Criton – 1950-04-08 – Politique et Intérêts

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Le Courrier d’Aix – 1950-04-08 – La Vie Internationale.

 

Politique et Intérêts

 

Le moment présent est caractérisé par un déchaînement des passions politiques plus nocives et plus meurtrières qu’à l’ordinaire. Derrière le rideau de fer ce ne sont que procès, déportations, suicides, en Tchécoslovaquie surtout où la résistance à l’oppresseur est vive. Violences en France et en Italie sur ordre de Moscou. En Belgique, c’est la question royale, si futile en soi, qui alimente les passions et fait couler le sang. En Angleterre, où la démagogie n’existe pas, Conservateurs et Travaillistes perdent la mesure. Enfin, une campagne de critiques et de discrédit assaille le président Truman et ses collaborateurs pour le plus grand dommage de l’action politique.

 

La Politique aux Etats-Unis

Aux Etats-Unis donc, le sénateur républicain McCarthy mène le jeu. D’autres plus ou moins visibles, l’animent jusque semble-t-il le général Eisenhower.

Les Etats-Unis ne sont pas défendus. Un Pearl Harbour russe est possible. Acheson a perdu la face en Chine ; Truman a livré l’Europe à Staline à Postdam. Des fonctionnaires du State Department sont des espions soviétiques, etc…. Jessup, Lattimore sont cités devant des commissions d’enquête ; des gens honorables qui ont eu jadis des sympathies pour l’extrême-gauche, se suicident ; les ministres sont sur les dents, alors qu’il leur faudrait, pour étudier les problèmes actuels et s’informer correctement, une quiétude absolue. Qu’y a-t-il là-dessous ? Une affaire de tarifs douaniers.

 

Le Plan Truman après 52

Si les Etats-Unis veulent en 1952 que l’Europe se suffise, il faut qu’elle trouve des Dollars pour acheter aux Etats-Unis et pour cela il faut qu’elle leur vende ; que les producteurs américains consentent à laisser entrer les marchandises européennes à bas tarif et que le public les achète en place de celles qu’ils fabriquent, sinon il faudra continuer le plan Marshall ou laisser l’Europe se tirer d’affaire sans les Etats-Unis, ce qui ruinerait l’exportation américaine et bon nombre de ses industries.

Tout le monde en Amérique le comprend, mais personne ne veut être sacrifié. Cependant, le président Truman élabore un plan détaillé pour aider l’Europe après la fin du Plan Marshall en ouvrant les Etats-Unis aux marchandises européennes. Tous les grands intérêts sont alertés.

 

L’Union Européenne

Ce qui empêche de faire l’Europe, ce n’est pas seulement la mauvaise volonté des Britanniques, ce sont surtout des raisons analogues. Si par exemple, les fabricants de savon installés à Marseille pouvaient envoyer en franchise leurs produits aux Etats-Unis, cela suffirait à la France pour boucher en bonne partie le trou de son déficit en Dollars ; si la carte industrielle de l’Europe était remaniée de façon que chaque industrie spécialisée fournisse l’ensemble de la communauté à l’endroit où elle serait le mieux placée économiquement pour cela, l’Europe serait faite ; le politique suivrait l’économique.

Plus d’autarcie possible, partant plus de barrières douanières, plus d’obstacle à une législation commune : mais il y aurait trop de sacrifiés, un chômage temporaire, des intérêts en périls et l’on continuera à discuter, à procéder par tâtonnements et demi-mesures comme la libéralisation des échanges qui fera en définitive plus de victimes que des changements radicaux.

C’est d’ailleurs l’agriculture plutôt que l’industrie qui résiste. Ce sont les fermiers américains qui veulent qu’un milliard de leurs produits soient incorporés à l’aide Marshall ; ce sont les agriculteurs allemands qui ont fait obstacle à l’union douanière avec la France ; ce sont les producteurs agricoles de chez nous qui redoutent la concurrence italienne. On ne saurait leur en faire grief ; l’agriculture n’a pas la souplesse de l’industrie. Il ne faudrait pas toutefois que tout échouât, pour cela le prix des transports par l’incidence de l’impôt assure à l’agriculteur une protection relative et la concurrence doit jouer dans tous les domaines, même s’il doit y avoir des perdants.

 

A Strasbourg

La place nous manque pour exposer les vicissitudes compliquées des relations entre l’assemblée consultative et le Conseil des Ministres.

Fait-on des progrès ? Les avis sont partagés. Les Anglais freinent ; les Italiens poussent ; les Français hésitent. Voici la Sarre et l’Allemagne de Bonn invitées sans les incidents qu’on redoutait. Apporteront-elles un renfort décisif pour décider les gouvernements à renoncer à une part de la souveraineté nationale au profit du Conseil de l’Europe ? Tout est là. Le jour où ce conseil ne sera plus seulement une assemblée d’orateurs et d’experts sans pouvoir, où il pourra imposer sa volonté aux Etats respectifs, l’idée européenne aura pris corps. Mais les Ministres responsables voient que le premier pas franchi, le mouvement ne pourra plus être limité, que les conséquences sont incalculables.

 

L’Albanie

Curieuse histoire : l’Albanie coincée entre Tito et la Grèce, reste en principe le dernier satellite des Russes sur l’Adriatique. Coupée de l’U.R.S.S., celle-ci jusqu’ici la ravitaillait tant bien que mal. Mais récemment, Hodja, venu à Moscou, reçut l’ordre de se débrouiller seul ; il se tourne vers l’Italie ; ventre affamé est sans rancune. En réalité, l’Albanie aux abois est une proie tentante pour Tito qui n’aurait qu’un geste à faire. C’est ce que les Russes attendent pour l’écraser. Mais Tito a éventé le piège et aussi les Américains, et les Albanais meurent de faim.

 

La Ligue Arabe

Une histoire amusante pour terminer : on a fini par savoir  – ce que savaient nos lecteurs – que lorsque l’Egypte l’an passé, attaqua Israël et essuya une défaite mémorable, le rôle d’Abdullah de Transjordanie n’était pas très clair. On soupçonnait qu’il était de connivence avec les Juifs et que les Anglais étaient derrière, ravis de donner une leçon aux Egyptiens qui les ennuyaient fort au Soudan et à Suez. Mais Abdullah a des ennemis, et en particulier le grand Mufti de Jérusalem qui a dévoilé l’histoire et constitué avec l’aide des Egyptiens un gouvernement dissident de la Palestine arabe à Gaza. Il y a bien eu aussi quelques aviateurs anglais abattus par les Israéliens pour camoufler l’affaire ; toujours des victimes innocentes.

En attendant, la Ligue Arabe est en plein désarroi, et les querelles de famille deviennent aiguës. Les Anglais font des avances à Israël, mais les Français, mieux en cour, cherchent une revanche à leurs déboires en Syrie. L’Orient est toujours le même.

 

                                                                                  CRITON