Criton – 1950-03-04 – L’Avenir du socialisme

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Le Courrier d’Aix – 1950-03-04 – La Vie Internationale.

 

L’Avenir du Socialisme

 

Les élections anglaises ont passé, et nous ne sommes pas plus avancés. La position du gouvernement Attlee est précaire, ce qui rendra plus difficile encore la solution de problèmes urgents : la coordination des paiements intra-européens et l’unification de l’Europe en général, la situation de l’Allemagne de Bonn dans le Plan de Défense occidental. L’affaiblissement de l’autorité de Londres sera pour quelques mois un nouvel obstacle à l’action commune des démocraties, plus que jamais nécessaire.

 

Les Élections Anglaises

Attlee avait précipité le moment de la consultation populaire pour conserver les 40 ou 60 voix de majorité indispensables à un Gouvernement stable. Il craignait que la hausse des prix consécutive à la dévaluation, la pression croissante des demandes d’augmentation de salaires ne le mettent en juin en minorité ou en posture difficile. Le calcul a été déjoué et il lui faut envisager des élections prochaines dans des conditions plus difficiles. Les Conservateurs ont eu de la chance ; suffisamment forts pour recueillir la succession du Labour aux premières difficultés, et battus quand même : ce qui leur évite de prendre le pouvoir dans un moment critique.

 

Le Citoyen Anglais

Nous avons souvent montré l’importance de l’attitude du peuple anglais en face de l’expérience socialiste. C’est le seul dans le monde dont l’éducation politique est assez mûre pour juger d’une politique. Il s’est porté aux urnes en masse, 84%. Il a pesé les arguments des deux partis en fonction de son expérience. Il a voté exclusivement modéré. Le communisme a été rejeté ; les dissidents exclus du « Labour » pour leurs tendances extrémistes ont été liquidés.

Le Peuple anglais tout entier a demandé du raisonnable. 54 pour cent, afin que l’expérience socialiste prenne fin ; 46 pour qu’elle continue. Tout se passe comme si John Bull avait dit : « Les Socialistes ont accompli certaines réformes qui s’imposaient et que les Conservateurs n’auraient réalisé qu’à la longue et de mauvaise grâce. Cela est bien et personne ne reviendra là-dessus, sinon pour aménager et assouplir les organismes trop lourds qui se chargent de notre bien-être ; mais la voie est glissante ; en allant plus loin, le Travaillisme nous mène tout droit à l’Etatisme, c’est-à-dire à un régime totalitaire, même s’il s’en défend. Evitons de sauter le pas qui conduit de la sécurité sociale et du plein emploi à la monopolisation par les politiciens de tous les pouvoirs, et surtout du pouvoir économique ».

Ce réflexe de défense pour la liberté individuelle qui est sensible dans la plupart des pays civilisés a été marqué par les élections en Nouvelle Zélande, puis en Australie, et l’Angleterre le suit. La Belgique et la Hollande avaient précédé. L’Allemagne et l’Italie bien que leurs réactions aient moins de sens avaient été dans la même direction. Nul doute que la France réagirait de même.

Il y a tout autre chose. Le Socialisme dans tous les pays s’est trouvé en contradiction avec ses aspirations anciennes et peut-être présentes, et s’est trouvé contraint de faire obstacle à toutes les tentatives d’union internationale, ce qui pour son avenir est extrêmement grave. Etatisme et Autarcie vont de pair. Nul ne peut contre cela.

 

Le Socialisme et l’Union Scandinave

L’exemple le plus frappant est l’échec de l’Union douanière scandinave. Rien ne semblait plus facile en apparence que de supprimer les barrières tarifaires entre ces trois pays, aux intérêts proches, de même race et presque de même langage et de surcroît complémentaires, l’un agricole, le Danemark, l’autre industriel, la Suède, le troisième pêcheur et roulier des mers, la Norvège, et qui plus est, tous trois socialistes !

Échec complet. Pourquoi ? parce qu’en planifiant leur économie, les Norvégiens en particulier ont créé de toutes pièces des industries mal placées qui ne pourraient pas supporter la concurrence et qu’il faudrait sacrifier, ce à quoi les Syndicats s’opposent.

Quand tout est organisé à l’intérieur d’un mur de douane, le syndicalisme est plus protectionniste que le patronat qui à la rigueur change de branche d’activité ou remet son entreprise à un cartel international qui en dispose. En sorte que, plus les marchandises deviendront abondantes et la concurrence développée, plus les pays socialistes colmateront les fissures comme dans un îlot pressé par la marée. Résultat : ce seront des pays chers, et parce que l’étatisme est onéreux et peu efficient, et parce qu’encombré d’industries parasitaires ; pays qui iront s’appauvrissant et dont le niveau de vie dans l’ensemble ne s’élèvera guère. Les choses sont évidemment moins schématiques que notre description. Mais en gros, elle est exacte, et l’Angleterre travailliste dont la résistance à tous projets d’union européenne a été si vive et si remarquée était entraînée vers l’autarchie. Les Anglais ont senti qu’il n’y avait pas de liberté civique sans liberté économique.

 

Le Plan Marshall

La confusion autour du Plan Marshal augmente. Les administrateurs Hofmann et Harriman et les politiques comme Acheson veulent faire de l’Europe une unité économique, et pour commencer, établir une union monétaire qui devrait fonctionner cet été. Les obstacles sont légion, mais les plus sérieux ne viennent pas des Européens. Ce sont les fermiers américains qui s’émeuvent, et le Ministre des Finances qui les subventionne et achète leurs pommes de terre en excédent pour les jeter à l’eau. Un bloc monétaire européen disent-ils permettra aux pays membres d’acheter leurs produits alimentaires dans l’orbite de leur système, c’est-à-dire ailleurs qu’aux Etats-Unis. La politique et l’économie se contrarient. Ce sont des difficultés que les totalitaires ne connaissent pas. Par contre, ils meurent plus souvent de faim qu’ils ne gaspillent la nourriture.

 

La Valeur du Rouble

Moscou a relevé la valeur du rouble et abaissé les prix intérieurs. Prétexte à meetings bruyants et à congratulations commandées. En réalité, la valeur du Rouble en face du Dollar reste fictive puisqu’aucun paiement international ne se fait en rouble. On a remarqué que le prêt de la Russie à la Chine est inscrit en dollars dans le traité même, ce qui est assez comique.

Cette hausse autoritaire du Rouble a pour but de dépouiller un peu plus les pays satellites en leur faisant payer plus cher les fournitures russes et en avilissant celles des autres, ce qui sera particulièrement dur pour la Pologne et la Finlande qui a un lourd tribut de guerre à payer. Cela servira à chasser de Russie les diplomates étrangers à qui on donnera 4 roubles pour un dollar, le dixième en fait, de sa valeur réelle. Quant à la baisse spectaculaire des prix elle n’a de sens que si elle suit l’abondance des produits, sinon elle risque de les faire disparaître, à moins qu’elle n’ait pour but de ranimer le marché noir toujours actif derrière le rideau de fer.

 

                                                                                            CRITON