Criton – 1956-03-03 – Désillusions Américaines

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Le Courrier d’Aix – 1956-03-03 – La Vie Internationale.

 

Désillusions Américaines

 

La fin de la prépondérance américaine dans le monde devient peu à peu sensible à l’opinion éclairée aux Etats-Unis. Les critiques à l’adresse du Département d’Etat sont aussi vives du côté Républicain que du côté Démocrate. Une sorte d’unanimité s’est faite pour dénouer la faiblesse de la politique suivie depuis quatre ans, et les explications optimistes de M. Foster Dulles ont été accueillies avec ironie ; le Secrétaire d’Etat pratique la méthode Coué, dit-on. Personne ne croit que la prétendue unité du Monde occidental ait obligé les Soviets à modifier leur tactique. On est frappé de la confiance en soi qui se dégage du rapport de Krouchtchev, et ses arguments sont autrement convaincants que ceux de M. Dulles.

 

La Situation d’Après les Rapports

Ce sont les rapports de deux observateurs qui font autorité : John Cowles et Paul Hoffman, tous deux Républicains et très liés avec Eisenhower, sur leur voyage en Moyen-Orient, qui ont alarmé l’opinion. Les risques de guerre israélo-arabe sont sérieux, ont-ils dit. La nouvelle offensive politique des Soviets dans cette région a obtenu de brillants succès et leur infiltration dans divers pays arabes est déjà fort avancée ; ils font remarquer d’autre part, que l’Europe occidentale, citadelle de l’Alliance, est gravement menacée : la France se débat dans un chaos dont elle ne pourra sortir que diminuée, ayant perdu en Afrique du Nord son prestige de grande puissance ; l’Angleterre se débat dans une crise économique sans issue : l’Extrême et le Moyen-Orient sont la principale source de ses revenus en devises fortes. Si elle les perdait, la banqueroute serait inévitable. L’Angleterre cesserait, elle aussi, d’être une grande puissance. La pression soviétique dans ces régions constitue le péril le plus immédiat. Enfin, la stabilité de la politique de l’Allemagne fédérale repose sur la volonté et le courage d’un vieillard, Adenauer. Déjà son autorité est progressivement battue en brèche. Sa chute ou sa disparition entraînerait vraisemblablement l’Allemagne à une position de neutralité vers laquelle beaucoup déjà inclinent.

Voilà ce qu’on lit dans la grande presse américaine ; nous traduisons presque textuellement.

 

Les Blocs Militaires

L’erreur fondamentale, déclare-t-on, a été de vouloir lier les états mineurs dans une vaste alliance militaire. Ces alliances ne présentaient pas grande utilité quand les Etats-Unis disposaient du double monopole atomique et économique. Maintenant qu’ils l’ont perdu, les pays qu’ils enchaînent ont peur d’être entraînés dans un conflit dont l’issue est douteuse, mais les destructions certaines. Ils cherchent à se dégager d’obligations qui les exposent à l’anéantissement. Asiatiques et Européens ne sont plus rassurés par la puissance des troupes américaines. Ils sont tentés de chercher de l’autre côté d’autres assurances qui pourraient les mettre hors du jeu. Et la Russie est prête à toutes les promesses pour s’entourer d’un cercle de Neutres. L’exemple de quelques-uns est contagieux.

 

Il faut que Cela change mais Comment ?

Comme toujours, on est plus embarrassé aux Etats-Unis pour dire aux responsables ce qu’il faut faire. Qu’il faille changer de politique, tout le monde en est d’accord. Nous n’avons malheureusement trouvé nulle part un plan cohérent pratique et concret. Le Gouvernement a proposé une aide accrue aux pays sous-développés. 5 milliards de dollars qui porteraient sur plusieurs années permettant ainsi d’établir des plans à long terme ; les pays concernés ayant fait leur choix demeureraient attachés à leur réalisation et ne seraient pas tentés de s’adresser ailleurs. Les offres soviétiques n’auraient plus d’attrait. Mais le Congrès américain n’est pas disposé à souscrire à de pareils engagements. De plus, ni du côté de l’Administration, ni dans la presse, on ne trouve les plans d’une politique d’aide cohérente comportant des objectifs sociaux, économiques et politiques. Bien mieux, on entend un Sénateur, pourtant sérieux, s’écrier que la tâche première est de liquider les restes du colonialisme et d’appuyer résolument les nationalismes indigènes dans leur lutte. L’U.R.S.S. ne peut qu’apprécier cette aide supplémentaire.

 

L’Anticolonialisme

Cette phobie du colonialisme aux Etats-Unis confine à la stupidité ; certains milieux sont plus anticolonialistes que l’on ne l’est à Tunis ou à Rabat, où l’œuvre de la France est, au moins en paroles, appréciée à sa valeur.

Si, en effet, les peuples sous-développés, sont aujourd’hui travaillés par des aspirations à l’indépendance, c’est précisément parce que les puissances colonisatrices leur en ont donné l’idée et les moyens. Elles ont fait pour les peuples qu’elles ont administré ce qu’il conviendrait justement de faire pour ceux qui ont été dégagés de l’état colonial si l’on veut sauvegarder cette nouvelle indépendance, c’est-à-dire : élever le niveau de vie des masses paysannes avant de pousser à une industrialisation à outrance qui ne ferait que changer leur condition de cultivateurs pauvres en prolétaires urbains, ce qui est moralement pire.

Les puissances colonisatrices ont fourni les produits industriels à des agriculteurs progressivement plus à l’aise grâce à un travail intelligemment dirigé et mieux outillé. C’est le cas par exemple de notre Côte d’Ivoire, de la Nigéria britannique, ou de la Côte de l’Or aujourd’hui indépendante. Si le succès n’a pas couronné ces efforts en certaines régions comme l’Afrique du Nord, et cela malgré d’énormes dépenses, c’est à cause de la pauvreté du sol et de la multiplication trop rapide des bouches à nourrir. Dans l’ensemble, une aide intelligente aux pays sous-développés ne ferait que suivre les méthodes du colonialisme tant décrié.

Ce genre de considérations pourtant irréfutables n’a aucune chance de l’emporter sur les préjugés. On le voit chaque jour en Indochine où les Américains tentent de sauver en se substituant à nous, ce que nous n’avons pu sauver nous-mêmes.

 

L’Isolement de la France

Ce qui est grave et décevant, c’est l’indifférence, pour ne pas dire plus, avec laquelle on considère les efforts de la France pour trouver une solution aux problèmes africains dans l’intérêt des deux parties et de l’Occident tout entier. Les Anglais ne cachent pas que leurs méthodes ont réussi où les nôtres ont échoué. Nous sommes les boucs émissaires du colonialisme et ils sont absous de l’opprobre, même au Kenya. De leur prétendu succès, nous verrons ce qu’il restera dans quelques années. Quant aux Américains, ils ne semblent qu’attendre la liquidation de nos positions, non pas pour se substituer à nous – ce qui est faux et injuste – mais pour entretenir avec les nouveaux Etats libres, la même politique qui a si bien réussi ailleurs, en Corée, au Sud-Vietnam, en Indonésie par exemple : les disputer plus ou moins mal à la pénétration soviétique.

Le drame de la France actuelle, c’est que pour la première fois depuis 1870, elle est seule, sans appui, sans sympathies politiques même. Il est certain que le rejet de la C.E.D. est à l’origine de cette désaffection. Ceux qui l’ont fait repousser portent une cruelle responsabilité historique capitale. Mais la rancœur de M. Foster Dulles, avec ses menaces de réappréciation dramatique de sa politique ne devrait pas subsister devant un péril qui est commun à l’Occident tout entier. Ses compatriotes d’ailleurs sentent à d’autres égards, tout ce que comporte d’aveuglement et de présomption la rigidité morale de l’homme d’Etat américain.

 

Le Neutralisme Français

Qu’adviendrait-il cependant au cas où la déception française serait si forte et le désastre si cruel que les sirènes du neutralisme parviendraient à séduire la grande majorité de l’opinion ? On se questionne déjà sur le voyage de M. Vincent Auriol à Moscou où Vorochilov ne le reçoit évidemment pas pour le plaisir. Sans doute notre position stratégique n’a plus la valeur qu’elle revêtait il y a seulement deux ans. Les perspectives militaires ont changé ; les Américains volent vers leur objectif favori dont ils rêvent depuis longtemps. La guerre ou la défense militaire « presse-bouton », que l’on règle de son fauteuil sans déranger le business, et surtout avec le minimum de soldats. On parle déjà d’évacuer l’Europe et de n’y laisser qu’un rideau de radar. Militairement, cette tendance est normale et le progrès technique y conduit infailliblement, mais les conséquences morales d’une telle révision les a-t-on pesées à Washington ?

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1956-02-25 – Le Congrès de Moscou

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Le Courrier d’Aix – 1956-02-25 – La Vie Internationale.

 

Le Congrès de Moscou

 

Il ne serait pas exact de dire que le Congrès du Parti Communiste de Moscou qui s’achève apporte des éléments nouveaux. Il ne fait que préciser des tendances déjà révélées par les précédents discours de Krouchtchev. Toutefois, il permet d’analyser en profondeur le nouveau plan d’action du communisme international.

 

La Fin du Stalinisme

C’est Mikoyan qui a été chargé de sonner le coup de grâce au culte de Staline. Bien qu’il ait laissé au peuple russe un souvenir plutôt cruel et que sa mort ait été accueillie en U.R.S.S. avec soulagement, l’ombre du grand homme vainqueur du nazisme pesait sur les nouveaux maîtres. Ceux-ci ont voulu achever de discréditer une idole, condamner ses méthodes, annoncer que l’ère qui a commencé en 1953 promettait un meilleur avenir ; en 1960, on verra enfin ce qu’on a vainement attendu depuis près de quarante ans : l’adoucissement du travail, la sécurité personnelle, un niveau de vie enfin relevé. Retenons en passant cet aveu de Kaganovitch : « depuis 1932, le barème des salaires n’a guère été modifié », on le révisera plus tard ; les promesses ne coûtent rien. Le peuple russe est fataliste, il a un mot qui lui permet d’atteindre le bonheur futur « Boudiet = cela viendra ».

 

La Coexistence Pacifique

La répudiation de l’infaillibilité stalinienne est surtout destinée à la consommation intérieure. Elle l’est aussi pour la consommation extérieure : la coexistence souvent proclamée d’ailleurs par Staline lui-même ne sera plus une affirmation verbale. Elle se réalisera si les adversaires de l’U.R.S.S. se conforment à ses principes. Qui en jugera ? Le Soviet Suprême bien entendu.

 

La Révolution n’est plus Nécessaire

Mais voici l’essentiel : ce qui est aboli, c’est le dogme de la révolution violente comme celle de 1917 tenue pour indispensable pour substituer le collectivisme au capitalisme, la dictature du prolétariat à celle des ploutocrates. Cela n’est plus nécessaire : le socialisme est en marche partout. Il suffit de l’aider à triompher sans lui imposer les méthodes soviétiques de bouleversement social. Chaque pays doit évoluer vers le même but par ses voies propres, suivant son caractère et ses structures économiques. C’est ce qui s’est passé en Yougoslavie. Staline a eu tort de condamner Tito. Celui-ci est simplement arrivé au communisme par d’autres voies. Chaque pays à son tour en devra faire autant tôt ou tard. Voilà le réformisme, l’hérésie suprême pour les bolcheviks, remis en honneur.

En termes concrets, cela veut dire que les partis communistes devront s’allier aux socialistes et les pousser sans violence à créer une société nouvelle analogue, mais non identique, à celle de l’U.R.S.S. Cette tactique dit de Front Populaire est avant tout valable pour l’Europe. En Asie, et en particulier en Chine, on sait, au contraire, que le régime de Mao calque strictement celui de Staline ; peut-être en serait-il différemment en Inde ou en Indonésie. Mais en Europe, certainement : la révolution fait peur à des peuples qui craignent pour leur bien-être. Il leur faut un changement progressif et sans douleur qui demande du temps, Français et Italiens compris. Ce changement de la dogmatique bolchévique aura des répercussions tactiques considérables. Pour en mieux prouver l’authenticité on a réhabilité outre Tito, des morts presque oubliés comme Bela Kun et d’autres épurés, voire même Trotsky.

 

Le Socialisme en Marche

Ce qui demeure dans l’esprit de Krouchtchev, c’est la conviction que le socialisme progresse et que son triomphe est inéluctable. Les peuples nouvellement libérés du colonialisme ne pourront pas y échapper. Tous ceux qui demeurent dépendants sont soulevés par une vague de nationalisme qui les portera au socialisme dès qu’il aura triomphé. On les y aidera. Même de vieux pays évolués comme l’Angleterre et la France succomberont à leur tour parce qu’ils ne pourront pas supporter le poids de leurs engagements extérieurs. Le Commonwealth britannique se dissout peu à peu ; la crise croissante de la Livre l’achèvera. La France progressivement dépouillée de ses positions d’Outre-Mer sera réduite par l’appauvrissement à choisir un régime collectiviste.

Il faut reconnaître impartialement que cette vue d’avenir qui domine l’esprit de Krouchtchev et dicte sa tactique, n’est pas sans vraisemblance. Si les choses suivent le cours pris ces derniers temps on peut prévoir le moment où les Etats-Unis demeurés seuls, isolés économiquement et politiquement, auront perdu toute chance d’équilibrer la puissance russe. L’ère de la prépondérance américaine commencée à Hiroshima en 1945 a pris fin ; sans pouvoir fixer une date, on pourra la situer autour de la crise cardiaque d’Eisenhower ou de la seconde Conférence de Genève à l’automne 1955. La phase d’équilibre qui lui succède où les deux puissances russe ou américaine s’affrontent à chances égales ne durera pas indéfiniment. Krouchtchev pense que le temps travaille pour l’hégémonie soviétique.

 

Les Réalisations du Capitalisme

Il reconnaît cependant que lui, ou plutôt Staline (à moins que ce ne soit encore la faute de Beria), s’est trompé sur un point essentiel. Les contradictions du capitalisme n’ont pas amené son déclin. Elles ne l’ont pas empêché d’accomplir des progrès qui dépassent souvent ceux du communisme ; la crise inévitable qui devait l’emporter ne s’est pas produite et n’est pas en vue. Une longue période de compétition économique est donc nécessaire pour amener le communisme à dépasser les réalisations de son rival. Il sera parfois nécessaire de s’informer de ses méthodes et de l’imiter pour faire mieux. La coexistence pacifique est indispensable pour donner le temps de pouvoir affirmer au monde que le collectivisme est la meilleure voie vers la prospérité et le bonheur.

 

La Personne de Krouchtchev

On s’était mépris – et nous-mêmes le premier – sur les dons de Krouchtchev (car malgré les affirmations solennelles de direction collective, il est bien en fait le seul maître de la politique russe). Il était apparu bavard à l’extrême brouillon dans ses desseins, se prenant d’enthousiasme pour les plans irréalisables, se contredisant à l’occasion, et souvent imprudent et maladroit dans ses relations extérieures. Tout cela demeure, mais par-delà, on ne peut qu’être impressionné par l’extraordinaire dynamisme de ce personnage, malgré son âge et son intempérance, de la vigueur et de la richesse de son imagination qui lui fait trouver presque chaque jour une manœuvre nouvelle. C’est, comme l’on dit, une nature, comme Churchill en fut une.

 

La Faiblesse des Occidentaux

C’est malheureusement ce qui manque le plus au camp adverse. Les Neutres ont Tito et Nehru, peut-être Nasser, les Occidentaux n’ont personne.

Eden lui, possède une grande expérience, est un manœuvrier remarquable en diplomatie. On l’a vu à la Conférence de Genève sur l’Indochine. Mais on le devine, ses idées sont étroites et ses méthodes arrêtées. L’ombre de Churchill l’éclipse. Il n’a pas su s’imposer à l’intérieur, ni aux Anglais, ni même à son propre Parti. La situation de l’Angleterre est critique et il n’a pas l’autorité pour la redresser ; sa santé, de plus, est peut-être ébranlée. Eisenhower est un excellent Président pour temps calmes ; très humain, profondément attaché à ses convictions religieuses et morales, capable d’une grande maîtrise de soi et patient dans les tâches difficiles de la conciliation, sachant écouter et recueillir des avis, il manque par contre de l’imagination et de l’audace nécessaires quand il s’agit, comme c’est le cas, de sauver une civilisation en péril. On l’a vu ces jours-ci dans la malencontreuse affaire des livraisons d’armes à l’Arabie Saoudite. On peut discuter de l’importance des grands hommes dans l’orientation du destin des peuples. Peut-on nier cependant que pour avoir confiance en eux-mêmes, ils ont besoin d’une autorité qui les représente et les guide ?

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1956-02-18 – Aspects du Dynamisme Politique

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Le Courrier d’Aix – 1956-02-18 – La Vie Internationale.

 

Aspects du Dynamisme Politique

 

Le dynamisme de la politique soviétique ne se dément pas ; c’est presque quotidiennement qu’une note fuse ou que frappe une révélation surprise, comme la réapparition des deux espions anglais du Foreign-Office, Burgess et Mac Lean. On reconnaît la manière de Krouchtchev. Molotov nous avait accoutumé à des manœuvres plus méditées.

 

Le Discours de Krouchtchev

Il y a beaucoup à retenir du discours fleuve que Krouchtchev a déversé sur le Congrès de Moscou ; d’abord son amabilité envers Tito malgré l’accueil plutôt frais de la première entrevue de Belgrade. Bien que le Yougoslave demeure réservé, il n’a pas envoyé de délégation à Moscou – il a reçu trop de cadeaux pour n’être pas attaché en quelque mesure au plan universel du Kremlin, ce qui ne l’empêchera pas de venir à Paris bientôt. Mais il est surtout dans l’intention de Krouchtchev d’éblouir le monde par les progrès techniques de l’U.R.S.S. et ses moyens d’intervenir simultanément sur les plans économiques et politiques.

La Russie fait état des progrès présents et futurs du système socialiste. Comme nous le disions la semaine passée, ces progrès sont inévitables dans les pays sous-développés qui n’ont d’autre moyen de s’industrialiser que par les investissements de l’État, s’ils persistent d’abord à faire passer pour des raisons de prestige cette industrialisation avant tout, et s’ils limitent l’apport de capital étranger par une méfiance instinctive d’un nouveau colonialisme en souvenir de l’ancien.

 

Le Capital Étranger et la Liberté Intérieure

Ce n’est d’ailleurs pas que dans les pays sous-développés, récemment affranchis de la tutelle de l’Occident, comme l’Inde, que cette défiance se révèle. On interrogerait là-dessus au hasard beaucoup de Français, hommes d’affaires, industriels, ou simples travailleurs ; on s’entendrait répondre que tout apport de capital étranger est une menace contre l’indépendance et la souveraineté nationale. On l’accepte par nécessité, mais avec répugnance et inquiétude. Il n’y a pas en réalité de préjugé plus mal fondé à l’heure actuelle bien entendu.

Y a-t-il en effet un pays dont la politique intérieure et extérieure soit plus libre que celle du Canada ? Or 80 pour cent des capitaux qui font progresser ce pays à pas de géant sont étrangers et qui plus est, la grande majorité vient du puissant voisin, les Etats-Unis. Ne voit-on pas la Belgique dont l’économie est prospère et les capitaux propres abondants, faire publiquement appel aux apports étrangers. Evidemment, dira-t-on, le Canada et la Belgique ne sont pas l’Arabie Séoudite. Ces états ont une structure et une civilisation qui les met à l’abri d’une dictature financière extérieure. Mais il y a d’autres exemples ; l’Afrique du Sud dont l’industrie aurifère a été presque totalement constituée par des apports étrangers, et même certains pays africains comme l’Éthiopie et même la Côte de l’Or, dont l’indépendance s’est développée non seulement malgré l’apport de capitaux extérieurs, mais même grâce à eux.

 

Les Diverses Voies du Progrès

Il y aurait – mais on n’en entend guère parler – une autre réponse à faire à Krouchtchev. L’exemple de la Russie montre quels sacrifices sont imposés à la population d’un pays quand la priorité absolue est donnée pour des fins politiques à l’industrie lourde, en négligeant le reste : marasme de l’agriculture qui ne suit pas ; pénurie des biens de consommation.

Il faudrait convaincre les pays sous-développés de ne pas suivre cet exemple. Sans négliger l’industrialisation, il faudrait qu’elle accompagne sans le précéder le développement des ressources individuelles surtout agricoles et l’élévation du niveau de vie qui provient d’une alimentation meilleure et d’une augmentation des biens consommables élémentaires qui font défaut aux masses des pays arriérés. La F.A.O., organisation pour le développement agricole et alimentaire de l’O.N.U., a fait d’excellent travail, mais la tâche est gigantesque et devrait être entreprise avec des moyens considérables par les démocraties occidentales. Si elle était comprise par les bénéficiaires et menée comme il convient, ce serait la meilleure réponse aux tentatives de pénétration soviétique.

 

Le Réarmement Allemand et l’Entretien des Troupes Étrangères

Un sujet tout différent ne manque pas d’intérêt : le réarmement de l’Allemagne occidentale commence et le Gouvernement de Bonn a fait savoir aux trois puissances autrefois occupantes qu’il cesserait à partir de cette année de payer les frais d’entretien des troupes étrangères stationnées en Allemagne. La fin de ces prestations était d’ailleurs prévue dans les accords signés au moment où l’Allemagne de Bonn a été admise à l’O.T.A.N., c’est-à-dire après l’échec de la C.E.D. et la constitution de l’U.E.O. prévue, disions-nous, mais de façon si vague et ambigüe que les Anglais contestent au Gouvernement de Bonn le droit de se délier de ses engagements avant que les sommes prévues pour son budget militaire ne soient complètement utilisées.

Français et Américains n’ont encore rien dit officiellement, mais les Anglais qui, devant leurs difficultés présentes veulent alléger leurs propres dépenses militaires, entendent prendre prétexte de la carence allemande pour restreindre, sinon supprimer les effectifs stationnés en Allemagne ; les fameuses quatre divisions qu’Eden avait solennellement promis de maintenir en Europe continentale. Grand événement historique que M. Mendès-France alors Premier ministre avait célébré comme un triomphe personnel. L’affaire avait eu, on s’en souvient, un grand retentissement dans le monde ; beaucoup moins en Angleterre d’ailleurs, et pour cause.

Nous avons eu la curiosité de nous reporter à notre article du 16 octobre 1954, nous disions ceci :

« Une construction européenne fondée seulement sur une coalition militaire n’est qu’une mesure opportune qui ne construit rien et n’engage pas l’avenir. On dit que les Anglais se sont liés pour un demi-siècle au continent, mais au premier tournant les données du problème auront obligé les partenaires à reconsidérer leurs accords ».

Le premier tournant n’était pas loin : nous y sommes.

Pauvre M. Mendès-France : l’U.E.O. (qui s’en souvient encore ?), le statut de la Sarre, l’Indochine, la Tunisie, en six mois, tout avait été réglé ! Ne l’accablons pas. Mais l’histoire nous inflige des leçons de modestie. Les politiciens ne les entendent pas souvent et les peuples oublient si vite ! Il n’est pas modeste de se citer soi-même et nous nous en excusons, mais il y a des cas où c’est presque un devoir de mettre les présomptueux, comme l’on dit, le nez dans leurs erreurs.

 

L’Euratom

La relance européenne cherche à prendre corps. M. Spaak a réuni à Bruxelles les Ministres de l’Europe des Six pour trouver une formule de coopération en matière d’énergie atomique. On bute déjà sur les mêmes différends : autorité supranationale ou association d’États souverains. On se heurte également à de gros intérêts, car le développement de l’énergie atomique mettra en œuvre des activités aussi diverses qu’étendues. On sent aussi des réserves, des réserves d’ordre purement politiques de pays comme l’Allemagne, qui ne veulent pas se lier les mains. Les progrès des délibérations sont jusqu’ici assez minces. Nous étudierons la question en détail plus tard car elle est d’importance.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1956-02-11 – L’Appât

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Le Courrier d’Aix – 1956-02-11 – La Vie Internationale.

 

L’Appât

 

La grande offensive économique et diplomatique des Soviets se poursuit à une allure accélérée. Elle a, comme les précédentes, pour objet de conserver l’initiative et de ne pas laisser aux Occidentaux le loisir d’y faire face et encore moins de reprendre l’initiative.

 

Les Lettres de Boulganine

Les deux lettres de Boulganine à Eisenhower, si elles paraissent assez vaines à l’opinion atlantique, ne manquent pas d’habileté, car elles s’adressent en réalité à ceux qui sont déjà ou sont susceptibles de devenir des neutres.

Si les Etats-Unis rejettent cette offre d’amitié, la propagande se servira de ce refus pour dénoncer leurs intentions agressives. S’ils l’acceptent, le monde en retiendra l’impression que la Russie et l’Amérique sont en voie de s’entendre entre elles pour partager la planète en deux zones d’influence et cela découragera tous ceux qui attendent de l’autre côté du rideau de fer une libération problématique.

 

L’Offensive Économique

Mais plus que ces manœuvres, c’est l’offensive économique qui peut avoir des conséquences redoutables. La tactique, comme nous l’avons déjà exposée est simple. Moscou dit aux pays sous-développés : rejoignez le camp des états neutres et vous serez comblés des deux côtés ; nous vous offrons une assistance financière et technique désintéressée pourvu que vous n’adhériez plus aux pactes adverses, cela ne vous empêchera pas, bien au contraire de recevoir des Anglo-Saxons une aide correspondante ; nous n’attachons à nos offres aucune condition politique, alors que les autres n’entendent vous aider que si vous êtes les alliés fidèles de leur bloc militaire. C’est à peu près dans ces termes que les Soviets dans leur dernière note s’adressent au Pakistan. Elle dit que ce pays a tout intérêt à rompre le Pacte de Bagdad et suivre l’exemple de l’Inde, de l’Afghanistan et de la Yougoslavie qui bénéficient déjà de la surenchère, et de l’Égypte qui en profitera si elle se libère tout à fait de la tutelle occidentale.

 

Les Illusions Américaines

Les Américains s’imaginent que les Soviets n’ont pas les moyens de cette politique ; sans doute, s’il fallait qu’ils exécutent toutes leurs promesses, ils ne pourraient pas les tenir. Cela d’ailleurs ne les gênerait pas outre mesure, Moscou ne s’est jamais trouvé déshonoré de ne pas observer ses engagements. Ce sont là des préjugés bourgeois.

Les Russes ont fait miroiter aux industriels suédois et anglais des contrats commerciaux qui devaient tripler du jour au lendemain les échanges ; les Chinois en ont fait autant un peu partout ; les contrats n’ont jamais été réalisés ou n’ont été exécutés que pour une faible part ; peu importe, cela n’empêchera pas de recommencer à l’occasion. De plus, il y a une large part de ces projets d’assistance, comme les 300 millions de dollars destinés à la réalisation du barrage d’Assouan, dont les Russes savent bien qu’ils n’ont aucune chance d’être acceptés. Il en va de même des offres au Pakistan ; ni ce pays ni l’Égypte ne lâcheront la proie pour l’ombre. Pour ceux qui ont été effectivement conclus, ou ils sont de modestes proportions comme en Afghanistan et en Indonésie, ou bien ils sont importants comme pour la Yougoslavie, mais à terme échelonné, ce qui permettra de se dérober à la longue si l’affaire a perdu son objet politique. Il s’agit comme toujours de dresser une vitrine pour attirer les chalands. On verra plus tard s’il convient d’exécuter le marché.

 

Sa Véritable Portée

On pourrait prendre à la légère ce genre d’initiatives si l’on méconnaissait la portée qu’elle a sur les pays encore dépendants. Si l’on y réfléchit, c’est encore la France qui est particulièrement visée dans cette affaire qui en apparence ne la concerne pas.

Il n’y a qu’à lire pour s’en convaincre les dernières déclarations de Bourguiba, le maître du Néo Destour Tunisien. Il ne cache pas que si ses intentions sont bien de maintenir avec la France des liens d’étroite collaboration, il attend de l’indépendance de son pays la possibilité de bénéficier de l’aide extérieure pour construire en Tunisie un état moderne. L’Istiqlal au Maroc pense de même ; l’aide financière et technique de la France est très appréciable, mais elle est limitée aux possibilités d’un pays appauvri et débordé par ses obligations. L’indépendance permettra de frapper à la caisse des riches qui s’empresseront de rivaliser pour aider l’Afrique du Nord. Il n’y aurait rien de surprenant à ce que d’ici peu les Soviets étendent leurs offres de services à Tunis et à Rabat. Ils ne risquent pas grand-chose.

Cette idée de pouvoir cumuler l’aide russe et américaine avec celle de la France, ou de l’Angleterre s’il s’agit des possessions de celles-ci entre pour beaucoup dans les calculs de tous les nationalismes qui grandissent en Afrique arabe ou noire : l’indépendance n’est pas seulement une satisfaction morale, ni même la possibilité de satisfaire des ambitions, c’est aussi, sinon surtout, la possibilité de recevoir des dollars ou bien des biens de provenance soviétique. Si les Russes ont fait de gros sacrifices pour amorcer les neutres avec des appâts, c’est qu’ils voient tout le profit qu’ils doivent en tirer : s’infiltrer politiquement dans ces pays qui leur étaient fermés.

 

Un Article de Walter Lippmann

Dans un récent article, W. Lippmann fait quelques remarques sur cette politique d’assistance économique soviétique. Il constate, comme nous l’avions fait, qu’elle met les Américains dans un embarras extrême, et surtout qu’ils n’étaient nullement préparés à y répondre. Il fait observer de plus que ces pays sous-développés, comme l’Inde ou l’Indonésie ne peuvent suivre la méthode américaine pour développer leur économie ; il n’y a pas chez eux de capital privé pour entreprendre une industrialisation. Ce sont donc les Gouvernements qui doivent s’en charger et dans ce cas, ils sont obligés de suivre la méthode soviétique, c’est-à-dire le travail et l’épargne forcés, la règlementation étatique rigoureuse, une pression formidable sur les masses pour bâtir une économie industrielle à partir d’une économie rurale primitive, en fait, un socialisme dictatorial et plus ou moins totalitaire ; c’est déjà ce qui se dessine en Inde et d’une façon confuse en Indonésie.

 

Comment intervenir ?

Pour éviter ce processus, il faudrait que soit fournie et acceptée une aide extérieure, un apport de capital étranger absolument désintéressé, c’est-à-dire émanant non d’entreprises privées qui cherchent obligatoirement le profit mais d’États qui peuvent s’en passer. Un vaste plan Marshall qui couvrirait l’Asie et peut-être l’Afrique. La tâche – ajoutons-nous – est telle, qu’elle dépasse sans doute les possibilités des Etats-Unis et même de l’Occident tout entier. De plus, en démocratie le contribuable n’y consentirait pas ; quelle résistance l’aide à l’étranger n’a-t-elle pas rencontrée au Congrès et pour des sommes relativement modestes, de l’ordre de six pour cent du budget fédérale.

A certains signes, on devine que l’Inde, l’Indonésie, la Birmanie hésitent à suivre les méthodes du communisme parce qu’en les employant systématiquement, ils pressentent que leur régime social suivra l’exemple et qu’ils seront entraînés contre leur volonté et leur intérêt à devenir des démocraties populaires avec ce que cela comporte de servitude. Pour les sauver, on sait ce qu’il faudrait faire. Le programme, nous l’avons exposé ici même point par point. Mais quelle autorité, quel courage, quelle continuité surtout, il faudrait pour l’appliquer ! Une démocratie est-elle capable de l’entreprendre et de la soutenir ? Nous en doutons fort, et nous ne sommes pas les seuls.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1956-02-04 – L’Homme Malade

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Le Courrier d’Aix – 1956-02-04 – La Vie Internationale.

 

L’Homme Malade

 

Deux ordres de faits retiennent l’attention : ceux qui occupent le devant de la scène, l’échange de lettres Eisenhower-Boulganine et les entretiens anglo-américains à Washington, qui n’ont pas grande portée ; et ceux qui en ont beaucoup et dont on parle moins, la crise financière anglaise et le développement de l’offensive économique soviétique. Les gros titres dissimulent souvent les vrais problèmes.

 

La Crise Financière Anglaise

La gravité du déficit du commerce extérieur anglais a été soulignée d’une façon particulière – fait exceptionnel – dans le message même sur l’État de l’Union du président Eisenhower. Il s’en déclare préoccupé ; il y a de quoi. En 1955, le déficit a atteint 864 millions de livres alors que les réserves sont tombées à 2.120 millions de dollars en baisse de 540 millions si l’on tient compte du niveau des prix ce pourcentage est le plus bas connu. Si les choses allaient de ce train pendant trois ans, l’Angleterre ferait banqueroute. Si d’autre part on calcule que la devise anglaise sert au financement de près de la moitié du commerce mondial, on conçoit qu’avec un gage aussi faible une fuite devant la Livre demeure à chaque instant possible, ce qui précipiterait la catastrophe.

 

La Malaisie

Il y a plus : le sort de la solvabilité anglaise est entre les mains de deux personnages qui n’occupent guère de place sur la scène mondiale : le prince Abdul Raman, Président du Conseil de Malaisie et le Sheik de Kuwait. Expliquons-nous.

En proclamant en 1943 leur volonté d’accéder aux aspirations à l’indépendance des pays de l’Empire, les Anglais ne pensaient pas que la Malaisie était si près de la revendiquer. Le prince Abdul Rahman est actuellement « l’interlocuteur valable », et si pour diverses raisons il ne se montre pas agressif, il n’en cherche pas moins à relâcher les liens qui unissent la Malaisie à l’Angleterre. Il n’est pas question pour le moment que ce pays se sépare du Commonwealth, mais grâce à ses richesses, le caoutchouc et l’étain, il contribue, à raison de 15 pour cent à alimenter en dollars la zone Sterling. La Malaisie aurait dans les échanges mondiaux une situation particulièrement forte si elle disposait pour son développement et à son seul profit, des quelques quatre cent millions de dollars que ses exportations représentent. On voit ce qu’une telle perte représenterait pour Londres dans l’état actuel.

 

Kuwait

On sait, d’autre part, qu’après la crise fameuse des pétroles d’Iran, l’Angleterre faillit perdre avec la raffinerie d’Abadan son approvisionnement en pétrole et les 500 millions de livres investis là-bas. Par chance, cette perte fut atténuée par la chute de Mossadegh et des accords intervenus par la suite avec la Perse, mais elle fut surtout rapidement compensée par le développement inespéré des richesses pétrolières du petit état désertique de l’autre côté du Golfe Persique, Kuwait, et dans une moindre mesure par les progrès de la production en Irak.

L’Angleterre s’est trouvée de ce fait débarrassée d’une menace grave, mais à une condition, c’est que les redevances énormes payées au Sheik du Kuwait soient conservées par celui-ci en livres et réinvesties à Londres. Il s’agit de quelques 250 millions de livres par an. La nécessité d’avoir là comme à Bagdad un gouvernement ami et fidèle est un problème capital pour l’Angleterre. C’est ce qui explique les efforts de Sir Anthony Eden pour barrer la route aux Soviets dans cette partie du monde et l’appui qu’il est allé chercher à Washington pour associer les Etats-Unis à la défense du Pacte de Bagdad.

 

Après la France, l’Angleterre

Nous disions récemment qu’après avoir pendant près de deux ans concentré ses efforts sur la France pour amener notre pays de déception en déception – Indochine, Afrique du Nord, Sarre – à se détacher de l’Alliance Atlantique et suivre le chemin du neutralisme, les Soviets déplacent leurs batteries vers Londres, l’autre point faible du Monde libre. Ils n’ont aucune chance de séparer vraiment les pays anglo-saxons, mais ils pensent arriver à mettre l’Angleterre en position de vassal en face des Etats-Unis, la réduire à solliciter de façon permanente le secours financier et le secours politique de Washington.

En sommes-nous déjà là ? On n’oserait ni l’affirmer, ni le nier. Malgré les efforts de Churchill pour maintenir le prestige britannique, le monde n’a confiance dans la monnaie anglaise que parce qu’il est convaincu que les Américains ne la laisseront pas tomber. Effectivement, si Eisenhower sollicite sa réélection et l’obtient, une nouvelle injection de dollars sera nécessaire pour sauver une situation qui ne peut être redressée sans cela.

 

Civisme et Revendications

Le paradoxe le plus curieux et le plus inquiétant de la situation de l’Angleterre est celui-ci : ce peuple si justement vanté pour son civisme, pour sa ponctualité à s’acquitter des plus lourds impôts du monde  – 90.000 francs par tête d’habitant – pour supporter avec sang-froid et patience les plus rudes épreuves, se montre aujourd’hui incapable de discipline dans de mesquines questions de salaires. Pour l’année 1955, malgré le déficit extérieur, malgré le péril aveuglant que peut faire courir aux exportations anglaises l’élévation des prix de revient industriel, les travailleurs ont exigé à coups de grèves et obtenu 400 millions de rémunérations supplémentaires. Les revendications pour 1956 se montent à plus de 500 millions. Malgré les conseils de modération des grands syndicats, les petits comités ne veulent rien entendre. Il leur faut conserver et même améliorer leur niveau de vie déjà trop élevé par rapport au revenu national. Si l’on ajoute à cela que la prospérité des affaires – autre paradoxe de la situation – et le développement de la production ont créé une situation de suremploi, (il y a deux offres d’emploi pour une demande), les travailleurs ont beau jeu pour appuyer leurs revendications. Seule la réapparition du chômage déjà signalée dans l’industrie automobile pourra améliorer la situation, phénomène regrettable à tous égards et gros de menace pour l’équilibre social et politique.

 

L’Offensive Économique des Soviets

Il ne nous reste guère de place pour suivre l’offensive économique des Soviets. Chaque jour apporte un fait nouveau, marque une nouvelle initiative sur un point du globe où Moscou n’avait pas encore présenté d’offre d’aide.

Hier au Mexique, les Russes proposaient du papier d’imprimerie ; on dit que pour le barrage d’Assouan ils fourniraient à l’Égypte, outre les techniciens, 300 millions de dollars remboursables en cinquante ans. Enfin – et surtout – l’ami Tito a reçu pour ses excellents services un cadeau supplémentaire : le matériel, et bien entendu les techniciens, pour doter la Yougoslavie d’une industrie nucléaire si Tito veut s’offrir une bombe atomique. Nous n’avons jamais compris la confiance et la crédulité des plus célèbres hommes d’État occidentaux, à l’égard de ce personnage qui les a tous – même les Russes – exploités et bernés avec une maîtrise qui n’a d’égale que la médiocrité de ses interlocuteurs.

Nous n’avons cessé de montrer ici, depuis des années, les ficelles d’un jeu habile mais qu’un peu de pénétration pouvait aisément déjouer. Aux maux dont souffre la démocratie, il convient d’en ajouter un dont elle n’est pas responsable et dont elle a hérité intégralement : les petits calculs et le goût des combinaisons savantes des diplomates professionnels qui se croient toujours au Congrès de Vienne.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1956-01-28 – Les Profits du Neutralisme

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Le Courrier d’Aix – 1956-01-28 – La Vie Internationale.

 

Les Profits du Neutralisme

 

Depuis 1945, on n’avait jamais enregistré un changement aussi rapide et aussi profond dans l’état d’esprit du Monde occidental. L’été dernier, c’était l’euphorie de la détente, le sommet de la popularité d’Eisenhower, le record de la prospérité économique. Les démocraties conscientes de leur progrès vers l’élévation de leur niveau de vie, avaient repris confiance en elles-mêmes. Le visage de la politique soviétique, l’humiliant voyage à Belgrade des dirigeants, les mauvais résultats de leur politique agricole avaient en apparence enlevé aux Russes l’initiative conservée depuis dix ans ; le prestige du communisme était au plus bas. La libération de l’Autriche avait marqué le commencement du reflux. La guerre froide était, croyait-on, terminée.

 

La Nouvelle Phase de la Guerre Froide

L’illusion fut courte ; les meilleurs observateurs ne la partageaient d’ailleurs pas. L’esprit de Genève dura juste le temps, pour les Soviets, de retrouver un crédit et une audience que dix ans d’obstruction leur avaient fait perdre. Sitôt reconnus comme des partenaires susceptibles d’être écoutés, avec lesquels on pouvait espérer s’entendre, Boulganine et Krouchtchev lançaient leur grande offensive économique ; touchés dans ce qu’ils croyaient être leur monopole, les Occidentaux se mirent à chercher les moyens de faire face. L’on s’aperçut que le communisme, loin de reculer devant la prospérité, s’infiltrait plus aisément à l’abri de ce masque débonnaire.

En même temps, apparaissent en Occident les premiers signes d’un ralentissement du boom économique dont la rapidité avait été excessive. Simultanément, les producteurs anglais et américains d’automobiles ralentissaient la production. Les pronostics optimistes des économistes se faisaient plus prudents. Eisenhower dans son message d’hier déclare que l’inflation dont on venait de combattre la menace n’était plus à craindre et l’on est prêt à remettre en exercice les méthodes propres à enrayer une dépression.

Entre temps, sur le plan international et intérieur, les difficultés se multiplient. Crise aigüe en Proche et Moyen-Orient, aggravation du drame de l’Afrique du Nord, aggravation aussi de la balance anglaise des paiements et perte profonde de prestige du gouvernement Eden ; là-dessus, les élections françaises qui ont provoqué dans le Monde libre un cruel examen de conscience.

 

Le Problème de la Démocratie

Aujourd’hui, comme par contagion, la discussion que nous avions esquissée le 7 janvier, sur l’aptitude de la démocratie à affronter les graves problèmes du monde moderne, est reprise de tous les côtés. On met en question les possibilités de cette forme difficile de gouvernement de résister à la pression du collectivisme totalitaire et cela même en Angleterre, berceau du système. Eden dans son dernier discours a parlé en termes à peine voilés de la menace que fait courir au régime de liberté, l’indiscipline et l’incompréhension des masses. En Amérique, on juge sévèrement les empiètements du Législatif sur l’Exécutif et plus encore les attaques des politiciens et des militaires contre les desseins des responsables. Partout, on sent que l’heure est venue de restaurer l’autorité sinon, le chemin de Prague est ouvert aux uns, la route de Varsovie aux autres, c’est-à-dire la capitulation par la persuasion ou la défaite.

 

Les Profits du Maréchal Tito

Il est assez curieux qu’un fait, en apparence secondaire mais d’une portée exemplaire, ait complètement échappé aux commentateurs, par distractions ou ignorance, ou peut-être à dessein, nous l’ignorons. La chose n’en est pas moins étrange. A trois jours d’intervalle, le maréchal Tito signait deux accords de nature économique, l’un avec les U.S.A., l’autre avec l’U.R.S.S.

De part et d’autre, il s’agit d’un prêt de l’ordre de 100 millions de dollars, ce qui est peu pour l’Amérique, considérable pour la Russie. Les Etats-Unis cèdent à Tito des denrées agricoles et du coton de leurs surplus, payables en monnaie locale. Parmi les denrées figurent 40.000 tonnes de lard ; quand on songe que la Yougoslavie tirait autrefois le plus clair de ses ressources d’exportation de la vente aux Anglais du bacon pour leur breakfast, cela en dit long sur les résultats de l’agriculture collectiviste.

Mais l’intérêt n’est pas là. Les Russes eux font jeu égal : ils prêtent à Tito, leur ennemi d’hier, 65 millions de dollars au taux réduit de 2 pour cent sur dix ans pour construire, avec l’aide de techniciens soviétiques, des usines d’électricité et de produits chimiques, et le solde – ce qui est sans exemple de leur part – en devises fortes dont ils sont si peu munis eux-mêmes. De quel prix Tito a-t-il payé ce bienfait substantiel ?

En discours et manœuvres diplomatiques. On se souvient que Kardelj, son Ministre avait été à Londres avant le voyage du Maréchal en Éthiopie et en Égypte. Les Anglais comptaient sur Tito pour persuader Nasser de se prêter à une détente avec Israël et renoncer à rechercher l’appui des Soviets. Or, les Anglais qui paraissaient avoir reçu de bonnes paroles ont été cruellement déçus. A la suite d’un discours particulièrement violent de Tito contre le Pacte de Bagdad, Londres a protesté officiellement à Belgrade, mais en vain. Un discours vaut bien les cent millions de dollars des Russes.

 

L’Objectif des Soviets

Mais n’allons pas croire que Moscou a fait un marché de dupes ; leur but est double : montrer aux pays tentés par le neutralisme que cette politique paye. Soyez neutres et l’on vous courtisera ; vous toucherez des deux côtés et vous aurez beau jeu à faire monter les enchères. Voyez Tito : cent millions à gauche, cent à droite. Quelle aubaine et quel gain de prestige par surcroit !

 

 

 

Le Neutralisme en Grèce

Mais ce n’est pas tout : la nation que visent les Soviets, c’est la Grèce. C’est à elle que s’adresse cet exemple alléchant. Les Grecs vont voter le 19 février ; irrités par la sanglante affaire de Chypre et les conflits sanglants aussi avec les Turcs à Istanbul et à Smyrne, les Grecs vont avoir à se prononcer entre la neutralité et l’Alliance Atlantique. Les incidents de Chypre et les querelles gréco-turques ont été d’ailleurs attisées et soutenues par les communistes locaux. Qui mieux est, Tito a pris l’initiative de convoquer en mars, c’est-à-dire après les élections grecques, une conférence du Pacte balkanique que l’on croyait mort – pacte qui, comme on sait, réunit Yougoslavie, Grèce et Turquie – la participation de cette dernière est bien problématique. L’occasion serait alors offerte à Tito de nouer un pacte à deux qui mettrait Grèce et Yougoslavie dans le camp des Neutres.

La position des Anglo-Saxons dans la Méditerranée orientale serait alors menacée et précaire. Moscou marquerait un point d’importance stratégique capitale ; Londres et Washington ont vu le danger. Ce sera un des principaux sujets de discussion lors de la prochaine rencontre Eden-Eisenhower. Les Ministres grecs actuellement au pouvoir voudraient maintenir leur pays dans l’Alliance occidentale. Les Etats-Unis ont fourni les garanties nécessaires. Ils voudraient gagner la partie en réussissant à obtenir, à la veille des élections, la promesse du rattachement de Chypre à la Grèce. Les Anglais sont-ils décidés à faire ce sacrifice malgré les dangers qui se précisent en Jordanie ? C’est ce que nous ne tarderons pas à savoir. Et ce sacrifice suffira-t-il à gagner la partie électorale à Athènes ? Du mystère des urnes sortent souvent de rudes déceptions.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1956-01-21 – Hier et Aujourd’hui

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Le Courrier d’Aix – 1956-01-21 – La Vie Internationale.

 

Hier et Aujourd’hui

 

L’Interview du « Life »

L’interview de M. Foster Dulles au magazine américain « Life » a fourni le grand sujet de commentaires et de controverses de la semaine. En substance, le Secrétaire d’État assure que la menace d’exercer sur la Chine des représailles atomiques au cas où son intervention dépasserait certaines limites, avait sauvé la paix à trois reprises : au moment où les pourparlers d’armistice en Corée risquaient d’être rompus et la guerre de reprendre ; au moment du désastre de Dien-Bien-Phu et enfin quand on craignait une attaque chinoise sur Quemoy et Matsu dans le détroit de Formose. Aussi mauvais historien que maladroit diplomate, a-t-on dit.

Il est certain que ce n’est pas la première fois que les dirigeants de la politique américaine manquent une occasion de se taire. Cependant, il serait impropre de croire que ces déclarations n’avaient pour objet que la propagande électorale, c’est-à-dire de montrer que la diplomatie des Etats-Unis avait su préserver la paix en se montrant ferme. Il n’est pas prouvé d’ailleurs que les Chinois aient été gênés en quoi que ce soit par les menaces de M. Dulles. Ils ont exécuté leur plan et n’avaient vraisemblablement pas l’intention d’aller au-delà ; le succès pour l’heure fut suffisant.

Les déclarations du Secrétaire d’État avaient un double objet : rassurer une fraction de l’opinion qui trouve la politique d’Eisenhower un peu molle et qui se solde en définitive par une série de reculs et aucun avantage concret. Alerter, du même coup, une autre fraction plus large à qui l’euphorie de la prospérité fait oublier les périls de l’heure. La détente de l’été 1955 avait suffi à endormir tous ceux qui ne demandaient qu’à oublier leurs craintes et à conduire leurs affaires en faisant confiance au Président et au bon sens des dirigeants soviétiques. Force leur est de se rendre compte que la situation demeure au fond ce qu’elle n’a cessé d’être depuis dix ans et que le développement de la puissance soviétique rend progressivement plus menaçante ; que cette situation enfin n’est pas susceptible de changer dans l’avenir prévisible.

 

Polémique autour de Dien-Bien-Phu

Ce sont les Anglais qui se sont montrés irrités des propos de Dulles sur les rôles de Churchill-Eden au moment de Dien-Bien-Phu. Il n’y a que la vérité qui blesse. Il se peut que lorsque les Britanniques refusèrent, le 24 avril 1954, de s’associer aux Etats-Unis et à la France pour sauver l’héroïque garnison  – à la suite du dramatique appel de M. Bidault – les diplomates américains aient été soulagés par ce refus et qu’ils l’escomptaient pour éviter eux-mêmes d’intervenir. Les militaires avaient alors mieux compris la valeur de l’enjeu. La chute de Dien-Bien-Phu aura, sans doute, dans l’histoire la même importance que l’occupation militaire de la Rhénanie par Hitler en 1935. Elle a sonné le glas de l’Empire français et peut-être celui de la civilisation occidentale. Ce fut une humiliation et une défaite pour le Monde libre, et ce n’est pas la France qui en porte la responsabilité. Erreur stratégique peut-être, mais qui aurait pu être tenue pour telle en n’importe quel autre point. Ce qu’il fallait éviter, c’était la capitulation d’une armée de l’Occident devant la ruée asiatique. Si M. Dulles croit de bonne foi avoir sauvé la paix à cette heure-là, l’avenir pourrait bien le détromper. Il suffit de lire dans « Le Monde » le récit de Robert Guillain, sur son récent voyage en Chine pour se poser la question.

 

Le Plan Quinquennal Soviétique

Quand nous parlons d’ « hypnotisme » exercé par la propagande soviétique sur l’esprit occidental, il suffit de lire l’exposé d’un économiste anglais, Peter Wiles, sur la récente publication du Plan quinquennal 1956-1960 par le Kremlin. Lui aussi comme naguère un de nos éminents statisticiens, voit dans le progrès de l’économie soviétique, la promesse d’un prochain succès sur l’économie du Monde libre. Pour la première fois, les Russes publient en chiffres et non plus en pourcentages, les normes de production qu’ils se proposent d’atteindre. Il n’est pas niable que les objectifs de 1960 sont impressionnants, si tant est qu’ils soient atteints, 65% en 5 ans pour l’industrie lourde, c’est-à-dire 13% par an. Cependant, dans cet immense pays, 68 millions de tonnes d’acier sont encore loin de suffire, surtout si l’armement en absorbe une large part. N’importe quel pays libre pourrait suivre le même rythme d’accroissement si besoin était. Mais au point d’équipement où ils sont parvenus, ce serait pur gaspillage. Par contre, dans ce même plan, on notera que la production de véhicules automobiles n’atteindra, s’il est rempli, que 650.000 unités en 1960. A titre de comparaison, la France en a produit 720.000 en 1955, et les Etats-Unis plus de huit millions, et l’U.R.S.S. aura en 1960 227 millions d’habitants !

Or, le niveau d’un peuple se mesure, plus qu’à tout autre indice, au nombre de voitures en circulation. C’est assez dire que le citoyen soviétique ne sera pas encore en mesure de faire dans sa voiture, en 1960, une promenade dominicale. En fait, l’économie soviétique n’est pas au service du peuple qui travaille à l’édifier. C’est une économie de guerre d’une part et une économie de prestige, une économie au service de la politique. Et c’est en cela que les chiffres publiés par Moscou paraissent redoutables. Un immense labeur, sans contre-partie de jouissance, au service d’une machine à dominer l’univers.

 

La France de 1956

Il est curieux de mettre en parallèle une très pénétrante étude allemande sur la France d’aujourd’hui. A en croire les arguments des partis politiques et des porte-paroles des travailleurs, on devrait s’attendre, en venant en France, à ne rencontrer que misère et injustice. On trouve au contraire un pays à un haut degré de prospérité où il n’y a pas de chômage, où l’industrie et même l’agriculture, sauf en quelques secteurs, travaille à plein. Les Français, dit-il, sont affligés de l’ « Elend complex », le complexe de misère, dirions-nous (Qu’ils fassent un tour à Prague où 99 pour cent de citoyens vont à pied). Les Français croient-ils réellement que leur sort soit aussi pitoyable ? On le penserait à les entendre, leurs porte-paroles du moins. Si cela était – mais l’auteur est sceptique – on ne pourrait plus parler de leur légendaire bon sens.

Il est certain que notre état d’esprit est une énigme pour un observateur de l’extérieur, et cela ne laisse pas d’être inquiétant. Si surprenant que cela puisse nous sembler, les plus perspicaces de nos visiteurs, qui rendent par ailleurs un hommage sincère à nos qualités, s’accordent à constater que le peuple le plus intelligent du monde a l’esprit le plus mal adapté à l’évolution de son temps. Il garde la nostalgie d’un passé qu’il croit possible de faire revivre et qu’il accuse ses dirigeants de l’empêcher de retrouver. Or, les erreurs qui ont été commises depuis dix ans, l’ont été beaucoup plus par la pression de l’opinion que par l’aveuglement des responsables. Un mouvement formidable pousse les peuples de couleur vers l’indépendance. Les Anglais qui, dans leur expansion outre-mer ont été des commerçants plutôt que des colonisateurs, ont cédé à cette pression, faute de moyens pour la contenir ; la contagion de leur exemple n’a pas manqué de nous atteindre.

Il n’y a pas là de raison pour accuser des fautes ou des erreurs politiques, mais de rechercher avec sang-froid dans la concorde, à trouver les moyens d’une adaptation difficile. Il est absurde de dire que c’est là une question de vie ou de mort. S’il en est une, elle n’est pas là. La Hollande a perdu son Empire colonial dans les pires conditions. Nous n’en sommes pas à cet état et n’en serons jamais là, à beaucoup près. Or, les Hollandais ont retrouvé un niveau de vie et de prospérité fort enviable ; leurs finances en particulier sont infiniment meilleures que les nôtres, et leur prestige n’a pas souffert. Ces propos ne sont pas un argument pour s’abandonner, mais pour ne pas désespérer.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1956-01-14 – Crise Morale

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Le Courrier d’Aix – 1956-01-14 – La Vie Internationale.

 

Crise Morale

 

Le sentiment d’inquiétude laissé par les élections françaises n’est pas près de se dissiper, disions-nous la semaine passée ; c’est la forme même du gouvernement démocratique qui est en question. Walter Lippmann reprenant la question écrivait hier : « En regardant autour de nous dans le monde, nous voyons que la démocratie est une forme difficile de gouvernement et que son avenir n’est pas encore assuré ». En effet, aux Etats-Unis même où cependant l’exécutif est élu directement par le peuple (il est vrai qu’il n’a le choix qu’entre deux candidats qui lui sont imposés par les partis), le Congrès est amené à usurper la fonction exécutive dès que le Président n’est pas en mesure d’imposer son autorité. On l’a constaté à plusieurs reprises à la fin du mandat Truman et aux débuts d’Eisenhower quand sévît le Maccarthisme.

 

Eisenhower et l’O.T.C.

Un nouvel exemple pourrait bien surgir avant peu, toujours aux Etats-Unis, en cette année d’élections. Le Président propose en effet l’adhésion des Etats-Unis à l’O.T.C., c’est-à-dire à l’organisation de coopération économique qui doit remplacer le G.A.T.T. qui a le même objet. En participant aux travaux et aux accords établis par cet organisme international, le Gouvernement américain se trouvera amené à abaisser les tarifs douaniers, à élargir ou supprimer les contingentements, ce qui va dresser contre lui tous les parlementaires protectionnistes. Or, rien ne serait plus urgent pour les Etats-Unis qui sont en théorie les protagonistes de la liberté commerciale que de se montrer disposés à l’appliquer eux-mêmes. Il y va de leur prestige.

De même, d’âpres critiques largement fondées se sont élevées contre l’arbitraire dans la taxation et la complexité bureaucratique de la douane américaine ; le Président propose une simplification des formalités et une évaluation des droits fondée, non sur le prix auquel les marchandises étrangères sont vendues dans leur pays d’origine, mais sur celui où ils sont offerts aux Etats-Unis. Le Bloc protectionniste, puissant au Congrès, fera obstacle à ces propositions. En année d’élections, le Président sera désarmé et sans doute cèdera.

 

Difficultés Anglaises

La démocratie anglaise est aux prises, elle aussi, avec des difficultés toutes différentes, mais qui rejoignent les précédentes. La situation du Royaume-Uni dans l’ordre économique demeure fondamentalement mauvaise : sans une discipline de tous ses membres, une communauté de plus de 50 millions qui n’en peut nourrir que 25 ne peut espérer maintenir un niveau de vie particulièrement élevé. Les Travaillistes avaient courageusement imposé l’austérité. Malheureusement, leurs méthodes socialisantes avaient non seulement annulé les effets favorables de cette politique mais en avaient rendu inévitable la faillite. Ils ont été renversés par les électeurs. Mais les Conservateurs au pouvoir ne peuvent plus revenir aux méthodes qu’ils ont combattues et qui ont échoué ; ils ont desserré l’étreinte et les réserves d’or et de devises de la Banque d’Angleterre ont à nouveau fondu. Elles sont au plus bas ; la Livre est menacée malgré deux dévaluations. L’économie anglaise subit des contradictions absurdes.

Assis sur un bloc de charbon quasi inépuisable, ils en importent des Etats-Unis et le prix payé en dollars égalant le bénéfice qu’ils retirent de leurs exportations d’automobiles, cela à cause de l’obstination des mineurs à refuser l’aide des travailleurs étrangers. En outre, la course des salaires et des prix se poursuit. Le coût de la vie monte et rattrape le niveau des rémunérations. Malgré les appels au civisme, les organisations ouvrières multiplient les revendications qui mettent en péril l’équilibre économique et la monnaie. Les grèves éclatent ou menacent. Par ailleurs, pour des raisons politiques, le Gouvernement a imposé des restrictions de crédit uniformes, au lieu de favoriser les emprunts productifs et de supprimer les autres.

Si l’on ajoute à cela les échecs de la politique anglaise en Moyen-Orient, après le malencontreux Pacte de Bagdad, on comprend que la position d’Eden soit devenue fragile, au point que sa démission a été demandée et même annoncée. Le Premier ministre va essayer de faire face aux critiques. Son successeur éventuel, Butler ou MacMillan, ne se tirerait pas mieux d’affaire, pas plus que le Travailliste Gaitskell s’il revenait au pouvoir. L’incompréhension des masses les ferait buter sur les mêmes obstacles.

 

Les Prédictions de Kennan

Le célèbre spécialiste américain George Kennan disait l’année dernière que les Soviets avaient trois moyens de s’assurer la domination mondiale ;

1° par la puissance de persuasion ; 2° par la force des armées ; 3° par une sorte d’hypnotisme de nature à faire perdre aux Occidentaux confiance en eux-mêmes.

De la première, l’incapacité des Russes à élever le niveau de vie des masses à l’échelon occidental a fait justice. La seconde est hors de question, pour le moment du moins. La troisième, au contraire, pourrait être en passe de faire son œuvre ; l’impuissance des démocraties à s’imposer une discipline. Hitler déjà, malgré les aspects abjects de sa propagande et ses méfaits, avait exercé en France et ailleurs cette sorte d’hypnotisme.

 

Le Remède

Le remède existe : il serait simple. La fonction exécutive, le Gouvernement devrait être confié à des hommes étrangers à la politique qui auraient fait leurs preuves comme administrateurs publics ou privés ; le Parlement n’aurait qu’un droit de contrôle et de conseil en fonction des intérêts qu’il représente et qui ne s’imposerait à l’exécutif que s’il était appuyé par une large majorité. Il y a un peu de cela dans l’organisation américaine mais trop peu. Sinon, les démocraties iront vers un nouveau 1939 d’un autre genre, moins sanglant peut-être, mais plus décisif.

 

L’Émancipation Africaine

Il ne faut pas se dissimuler que le péril grandit avec une rapidité effrayante ; après l’Asie, c’est l’Afrique qui va échapper au contrôle du Monde libre ; pas seulement l’Afrique arabe dont l’émancipation ne peut plus être limitée, mais l’Afrique noire. Toute l’Afrique occidentale, spécialement le Cameroun, le Togo, le Dahomey, a les yeux fixés sur le Dr. NKrumah, chef du Gouvernement autonome de la Côte d’Or anglaise qui va accéder au statut de dominion en attendant une indépendance complète. Les Anglais ont cédé là avant nous, et l’exemple est contagieux. Ils en sont eux-mêmes les victimes. Hier, ils ont abandonné le Soudan ; le Kenya, malgré la répression sanglante du terrorisme. Mao Mao, échappe au contrôle anglais. Voici en dernière heure que le Nyassaland, malgré les combinaisons du Colonial Office, donne des signes de rébellion. Le communisme n’est pas seul en cause, mais tout désordre lui profite.

 

Les Soviets en Afrique

Voici enfin que les Soviets envoient un ambassadeur de classe, Germanov, en Lybie, que les Anglo-Saxons ont enlevé à l’Italie pour en faire leur base à l’abri d’une indépendance nominale. Mieux encore, les Russes s’introduisent dans le seul pays dit libre de l’Afrique occidentale, le Libéria qui est en fait un fief des Etats-Unis. Ils proposent une aide économique, s’offrent à construire des usines et des barrages défiant les Américains dans leur propre sphère. Ni le Pacte de Bagdad, ni le Plan Marshall n’arrêteront des processus qui ont des mobiles passionnels et raciaux. 1956 est une année lourde de menaces. La balance est en équilibre instable. Qui peut assurer où elle penchera ?

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1956-01-07 – Crépuscule de quelques Mythes

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Le Courrier d’Aix – 1956-01-07 – La Vie Internationale.

 

Crépuscule de quelques Mythes

 

Les élections françaises ont été suivies avec attention et inquiétude à l’extérieur, et leur résultat n’est pas de nature à alléger les difficultés de notre pays. Les répercussions du verdict électoral ne se feront pas sentir immédiatement, mais la solidarité du Monde libre est, par la force des choses plutôt que par la volonté des hommes, si étroite et si pressante que l’affaiblissement du facteur français est une cause de dépression générale.

 

Changements et Stabilité

Ce qui impressionne les observateurs les plus sagaces, ce ne sont pas les changements spectaculaires dans la composition de notre Assemblée qui tiennent  aux incidences de l’arithmétique électorale, c’est, tout au contraire, la stabilité de l’opinion. En fait, les grands Partis remarque-t-on ont conservé presque exactement le pourcentage de leurs adhérents et si un des extrêmes a changé d’étiquette, il n’a fait que recueillir la succession d’un autre. Quels que soient les problèmes, la clientèle ne change guère ses habitudes ; sa mentalité le porte vers les mêmes couleurs et les nouvelles générations s’alignent sur les précédentes. La mode en politique change les costumes, non les opinions.

 

Le Débat sur l’Aide à l’Étranger aux Etats-Unis

Ces constatations auront une certaine influence sur le débat qui va s’ouvrir au Congrès américain sur l’aide à l’étranger. Le Président voudrait non seulement l’augmenter mais en établir le programme financier global pour dix ans. Il est peu probable qu’il obtienne satisfaction. Beaucoup de « Congressmen » se demandent en effet, si cette aide est efficace et est de nature à changer quelque chose dans les dispositions des bénéficiaires. En particulier, le mythe dont nous parlions précédemment du recul du communisme par l’augmentation du niveau de vie, qui est à la base de l’assistance américaine est sérieusement ébranlé. Non seulement, dit-on à Washington, les trois milliards de dollars que nous avons fournis, mais encore la hausse considérable du pouvoir d’achat constaté en France depuis cinq ans, n’ont pas enlevé beaucoup de voix au Parti communiste. A quoi bon continuer ? Nous faisons la même expérience en Italie. Elle se répètera ailleurs. On peut même se demander si l’on ne se trouvera pas devant un résultat exactement inverse de l’objet qu’on se propose : l’élévation du niveau de vie éveille des appétits et fait monter les revendications ; les peuples vraiment misérables demeurent dans leur passivité, ceux qui commencent à s’éveiller au bien-être envient les mieux partagés. C’est ce que savait bien Staline qui avait maintenu les hommes soumis à sa domination à un minimum très bas, et avait évité de mettre sous leurs yeux des biens désirables. C’est ce qui inquiète aujourd’hui ses successeurs qui, obligés de desserrer l’étreinte, voient se développer un désir violent de mieux-être qui pourrait dégénérer en malaise sinon en révolte. Car les revendications ne sont pas un monopole du monde capitaliste.

 

Le Mythe de l’Impasse Atomique

Un second mythe a été mis en question par le camarade Boulganine dans son dernier discours. Sans doute, le développement des engins de guerre nucléaire agit comme frein aux tentations d’agression. S’ils n’empêchent pas des conflits localisés, ils sont de nature à faire réfléchir ceux qui, en recourant à la force, risqueraient de proche en proche d’allumer un incendie planétaire.

Mais cela ne vaut que si la pression des antagonismes n’est pas excessive. Effectivement, dans le conflit actuel arabo-israélien, des considérations de ce genre sont opérantes. En d’autres temps, la guerre aurait eu lieu déjà. Mais si des problèmes vitaux se posaient entre deux puissances dominantes, rien ne peut garantir qu’on ne recourrait pas aux grands moyens. Et il n’y en a aucun pour les en empêcher. Toutes les formules de désarmement proposées n’ont été jusqu’ici que des moyens de propagande. Un conflit d’ordre économique serait plus redoutable que les rivalités d’influence ou d’idéologie. Le mécanisme de l’économie libre est efficace, mais fragile ; le jour où les Soviets auront les moyens de le briser, on ne peut répondre de rien.

 

Le Mythe de la Démocratie

A l’occasion des élections françaises, on s’est attaché à éprouver un autre mythe, un mythe ancien, un peu tabou mais qui est périodiquement mis en question par des esprits sans préjugés : celui de la démocratie.

Chaque fois que l’on opère des sondages dans l’opinion, aussi bien en France qu’en Amérique, on mesure avec effroi l’abîme d’ignorance où se trouve plongé l’immense majorité de ceux qui ont à se prononcer souverainement sur la voie où doit s’engager la politique nationale. On a pu croire à bon droit que le développement de l’instruction aurait donné aux peuples les moyens d’éclairer leur opinion.

Il n’en est malheureusement rien ; le progrès du savoir a, d’une part poussé les esprits à une spécialisation qui a accaparé tous leurs moyens et pour ce qui est de la chose publique, les a rendus plus perméables aux propagandes, au détriment du bon sens et de l’instinct. Mais surtout, la complexité des problèmes posés par la politique et l’économie des Etats modernes, s’est accrue infiniment plus que le discernement des esprits. Combien d’hommes sur mille sont capables de maîtriser cette complexité ? S’il y en avait un, ce serait déjà beaucoup. Même parmi les responsables – nous en parlons d’expérience – il n’en est guère qui ne présentent de si grandes lacunes qu’il est difficile d’engager avec eux une discussion étendue et solide. L’esprit humain, ses capacités physiques plus encore qu’intellectuelles, sont submergées par ce qu’il serait indispensable de connaître. Si l’on ajoute à cela tous les mensonges que l’intérêt et la passion répandent, on conclura que c’est une pure fiction que de s’en remettre au grand nombre de décider de son avenir.

Ces considérations ne nous sont pas personnelles. Elles éclatent dès que l’on opère des sondages précis et que l’on en tire des statistiques. Ce n’est pas certes un plaidoyer en faveur du césarisme, mais cela explique assez combien les dictatures ont la partie facile en face des démocraties. Toute l’histoire de ces dernières années en est l’illustration et l’on peut être sûr malheureusement que l’avenir proche ne fera qu’accentuer ces faiblesses.

 

Le Problème Marocain

Si l’actualité proprement dite n’est pas très riche d’événements importants, l’attention se porte néanmoins vers un nouveau problème international, celui du Maroc. Des conversations vont s’engager entre le Sultan et ses Ministres avec la France. Les questions à débattre sont nombreuses, complexes et difficiles. Mais on peut espérer, dans l’atmosphère présente, que l’on y trouvera des solutions à partir du point où les choses en sont venues, bien entendu. Mais lorsqu’il s’agira d’harmoniser ces décisions éventuelles avec les traités internationaux qui régissent l’ancien statut marocain, les difficultés seront d’un autre ordre de grandeur. Il y a l’Espagne ; il y a Tanger et son statut propre, et les intérêts des douze signataires de l’Acte d’Algesiras. Plusieurs de ceux-ci ont disparu de la carte du monde. D’autres les ont remplacés. Il y a la question des bases militaires des Etats-Unis – qui ne sont pas signataires de l’Acte de 1905 – et qui ont reçu de la France l’autorisation de les installer. Enfin également, il y a le régime des capitulations que les Etats-Unis ont conservé. Les diplomates ont du pain sur la planche. Nous n’en reparlerons que trop.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1955-12-31 – L’Opinion et la Technique

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Le Courrier d’Aix – 1955-12-31 – La Vie Internationale.

 

L’opinion et la Technique

 

De tous les problèmes en suspens, c’est le résultat des prochaines élections françaises qui préoccupe le plus l’opinion internationale. D’abord parce que la stabilité de notre politique est un facteur essentiel de celle du Monde libre. A cet égard, l’étranger se montre plutôt optimiste. Les difficultés françaises sont telles qu’elles appellent nécessairement un compromis entre les multiples tendances de la représentation authentiquement nationale ; on se demande, par contre, non sans inquiétude, si l’électorat se retournera du communisme, et dans quelle mesure.

 

Communisme et Niveau de Vie

En effet, l’axiome de la politique du Monde libre est que le communisme ne peut reculer que si l’on réussit à relever le niveau de vie des peuples qui sont portés vers cette doctrine par la misère. Or depuis cinq ans, le pouvoir d’achat des travailleurs français s’est accru dans une proportion qui est sans exemple dans notre histoire : cinq pour cent en moyenne par année, alors que l’on comptait auparavant une décade pour atteindre le même résultat. Cette progression est d’autre part garantie pour l’avenir par les contrats récemment signés du type « Accord Renault ». Rien cependant n’indique jusqu’ici, que ce développement exceptionnel ait eu une répercussion sensible sur l’opinion de ceux qui en bénéficient. La théorie anglo-saxonne sur laquelle nous avons fréquemment fait des réserves se trouverait donc contredite par les faits. Attendons le verdict du 2 janvier.

D’autres facteurs, de plus, devraient jouer en France en faveur des partis du Centre ; la crise de l’Afrique du Nord qui a réveillé douloureusement la conscience nationale ; le retour à la guerre froide et les déceptions récentes qui ont ruiné les espoirs de détente qu’avait fait naître la première Conférence de Genève ; la stabilité monétaire qui provoque ordinairement un réflexe conservateur. Enfin, les risques évidents que feraient courir à la monnaie la moindre défiance de l’épargne dans un pays où  elle est aussi importante que sensible aux entrainements collectifs. C’est en quelque sorte un test de la philosophie démocratique que représente la prochaine consultation.

 

Les Voyages de Tito

Dans le reste du monde, la fin de l’année constitue comme à l’ordinaire un entracte dans les débats. Les Anglo-Saxons préparent la rencontre Eden-Eisenhower qui ont l’un et l’autre besoin de réviser leur attitude commune, surtout en Moyen-Orient. Seul Tito poursuit ses pèlerinages. Il a rendu visite au Négus, ce qui ne mettait pas en jeu de grands problèmes, mais il est revenu au Caire où il espère jouer un rôle plus sérieux. Il se peut que le Maréchal Tito ait été encouragé par Foster Dulles quand les deux hommes se sont rencontrés en novembre. Il s’agit de résoudre le conflit israélo-égyptien en amorçant une négociation directe entre les parties, ce dont les Anglo-Saxons semblent incapables.

 

La Situation en Égypte

La popularité de Nasser n’est pas très forte, surtout depuis que le Soudan a proclamé son indépendance et que le slogan de l’unité de la Vallée du Nil est retiré de l’affiche : on regrette Naguib qui, grâce à son origine soudanaise aurait peut-être réussi à maintenir l’union des deux régions en dépit des manœuvres anglaises ; comme tout dictateur, Nasser a besoin de conserver des ennemis et Israël est à portée. Il aurait dû céder à la pression anglo-américaine si l’U.R.S.S. ne l’avait aidé, faisant contre-poids.

L’Égypte n’a pas intérêt à conclure un accord avec Israël, si l’on est persuadé au Caire que les Juifs ne feront pas une guerre préventive. La balance des forces ne peut que jouer progressivement en faveur de l’Alliance arabe que l’attitude récente de la Jordanie a renforcée. La permanence du conflit est aussi fort utile au gouvernement Syrien très menacé de l’intérieur. Les Anglo-Saxons de leur côté avaient un atout : la construction du barrage d’Assouan, impossible sans leur concours. Ils l’ont abandonné devant la menace des Soviétiques de se substituer à eux. Tito aura quelque peine, s’il y songe réellement, à ramener la paix dans la vallée du Jourdain.

 

La Question de Chypre

La stabilité en Proche-Orient, au moment où les troupes britanniques se préparent à évacuer Suez, permettrait aux Anglais de résoudre le problème le plus gênant de l’heure : la révolte des Chypriotes contre leur domination. Des négociations avec Athènes continuent. Elles n’ont pas encore abouti et le terrorisme redouble dans l’Île. Le gouvernement Grec qui pense aux élections prochaines voudrait obtenir un succès diplomatique d’importance nationale à la veille du scrutin. Il n’est donc pas pressé. Il voudrait également obtenir des Turcs une capitulation morale pour les incidents de Smyrne et d’Istanbul d’octobre. C’est une guerre d’usure qui se poursuit dans le secret des chancelleries.

 

Le Budget Soviétique

La présentation du budget soviétique et la réunion du Soviet Suprême ne nous apprennent pas grand-chose. Les chiffres produits sont à peu près stables ; la part de l’industrie lourde toujours prioritaire et celle faite aux besoins de la population toujours aussi faible. Le chiffre global du budget est stationnaire, ce qui implique la permanence de la valeur du Rouble.

Si nous maintenons notre évaluation d’environ vingt francs pour un rouble – ce qui est le prix du marché noir – on chiffrerait à onze mille milliards environ de nos francs les possibilités de prélèvement de l’État soviétique, sur le revenu national, ce qui correspond en gros au volume économique de l’U.R.S.S., deux fois et demi le nôtre, ou un peu plus pour une population quintuple, ce qui donne par ce biais une idée approximative du niveau de vie de la population, 50 à 60% du niveau français, correspondant également à l’évaluation moyenne des salaires de l’ordre de 15.000 frs par mois ; encore ces chiffres sont-ils plutôt optimistes, les impôts indirects étant proportionnellement beaucoup plus élevés en U.R.S.S. qu’en Occident, même en France où ils le sont particulièrement.

 

La Formation des Techniciens

Ce qui a retenu l’attention des observateurs étrangers, c’est la part croissante faite par les Russes à la préparation des techniciens. Les Etats-Unis s’en inquiètent qui n’arrivent pas à « produire » autant d’ingénieurs et de contremaîtres que les Soviets. Le même problème se pose en France avec une acuité plus grande encore. L’industrie moderne a un besoin de cadres tel que leur insuffisance est le principal obstacle à son expansion. L’effort soviétique dans ce domaine est certainement la plus remarquable de leurs réalisations. Il donne matière à beaucoup de réflexions sur l’avenir. Les techniciens américains qui ont parcouru l’U.R.S.S. s’accordent à reconnaître que si dans son ensemble le pays est resté arriéré et contraste violemment avec les îlots d’industrie moderne qu’on leur montre, ceux-ci par contre, rivalisent le plus souvent avec les plus perfectionnés de l’Occident, même américains ; la capacité de concurrence du Monde totalitaire pourrait donc, avec des cadres multipliés, devenir un jour dangereuse pour l’économie à laquelle elle s’oppose. Le choc serait redoutable ; mais n’anticipons pas ; du train où vont les choses, il y a encore un long chemin.

 

                                                                                            CRITON