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Le Courrier d’Aix – 1950-04-01 – La Vie Internationale.
La Chine et la Livre
Ni dans les faits, ni dans les tractations on n’observe d’évolution appréciable. L’activité des Allemands pour reprendre, à la faveur de l’antagonisme Est-Ouest, une place en Europe, le reflux de l’agitation communiste en France et en Italie, les difficultés de l’U.R.S.S. en Tchécoslovaquie, enfin et surtout le grignotement de la Chine par la Russie, voilà les points d’intérêt.
Russie et Chine
La presse mondiale, sans exception, et en apparence du moins, les chancelleries se sont trompées sur la tactique soviétique en Chine. La victoire de Mao Tsé Tung, son voyage à Moscou, le traité dit « d’alliance », c’était, croyait-on le triomphe du Communisme et le début d’une collaboration parfaite entre les deux dictateurs, le point de départ d’une conquête de l’Asie au nom et par le moyen d’une idéologie commune. Nous n’avons cessé de montrer qu’il en est autrement, et les faits le prouvent à l’évidence.
Les Soviets, instruits par leurs précédents échecs, savent bien qu’une Chine forte et unie ne tarderait pas, quel que soit son chef, à jouer d’une politique d’équilibre entre l’U.R.S.S. et les U.S.A. : que le communisme qui s’y installerait n’aurait de commun que le nom avec le régime soviétique. Il n’est pas davantage possible pour l’U.R.S.S. de traiter la Chine en satellite et d’y installer un Rokossowski. Dès lors, le plan est clair : tout en affirmant leur solidarité avec la révolution chinoise, les Russes, une fois les Nationalistes éliminés du continent, non seulement n’ont pas aidé Mao Tsé à se tirer des difficultés immenses, mais tout au contraire, ont rendu sa position plus précaire en multipliant les conditions de l’anarchie intérieure.
Grâce à ce chaos, les Russes poursuivent la mainmise sur les trois-quarts de la superficie de l’ancien empire céleste. Mettant à profit le désordre monétaire des derniers mois, ils ont drainé vers la Mandchourie toutes les réserves alimentaires de la Chine centrale et méridionale. Il en résulte aujourd’hui une famine, la plus terrible de toutes celles que la Chine a connues récemment et qui touche 40 millions d’hommes ; tandis que Tchang-Kaï-Chek, réarmé par les Américains, coule les jonques de ses adversaires, bloque les ports et détruit les entrepôts, les usines et les voies ferrées de la zone Shanghaï-Canton, les Russes n’ont jusqu’ici envoyé ni un bateau, ni un avion pour permettre à Mao Tsé de se défendre. Pendant ce temps, l’U.R.S.S. use de sa tactique habituelle, et après avoir traité séparément avec les soi-disant « représentants » du Sin Kiang, crée des sociétés mixtes comme en Hongrie et en Pologne pour l’exploitation des richesses minières et pétrolières de ce vaste pays.
Après la Mandchourie, les deux Mongolies, le Sin-Kiang, demain le Tibet passera à l’U.R.S.S. qui pourra alors allonger un tentacule pour prendre à revers l’Inde et la Birmanie, l’idéologie n’est là qu’une façade pour camoufler la plus systématique et la plus réussie des conquêtes. Autre preuve : les Russes interdisent aux navires chinois de pénétrer à Daïren et à Port-Arthur, leur fermant ainsi la porte maritime de la Mandchourie qui en théorie appartient toujours à la Chine. Cependant avec la même habileté, les Russes se prémunissent contre un retournement de Mao Tsé et la tentation d’un nouveau Titisme, peut-être même un rapprochement avec les Etats-Unis. Ils envoient des techniciens en nombre et de petits détachements spécialisés de militaires qui font mine de préparer la défense de la Chine du Sud contre une attaque Nationaliste, mais en fait ont mission de contrôler les industries et les voies de communications. Ce n’est pas sans raison non plus que Staline a retenu Mao Tsé deux mois à Moscou. Pendant ce temps, la situation évoluait à Pékin et ailleurs, et le Chinois s’est trouvé à son retour, devant une conjoncture singulièrement aggravée. Ce qui n’empêche pas d’ailleurs qu’en principe, l’alliance subsiste, quand il s’agit de pousser les Chinois vers le Sud-Est, de s’en servir pour aider Ho Chi Minh et faire agir les organisations secrètes chinoises dans toute cette partie de l’Asie.
La Livre et le Dollar
A côté de la guerre froide, n’oublions pas la guerre sourde du Dollar et de la Livre, plus subtile encore que la politique sino-russe. Les Anglais sentent que leur position est très affaiblie par la conjoncture électorale et l’incertitude du sort des Travaillistes. Aussi, devant l’imminente réalisation de l’accord de paiements intereuropéens essayent-ils de faire, comme aux Etats-Unis une politique bipartisane devant ce problème qui intéresse autant la Cité que le Labor.
Le « Times » s’est expliqué clairement là-dessus :
1° L’Union européenne des paiements va miner le prestige de la Livre et faire passer une grande part des règlements de cette monnaie dans la monnaie de compte clearing qui sera en fait sous la dépendance du Dollar. D’abord les balances créditrices en Dollars de la Suède, de l’Italie et éventuellement d’autres seront utilisées pour combler des déficits et transformeront, contre l’Angleterre, une dette bloquée en une dette mobilisable qui pèsera sur la stabilité de la Livre ;
2° Si un pays, comme c’est le cas présent, veut se débarrasser de ses surplus pour acquérir des devises fortes, c’est la Livre qui en fera les frais. Enfin et surtout, les paiements courants ne se feront plus en Livres mais par l’intermédiaire de l’Union et la Livre comme monnaie internationale sera peu à peu éliminée. Tout cela est fort clair, mais comment résister tant qu’on ne peut se passer de l’aide Marshall ?
CRITON