement longue et pleine de hasards.
Voilà le problème et de quelque façon qu’on le retourne, il n’y a pas de solution : que M. Einstein conserve son imagination pour mettre l’univers en équation plutôt que Staline dans ses vues humanitaires. Heureusement Acheson a des vues plus concrètes, mais il est évident que la politique américaine se cherche et n’a pas l’initiative des opérations, surtout en Extrême-Orient.
Plans Américains
Toutefois, la conférence des représentants à Bangkok, présidée par Jessup, a tracé l’ébauche d’une alliance du Pacifique qui comprendrait les Dominions et les trois pays libres : Vietnam, Birmanie, Siam et l’Indonésie. Malheureusement, la participation de l’Inde qui est essentielle manquera certainement. D’autre part, le voyage des chefs d’Etat-major américain dans le Pacifique, les entretiens avec Mac Arthur ont mis au point le plan stratégique de défense des mers de Chine. Enfin, le nouveau premier du Vietnam, Nguyen-Phang-Lang, qui passe pour l’homme des U.S.A. a demandé une aide financière pour en finir avec Ho Chi Minh d’ici six mois. 146 millions de dollars ce qui n’est pas cher si le succès est assuré. Le Sénat ne refusera pas les crédits d’autant qu’une bonne partie est disponible.
Le Traité Sino-Russe
Après deux mois de séjour à Moscou, Mao-Tsé-Tung et Tchu-en-Laï son ministre, ont signé le traité d’alliance Sino-Russe. Les termes en sont vagues et les solutions, comme la restitution aux Chinois des chemins de fer Mandchouriens, de Port-Arthur et de Daïren, repoussées à la fin 52. En somme, les Russes conservent toutes leurs conquêtes en Asie du Nord, et poussent les Chinois vers le Sud.
Est-ce là tout ce qui s’est passé à Moscou ? On a cru un moment que les deux leaders chinois, comme beaucoup d’autres, ne reviendraient jamais dans leur pays et seraient remplacés à Pékin par des camarades plus dociles. On ne peut savoir ce qui sortira de ces discussions entre asiatiques. Des surprises sont fort possibles, et les Chinois ne sont pas d’avance « alignés ». Il se peut d’ailleurs que l’on attache trop d’importance au théâtre d’Extrême-Orient. Les Russes s’y sentent moins sûrs qu’ailleurs et leurs moyens d’action sont beaucoup plus faibles qu’en Europe. C’est l’Europe occidentale qui reste l’objectif immédiat, et malheureusement, pour l’instant, la France.
Neutralité ?
Entre autres sottises, il y a encore des gens pour parler de neutralisation de cette Europe :
Niemöller en Allemagne, voudrait que son pays fût occupé par une armée suédoise en place des quatre anciens alliés. En France, on pourrait croire qu’en renvoyant dos à dos les belligérants éventuels, on pourrait continuer à vivre tranquilles, protégés par la parole de Staline et l’éloignement des forces américaines. Un pays ne déménage pas. La géographie demeure et il n’y a pas de neutralité aux avant-postes.
En Allemagne
Le chancelier Adenauer parait plutôt désemparé. Il se sent peu suivi par ses amis politiques, harcelé par ses adversaires, et pas du tout approuvé par les occupants, surtout l’Américain. L’algarade de la Sarre a tourné contre son prestige et le voilà pressé par les Etats-Unis de résoudre par tous les moyens, le problème du chômage, de veiller à ce que l’expansion économique allemande n’utilise pas le dumping, et de couper des échanges fructueux avec la zone orientale.
Adenauer a compris que la politique américaine était de faire servir la République de Bonn au plan d’ensemble de restauration et de défense européenne quoi qu’il en coûte au prestige des gouvernants et aux intérêts particuliers des hommes d’affaires. Dans la guerre des deux blocs, il faut que tout le monde s’aligne, et tout d’abord les vaincus. Désillusion pour l’orgueil des germains souvent naïfs, qui, leur table à nouveau garnie, oubliaient volontiers le passé.
CRITON