Criton – 1950-04-15 – Problèmes en Balance

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Le Courrier d’Aix – 1950-04-15 – La Vie Internationale.

 

Problèmes en Balance

 

C’est toujours le malaise de la politique américaine qui préoccupe l’opinion. La ligne suivie par le président Truman nous apparait plus clairement qu’au citoyen des Etats-Unis en proie à une anxiété, à notre avis excessive, et qui voudrait se sentir gouverné selon un plan clairement défini, comme si une action politique ne devait pas, pour être efficace, être toujours en partie cachée et mouvante. C’est un des inconvénients de cette diplomatie sur la place publique qui a coûté si cher aux démocraties.

 

L’Action du Président Truman

Le Président, allant au-devant des attaques, a pris deux mesures importantes : il a nommé Gordon Gray au soin de chercher les moyens d’équilibrer la balance commerciale des Etats-Unis et de combler le déficit de six milliards de Dollars des nations bénéficiaires de l’aide Marshall. Il est évident que ni le point quatre (investissements américains dans les pays arriérés), ni les prêts de la banque internationale ne suffiront.

L’Union européenne de paiement, d’autre part, sera plutôt de nature à restreindre les achats du nouveau bloc économique aux Etats-Unis, ce qui va à l’encontre du but visé. Il faut également éviter que tous les Etats fassent comme ceux du bloc Sterling qui ont réduit leurs commandes aux Etats-Unis de 700 millions de dollars. L’accroissement des ventes des pays européens aux Etats-Unis se heurte à des difficultés : non seulement les barrières douanières que les Américains vont essayer d’abaisser, mais aussi les habitudes du public qui boude les marchandises étrangères.

Il y a un autre moyen qui sera sans doute tenté : ouvrir aux exportateurs européens des marchés nouveaux dans des pays qui peuvent gagner des Dollars avec leurs propres produits. Cela évidemment gênera les Sociétés américaines, qui opèrent dans ces régions, mais sera plus acceptable qu’un afflux de marchandises européennes aux Etats-Unis mêmes, à supposer que cela soit possible. Il y aurait encore un autre moyen : l’élévation du prix de l’or, mais cela favoriserait le bloc Sterling et les Russes. Le problème est extrêmement complexe et difficile, mais le président Truman parait décidé à l’affronter.

 

La Nomination de M. Foster Dulles

La seconde mesure d’ordre politique a été la nomination de M. Foster Dulles, représentant de l’opposition républicaine en matière extérieure, comme adjoint à M. Acheson, ce qui pourrait désarmer les adversaires de celui-ci et restaurer la politique bipartite : reste à savoir si les idées de M. Dulles concorderont avec celles d’Acheson, ce qui, jusqu’ici, n’est pas évident.

 

La Question d’Indochine

De ce côté aussi l’opposition des Républicains reprend force. On pensait que l’aide au Vietnam et aux troupes françaises irait aisément. Mais il est presque incroyable de voir un homme aussi sérieux et écouté que Walter Lippmann charger à fond contre Bao Daï et l’action de la France, pour proposer de remettre le problème entre les mains de l’O.N.U. paralytique ,et charger d’une médiation en Indochine l’Inde et le Pakistan ! Le préjugé anti-colonialiste a la vie dure aux Etats-Unis. M. Lippmann, poussé par la passion partisane, reprend tous les arguments des isolationnistes et préconise un repli américain en contradiction complète avec la diplomatie totale d’Acheson qu’il semble poursuivre d’une haine particulière. La politique préconisée par Lippmann mène tout droit à Pearl Harbour.

 

La Question Allemande

La réunion des trois ministres Acheson, Bevin et Schuman aura lieu le 12 mai. Auparavant, Acheson s’arrêtera à Paris. Il s’agira d’incorporer économiquement et politiquement l’Allemagne de Bonn à l’Europe et de renforcer la position d’Adenauer dont les interviews sensationnelles ne paraissent pas avoir déplu à Washington, s’il ne les a pas inspirées.

En fait, il s’agit d’ouvrir les marchés de l’Est européen aux marchandises allemandes, ce qui gêne les Anglais qui les voudraient pour eux ; d’augmenter la production allemande d’acier qui atteint le chiffre autorisé, ce qui inquiète les Français et les Belges ; de mettre fin à l’état de guerre encore juridiquement existant entre l’Allemagne et les Alliés, et de proposer un plan d’unification de l’Allemagne pour faire pièce aux Soviets qui se préparent à signer la paix avec leurs suppôts dans la zone orientale.

Les Américains iront-ils jusqu’à proposer que les Allemands aient une représentation diplomatique propre et accèdent d’emblée à la « Gleichberechtigung », égalité des droits qui marquerait la fin de l’état de vaincu ? Il n’est pas jusqu’au réarmement allemand qui ne soit à l’ordre du jour, malgré les démentis. Est-ce aller trop vite en besogne ? Il y a pour et contre des arguments solides qui rendent le choix difficile. Faut-il craindre enfin que l’Allemagne insatisfaite se tourne vers les Soviets ?

 

Le Danger Soviétique

Nous ne voudrions pas paraître en contradiction avec nous-mêmes en disant qu’il ne faut pas passer d’un extrême à l’autre et après avoir, des années méconnu l’énorme péril représenté par le bolchévisme, en exagérer aujourd’hui la puissance. Voici qu’on nous peint l’U.R.S.S. maîtresse de l’Europe centrale, ce qui est méconnaître la force de l’opposition clandestine dans ces pays – disposant de la Chine, ce qui est inexact, – armée de la bombe atomique, ce qui n’est pas sûr – et prête à fondre sur Tito, ce qui n’est pas fait – et à envoyer 500.000 jeunes communistes marcher sur Berlin le jour de la Pentecôte, ce que les Soviets se seraient gardés d’annoncer s’ils en avaient eu l’intention.

Les difficultés de l’U.R.S.S. sont énormes. Des déclarations de ceux qui en viennent, et il en passe chaque jour, des déclarations même de la presse russe en proie actuellement à l’autocritique, il ressort trois choses : le moral de l’armée rouge dans son ensemble est des moins sûrs. Le régime est haï et combattu dans tout l’Ouest et le Sud de la Russie. Le désordre, les prévarications et le sabotage sont pires en U.R.S.S. actuellement que dans les pays d’occident où opère la cinquième colonne. A notre avis, une aventure militaire de la part de l’U.R.S.S. serait plus hasardeuse aujourd’hui qu’elle ne l’était en 47 pour des raisons plus morales que matérielles. Ce qui ne nie pas le danger, mais permet de le mesurer.

 

                                                                                  CRITON