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Le Courrier d’Aix – 1950-02-11 – La Vie Internationale.
Peut-on Acheter la Paix ?
La décision du Président Truman de procéder à la fabrication de la bombe à l’hydrogène, l’arrestation du Dr Fuchs qui a livré les secrets de la bombe atomique à l’U.R.S.S., la reconnaissance d’Ho Chi Minh par Moscou, les derniers développements de la guerre froide à Berlin et enfin les rumeurs d’une double offensive Soviétique et Chinoise, l’une contre Tito, l’autre Bao Daï, tout cela a provoqué dans l’opinion américaine une émotion dont la proposition du sénateur Mac-Mahon est l’expression.
La Proposition Mac Mahon
L’Américain moyen se dit exactement ceci : les Russes ont la bombe atomique ; sous peu, ils auront la bombe à l’hydrogène, sans compter les armes bactériologiques et autres qu’ils préparent ; à ce moment, ils pourront surprendre dans leur sommeil les centres vitaux des Etats-Unis et paralyser notre défense, c‘en sera fait de nous et de la liberté du monde. Que faire ? Se servir de notre avantage quand il est encore temps. Cela est moralement impossible. Il ne faudrait cependant pas périr pour sauvegarder la morale. Force sera bien d’en venir à faire capituler le bolchévisme par la force, mais auparavant, il faut tout tenter pour apaiser l’adversaire. Et l’Oncle Sam naïvement ouvre son portefeuille : « J’offre pour la paix cinquante milliards de dollars ». Cette proposition Mac Mahon a été aussitôt très populaire aux Etats-Unis.
Si les Russes consentaient à soulever le rideau de fer, à se prêter au contrôle des fabrications atomiques et à réduire leur budget militaire des deux tiers, nous en ferions autant, nous économiserions 10 milliards de dollars par an ; en cinq ans, cela fait 50 ; nous les emploierons au rétablissement économique de tous les peuples, y compris l’U.R.S.S. Raisonnement simpliste, naïf, bien américain. Le département d’Etat n’a dit ni oui, ni non, mais il est bien évident que l’offre restera sans suite.
Projets Sino-Soviétiques
Est-ce à dire que les Russes et les Chinois ont des projets agressifs dans l’immédiat ? Leur force est de le faire croire sans qu’on sache s’ils bluffent, l’intérêt du gouvernement américain est de maintenir l’alarme aux Etats-Unis, ce qui permet de faire passer sans opposition sérieuse des dépenses que le Congrès refuserait.
La guerre froide n’a pour les Etats-Unis et pour le monde occidental que des inconvénients : la course aux armements est pour beaucoup dans le maintien de la prospérité économique aux Etats-Unis. Elle a permis aux Américains de contrôler de plus près des pays qui, sans la peur de l’U.R.S.S., auraient défendu âprement leur indépendance. A l’opposé, elle a valu à la France par exemple, l’aide Marshall qui l’a sauvée de la banqueroute et l’internationalisation du problème indochinois qui lui permettra peut-être de sauver ses intérêts en Extrême-Orient.
L’Activité Américaine
Les Etats-Unis ne restent pas inactifs de ce côté. Ils préparent un nouveau gouvernement nationaliste et anticommuniste chinois, type Bao Daï – Soekarno, mais se heurtent à la résistance de Tchang-Kaï-Chek qui ne veut pas abdiquer ; ravitaillées par les Etats-Unis, les forces du Maréchal retranchées à Formose créent aux Communistes des difficultés plus grandes que durant la lutte continentale.
Le blocus des ports prive la Chine de ravitaillement en matières premières, et le bombardement aérien détruit les usines et les centrales indispensables à la vie de Shanghaï et de Canton. Mao Tsé n’a pas les moyens aériens et navals pour desserrer le blocus. Il faut que Moscou les lui donne et Moscou hésite parce que ce serait provoquer une riposte américaine directe et peut-être aussi dévoiler l’infériorité des engins soviétiques.
Moscou, répétons-le, a toujours été prudent en Chine : on se souvient de l’échec de Blücher et du premier mouvement communiste. Le bolchévisme n’a réussi en Russie que parce que le tsarisme lui fournissait les conditions de sa domination ; un gouvernement central fort, une police omniprésente, une armée solide et honorée, une paysannerie à peine sortie de l’esclavage qui n’était pas propriétaire de sa terre, une industrie aux mains d’étrangers, une élite peu nombreuse et insouciante ; rien de tout cela n’existe en Chine. Il n’y a jamais eu de pouvoir central fort, ni d’unité nationale effective ; l’armée y était méprisée et divisée entre généraux rivaux, pas de police au sens occidental du mot ; peu de grande industrie ; une paysannerie très dense qui cultive minutieusement un terrain étroit et morcelé. Il est impossible de changer ces conditions, et une Chine totalitaire est inconcevable.
Mao Tsé sent que son pouvoir se brisera contre la famine, faute de riz, et la paralysie économique, faute de matières premières. D’où la tentation de forcer le blocus en s’emparant du grenier à riz, des mines et du pétrole du Sud-Est asiatique, mais l’enjeu est trop grave pour que les Anglo-Saxons laissent faire ; la perte de la Malaisie serait pour l’Angleterre la disparition de sa principale ressource en dollar, le caoutchouc et l’étain, et pour les Etats-Unis la privation de matières premières irremplaçables. De plus, qui tiendrait le riz birman, indochinois et siamois, tiendrait l’Inde à sa merci. Le dernier discours d’Acheson sous-entend ces faits. Il faudra se montrer forts, là où l’adversaire pourrait s’assurer un avantage décisif s’il sentait une hésitation.
A Berlin
Tâtant le terrain, l’U.R.S.S. avait commencé le petit blocus de Berlin. Les Etats-Unis ont riposté en interdisant au gouvernement de Bonn de fournir de l’acier à la zone orientale ; le coup est dur pour l’industrie tchèque dont les exportations –dumping commençaient à donner de l’inquiétude. M. Mac Eloy, de retour de Washington où il a pris les ordres d’Acheson et de Truman, a tracé publiquement le devoir que les Etats-Unis sauraient au besoin imposer aux Allemands. L’Oncle Sam n’aime pas le chantage. Certains partis, dont le Socialiste, avaient cru le moment venu de faire sentir aux Alliés le prix de l’alliance germanique dans la lutte contre Moscou. Adenauer, à contre-cœur, de peur d’être débordé, avait suivi à propos de la Sarre. L’Amérique a parlé au pangermanisme blanc ou rouge le langage du vainqueur, le seul qu’il comprenne.
CRITON