Criton – 1956-05-26 – L’Équilibre Difficile

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Le Courrier d’Aix – 1956-05-26 – La Vie Internationale.

 

L’Équilibre Difficile

 

Nous avons constamment observé que l’opinion est lente à prendre conscience d’un changement historique. Les Américains commencent à peine à réaliser que les Etats-Unis ont cessé d’être la puissance dominante dans le monde. Nous avons suivi ici la dégradation progressive de cette prépondérance depuis dix ans. L’opinion européenne elle-même, mieux avertie, cherche à adapter son attitude à cette situation nouvelle. Quelle sera la position de chacun entre les deux compétiteurs, les U.S.A. et l’U.R.S.S., qui disposent maintenant de moyens égaux, militaires et politiques ? L’immense avantage économique de l’Amérique étant en partie équilibré par la faculté qu’ont les Russes de disposer de leurs ressources à n’importe quel prix sans se soucier d’en priver leurs concitoyens.

 

L’Arme Atomique

Nous avons répété ici, à intervalles, que la paix du monde ne serait vraiment menacée que le jour où les Soviets auraient les moyens d’écraser les marchés du Monde libre et par là, de les acculer à une crise qui déséquilibrerait leur économie ; ce jour est encore lointain. On l’aperçoit cependant à l’horizon.

 

Les Diamants Soviétiques

Les Russes ont annoncé récemment la découverte en Sibérie, à Yakoutie d’immenses gisements de diamants. Il est difficile de contrôler, mais le fait n’est pas invraisemblable. Or, le monopole du diamant, jusqu’ici aux mains de l’Occident, réside en Afrique du Sud. C’est un des piliers de l’économie capitaliste ; c’est aussi dans ce pays que l’on extrait 60% de l’or du monde ; sans jouer le même rôle qu’autrefois, l’or est encore un des fondements de l’économie libre. Or, l’Afrique du Sud est un pays où couvent les risques d’une explosion sociale. Deux millions et demi de blancs, d’ailleurs divisés entre eux, dominent neuf millions d’hommes de couleur. Malgré la vigilance des autorités, les Soviets sont particulièrement actifs dans cette région. Ils sont alliés, comme en Afrique du Nord, au racisme et au nationalisme indigène. La situation est encore relativement calme, mais on peut mesurer quelles répercussions aurait une désorganisation de la production dans cette région du monde, toute proche par ailleurs, des réserves essentielles de cuivre et d’uranium qui elles, alimentent pour une large part les industries de l’Occident.

 

L’Effritement de l’Empire Britannique

Pour l’heure, c’est l’Angleterre qui a, après la France, à faire face aux difficultés majeures suscitées par le nationalisme et le communisme alliés. Après Chypre et Ceylan, c’est Singapour et Aden – les deux bases qui demeurent de la grande ligne impériale – qui sont en cause.

 

Singapour

Singapour, après la Malaisie, avait reçu de la part des Anglais des promesses d’indépendance ; les difficultés ont surgi quand il s’est agi de les définir ; le Premier ministre David Marshall est venu avec les représentants des autres partis discuter à Londres. Les pourparlers ont échoué. Les Anglais veulent conserver le contrôle des installations militaires et aussi s’assurer le cas échéant du maintien de l’ordre. Singapour est une ville à majorité chinoise et les communistes y sont nombreux. Une crise va s’ouvrir, car David Marshall ne bénéficie que d’un soutien précaire de ses alliés chinois dont l’attitude est ambigüe. L’Australie et la Nouvelle-Zélande sont directement intéressées au sort de Singapour. Les Anglais et leurs Dominions du continent austral vont avoir à jouer une partie difficile, et peut-être un jour sanglante, pour éviter une main-mise communiste sur ce point vital en Extrême-Orient.

 

Aden

La forteresse d’Aden, le Gibraltar de l’Océan Indien, est aussi menacée, cette fois par les tribus Yéménites et Saoudites qui l’entourent. Nasser d’un côté et Ibn Saoud de l’autre organisent la rébellion. On n’en est encore qu’aux accrochages, mais l’affaire mûrit lentement. L’axe Moscou-Le Caire poursuit son plan.

 

Évolution des Neutres

Il n’y a d’ailleurs pas que les Occidentaux à s’en émouvoir. Les nations non engagées s’inquiètent déjà d’une rupture possible de l’équilibre entre les deux Blocs qui fait leur propre force. Le nouveau Premier ministre de Ceylan, neutraliste et qui entend liquider la base anglaise de Trincomalee chez lui, a déclaré contre toute attente, qu’il était intéressé au maintien de Singapour dans l’orbite du Commonwealth. Les Français ont appris, d’autre part, avec quelque surprise, les propositions de règlement de l’affaire algérienne faite par le Pandit Nehru. A rapprocher également de la visite que fait à Washington où il est reçu avec cordialité et honneurs, le président Soekarno d’Indonésie et ses déclarations très nettes d’un neutralisme vigilant, ce qui peut surprendre si l’on se rappelle les relations étroites que le Parti de Soekarno entretient avec les communistes.

Une évolution nouvelle se dessine donc et qu’il faudra observer dans le groupe de Bandoeng, le camp Nasser lié à Moscou contre l’Occident, et le camp Nehru qui veut demeurer à l’écart des deux Blocs et n’en favoriser aucun ; la position d’équilibre est toujours la plus difficile et se maintient rarement longtemps. A mesure que la balance penchera en faveur du  Bloc, Le Caire – Moscou – Pékin, Nehru et ses suivants seront obligés de faire contre-poids, sous peine d’être écrasés. Nous avons toujours pensé d’ailleurs que Nehru, par-delà son attitude de grand politique, était de sentiment pro-occidental.

Les Américains qui ont perdu la guerre froide vont peut-être y gagner quelque chose. Chaque  événement a deux aspects, mais tant qu’ils étaient les plus forts, ils vont retrouver des sympathies à mesure que l’on doutera de leur supériorité. Le camarade Krouchtchev vante ses succès avec trop de cynisme. C’est ce qui ressort de plus intéressant du voyage de nos deux ministres à Moscou. Staline maniait la peur à bon escient et ne s’en flattait pas. Krouchtchev parle trop et son jeu est transparent. La politique du sourire pourrait avoir son revers, susciter plus de méfiance que d’approbation.

 

La Querelle des Trois Armes

Pendant ce temps, reprend à Washington la traditionnelle querelle des trois armes. Qui de l’Aviation, de l’Armée de terre ou de la Marine aura la plus large part des dotations budgétaires ? Chacune a son argument. Pour l’Aviation, la guerre moderne dépend de l’arme aéro-atomique et les forces aériennes doivent être au centre de toute conception stratégique ; effectivement, elles ont obtenu la part du lion dans les crédits. Mais l’Armée réplique que les armes atomiques rendent impossible une guerre mondiale. C’est l’impasse. Les seules guerres possibles sont limitées, comme en Corée ou en Indochine, et pour les soutenir, il faut une armée adéquate, celle qui a manqué dans ces deux cas. Il faut la mettre sur pied et l’équiper à neuf. Pour la Marine, ce sont les engins téléguidés qui sont l’arme de l’avenir. Ce sont eux qui anéantiront l’aviation et les bases terrestres où elle s’appuie. La stratégie future reposera sur une flotte nucléaire qui, seule, a la mobilité nécessaire pour fuir l’attaquant et frapper à son tour l’ennemi au sol. Reste à savoir si les grands porte-avions sont invulnérables ; les aviateurs ne le croient pas. Heureusement, le désarmement est à l’ordre du jour.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1956-05-19 – New-Look en U.R.S.S.

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Le Courrier d’Aix – 1956-05-19 – La Vie Internationale.

 

New-Look en U.R.S.S.

 

A mesure que se développe le “New-look” soviétique et que les contacts se multiplient entre l’U.R.S.S. et l’Occident, on assiste de ce côté du rideau de fer à un phénomène inverse qui surprend et irrite les dirigeants russes : un raidissement des Partis démocratiques à l’égard du communisme. Cela a commencé par les Travaillistes anglais ; socialistes français et même italiens ont suivi. On a l’impression qu’ils prennent conscience du danger que la doctrine moscovite représente pour la réalisation de leurs propres idéaux. Même la réception du maréchal Tito dont la version du communisme est assez différente de celle du Kremlin, n’a pas soulevé à gauche beaucoup de sympathie et d’intérêt.

Le phénomène vaut d’être noté, car il est très général. Il ne s’explique pas complètement par la rivalité électorale entre partis soutenus par des clientèles voisines. Il y a, semble-t-il d’une façon plus profonde, une crise de conscience de la solidarité qui existe par-delà la lutte des classes, entre des hommes qui bénéficient d’une civilisation commune à laquelle l’idéologie orientale est fondamentalement opposée et peut-être définitivement hostile. A cet égard, la conférence que M. André Philip, socialiste français, a pu pour la première fois depuis 1917 tenir devant un auditoire universitaire soviétique est pleine d’enseignement ; la suppression du capitalisme ne suffit pas pour édifier une démocratie sociale.

 

Les Réformes civiles en U.R.S.S.

Les raisons concrètes de cette défiance ne manquent d’ailleurs pas. Les Russes ont récemment réformé leur Code Pénal et donné à leurs concitoyens des garanties contre une justice militaire et des condamnations pour des motifs idéologiques ou des infractions à l’ordre social ; mais il reste toujours la réserve de cas exceptionnels, cas de sabotage par exemple, dont l’interprétation est toujours extensible et la définition vague. De même pour les délits de manquement à la discipline du travail.

 

La Discipline du Travail

Précisons ce point : jusqu’ici, l’indiscipline était punie de prison ; cette sanction vient d’être abolie. Auparavant, celui qui quittait son usine sans autorisation était privé de son logement et contraint à une période de service obligatoire à salaire réduit. En octobre 1940, la peine fut aggravée d’une détention de prison, même pour des retards au travail injustifiés et répétés. Aujourd’hui, celui qui veut quitter son emploi peut le faire sans permission ; l’autorité judiciaire ne le poursuivra plus. Mais cet ouvrier perd tout droit d’ancienneté acquis dans l’établissement où il travaillait, il cesse de bénéficier pendant les six premiers mois accomplis dans son nouvel emploi des secours de maladie. Or comme en ce cas, il ne perçoit aucun salaire ni indemnité, ce secours était sa seule ressource. Il perd également ses droits à pension et congés acquis dans le premier établissement. Quant aux absences ou retards répétés, ils sont sanctionnés désormais : 1° par une amende et une réduction de salaire ; 2° par la suppression des primes d’ancienneté (qui s’ajoutent normalement au salaire) ; 3° – ce qui est plus grave – par un licenciement pur et simple avec inscription sur le livret de travail des infractions commises à la discipline ; cela naturellement sans aucune indemnité. On conçoit que dans un pays où tout emploi est donné par la bureaucratie de l’État, le malheureux n’a guère de chance de s’employer ailleurs, sinon à des besognes pénibles dont les autres se déchargent sur lui, et comme il n’existe pas en U.R.S.S. d’indemnité de chômage, l’ouvrier en question devra obligatoirement accepter tout emploi qui lui sera proposé.

Voilà en quoi consiste exactement la « normalisation » des rapports entre ouvriers et la bureaucratie et les chefs du personnel. On voit que pratiquement la suppression de la peine de prison ne change pas grand-chose au sort réel de ceux qui cherchent à se soustraire au règlement du travail soviétique.

 

Les Camps de Travail

De même pour les camps de travail forcé qui vont être progressivement liquidés. Ils sont remplacés par des établissements de rééducation au travail dont quelques-uns fonctionnent déjà. Ils sont effectivement moins durs que les mines de Kolyma en Sibérie orientale, mais plus que ne le sont en France les travaux de détenus de droit commun. On conçoit que les membres de la Société des Droits de l’Homme ne soient pas encore convaincus des libertés dont les travailleurs jouissent en Russie.

 

Le Communisme Titiste

A l’occasion du voyage de Tito en France, la question s’est posée de savoir si le communisme titiste donnait à ses sujets plus de satisfactions ; la principale différence consiste en ceci : que les établissements industriels, au lieu d’être soumis comme en U.R.S.S. à une direction centrale qui nomme les directeurs et agents responsable, les révoque s’ils ne satisfont pas au plan imposé ; en Yougoslavie les usines jouissent d’une certaine autonomie, et les ouvriers en principe participent à la nomination et même au contrôle des responsables. En fait, c’est un clan qui s’impose en accord plus ou moins direct avec les bureaux. Mais cette forme d’autonomie des entreprises, si elle permet souvent une certaine liberté aux participants, leur confère aussi une sorte de petit monopole local avec tous les privilèges que permet la dissimulation des méthodes et des profits au détriment de la collectivité. De petits états se constituent dans le grand.

Toute forme de socialisme aboutit d’ailleurs à créer des féodalités dès que la concurrence disparaît. Nous en savons quelque chose chez nous. Dans un pays moins évolué, les abus sont moins étendus mais infiniment plus marqués. De là à constituer une caste de privilégiés, il n’y a qu’un pas. C’est bien ce qui se passe dans les républiques yougoslaves. Finalement, la hiérarchie sociale est beaucoup plus rigide et plus manifeste que dans les pays les plus capitalistes, même aux Etats-Unis où l’éventail des rémunérations est, l’impôt personnel aidant, réduit et parfois inversé.

 

Le Problème du Désarmement

Nous avions raison de penser l’autre jour que le problème du réarmement allait rebondir. En effet, les Russes vont démobiliser douze cent mille hommes, et les Américains vont présenter de nouvelles suggestions. Reste à savoir si c’est bien de désarmement qu’il s’agit ou simplement d’une conversion de l’armée moderne à des conceptions stratégiques nouvelles imposées par les engins atomiques. C’est bien plus probablement parce que les grands effectifs n’auraient plus d’emploi dans une guerre future.

Néanmoins, cette réduction va mettre dans l’embarras les Occidentaux, et particulièrement l’Allemagne de Bonn qui jusqu’ici persiste à vouloir organiser une armée de 500.000 hommes. C’est évidemment elle que les Soviets visent, et il est probable qu’ils vont en entretenir MM. Mollet et Pineau à Moscou. Les Américains aussi qui avec leurs bases dispersées à travers le monde, également visées par les Russes, et la proportion énorme d’auxiliaires que comportent leurs effectifs militaires par rapport aux combattants proprement dits. Et les Anglais et les Français avec la dispersion imposée par leurs obligations Outre-Mer.

Les Occidentaux prendront acte de la démobilisation soviétique, mais exigeront pour suivre le mouvement un contrôle effectif des armements et particulièrement des engins nucléaires. C’est là-dessus que les Soviets devront tôt ou tard se prononcer. Sinon, le « New-look » militaire ressemblera aux autres aspects de la réforme, comme il est dit ci-dessus. De tout cela, l’opinion en Occident est plus avertie qu’auparavant, et cela est fort rassurant.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1956-05-12 – Le Énigmes de l’Âge Atomique

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Le Courrier d’Aix – 1956-05-12 – La Vie Internationale.

 

Les Énigmes de l’Âge Atomique

 

La Conférence sur le Désarmement qui siège depuis des mois à Londres vient de s’achever. Un communiqué des Occidentaux constate, comme le souligne l’ensemble de la presse, son échec complet. Personne ne s’en étonne ; les points de vue, comme l’on dit, ne paraissaient guère conciliables.

 

Le Problème du Désarmement et le Contrôle de l’Énergie Nucléaire

Il est cependant curieux de constater que les délégués américains et russes ne sont pas d’accord, même sur le résultat de ces pourparlers. Les Soviets rejettent naturellement sur les Occidentaux la responsabilité de l’impasse ; cela sert leur propagande, d’autant qu’ils ont, dit-on, l’intention de procéder, comme ils l’ont déjà fait à l’automne, à une réduction spectaculaire de leurs effectifs terrestres. Ils comptent exploiter ce geste unilatéral comme une preuve de leurs intentions pacifiques. Cependant, M. Stassen, Représentant américain a déclaré que des progrès importants avaient été réalisés à Londres. Si l’abîme entre les deux Blocs sur la question du désarmement est large de 16 kilomètres, nous en avons déjà réduit 7. Il en reste 9 à combler, et avec de la patience et de la bonne volonté, nous y parviendrons ; déclaration inattendue qui a provoqué de la part de Gromyko une affirmation en sens contraire.

Qu’est-ce à dire ? Remarquons tout d’abord que les Russes ont consenti à revenir sur leurs propositions primitives qui ne concernaient que les armements classiques et à lier cette question à celle des armements atomiques. Ils ont même admis que cette réduction comporterait un certain contrôle ; C’est sur cette question de contrôle que subsiste le désaccord, et particulièrement le contrôle aérien proposé par Eisenhower.

On n’a pas assez remarqué que sur le problème de l’armement atomique, Russes et Américains ont un intérêt commun. Celui de garder, avec l’Angleterre, le monopole de ces engins de destruction. Or, la production d’énergie atomique sera bientôt à la portée de tous les Etats, grands ou petits. Si l’on ne veut pas que l’un quelconque de ceux-ci ne fabrique clandestinement la bombe et à l’occasion ne s’en serve, il est indispensable de contrôler la fabrication de toute installation atomique.

Russes et Américains seront donc obligés de s’entendre pour assurer ce contrôle ; sinon, leur suprématie serait remise en cause, d’autant plus que dans une guerre éventuelle, les armées nombreuses seraient plutôt des cibles que des éléments de puissance. C’est d’ailleurs pour cela que les Soviets vont diminuer le nombre de leurs soldats qui coûtent cher à entretenir et à équiper et sont perdus pour la production. On peut conclure de là que la question du désarmement pourrait un jour constituer un terrain d’entente entre Russes et Américains, à condition que les Russes admettent chez eux le contrôle qu’ils sont disposés à imposer aux autres, c’est là que le bât les blesse. Ils veulent garder leurs secrets d’abord parce que c’est un trait de leur mentalité, et aussi parce que s’ils bluffent en la matière ils seraient découverts.

La question n’est donc pas enterrée. Il faudra tôt ou tard et même sans trop tarder instaurer un contrôle atomique, sinon le rapport des forces dans le monde pourrait être remis en question de façon inopinée.

 

La Paix en Orient

La mission du Secrétaire de l’O.N.U. Hammarskoeld est terminée. Il a obtenu un accord des Arabes et des Israéliens pour que les clauses de l’armistice soient respectées. Les déclarations cependant ne sont pas particulièrement optimistes. C’est aux gouvernements des Grands de faire en sorte qu’ils ne soient pas violés, a-t-il dit. Et en fait, à peine avait-il regagné son poste que les incidents de frontière réapparaissaient. Selon toute apparence ni les Russes, ni les Occidentaux ne souhaitent une guerre en Proche-Orient. Ces derniers ne voudraient pas avoir à lutter par les armes pour empêcher les Arabes de jeter Israël à la mer. S’ils étaient obligés de le faire, le Monde arabe tout entier se liguerait contre eux. De leur côté, les Soviets verraient se rapprocher de leurs frontières des forces occidentales qui auraient toute chance d’y demeurer. De plus, ils ne pourraient plus s’immiscer dans les affaires des Pays Arabes, ce qui est précisément leur but. Reste à savoir si les Arabes, emportés par la passion, passeront outre comme leurs journaux le proclament. Pour les tenir en respect, il faudra mettre en vigueur et exécuter l’embargo sur les armes destinées au Proche-Orient. Les Soviets y consentent volontiers. Mais les Anglais ne veulent pas renoncer à renforcer le potentiel militaire des pays du Pacte de Bagdad, nouvel impasse. Il est probable cependant que l’on arrivera à une solution de ce genre dans le cadre de l’O.N.U. On cherchera à tricher de part et d’autre, mais l’intérêt majeur du maintien de la paix dans cette zone est trop évident des deux côtés pour que Russes, Anglais et Américains ne fassent pas des sacrifices.

 

La Visite à Paris du Maréchal Tito

Tito est à Paris : Il est reçu avec honneurs et louanges. Il ira du même pas à Moscou où les mêmes hommages lui seront rendus. Dommage qu’il n’y ait pas un grand cordon de l’habileté diplomatique ou un oscar pour récompenser le Maréchal yougoslave. Il y a droit. Un de nos quotidiens rappelait que son pays doit à l’épargne française quelques 500 millions de francs germinal qui n’ont été jusqu’ici l’objet que d’un remboursement infime largement dépassé par les crédits supplémentaires que nous avons généreusement octroyés à Tito lui-même. La balance serait d’une dizaine de milliards en faveur de la Yougoslavie depuis l’armistice. C’est peu, dira-t-on, en regard de ce que les Américains et les Anglais et depuis peu les Russes ont prodigués à l’économie de ce pays (qui entre parenthèse n’en est pas plus florissante pour cela). Mais on n’aura pas l’indélicatesse en ces jours de liesse de présenter la petite facture. L’épargne et le Trésor français en ont vu bien d’autres … On conçoit bien ce que les Soviets ont à gagner à fortifier la position de ce promoteur du neutralisme, et ils y attachent une importance grandissante. Ne viennent-ils pas d’offrir à Tito en plus d’installations nucléaires, un nouveau crédit de 300 millions de dollars ? C’est qu’ils le croient capable de rapprocher, grâce aux sympathies qu’il a su se concilier dans l’Europe libre, le communisme dont il se réclame du socialisme occidental. Ce qui effraye Moscou peut paraître acceptable à Belgrade. L’obstacle est moins évident, Tito a tout à gagner à ce rôle et il n’y manquera pas d’en tirer le plus large profit.

 

Les Réunions de l’O.T.A.N.

Comme nous le laissions prévoir, la réorganisation de l’O.T.A.N. n’a pas dépassé, au cours des récents entretiens de Paris, le stade de résolutions verbales et des commissions nommées ad-hoc pour futur rapport. Cependant, toutes les propositions, y compris celles de M. Pineau ont été retenues pour examen et accueillies avec intérêt. Au surplus, M. Selwynn Lloyd a déclaré que l’O.T.A.N. se portait très mal. Nous serions mal avisés d’en demander davantage.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1956-05-05 – La Croisée des Chemins

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Le Courrier d’Aix – 1956-05-05 – La Vie Internationale.

 

La Croisée des Chemins

 

Ceux qui ont pu entendre le discours radiodiffusé que Krouchtchev a adressé à son peuple à son retour de Londres, ont été frappés par le ton rageur de l’apostrophe à l’encontre des Travaillistes anglais. Ceux-ci n’ont pas cru que la déstalinisation mettrait fin à la dictature soviétique. Que sont devenus les nombreux sociaux-démocrates emprisonnés dans les démocraties populaires ? Cette question indiscrète avait irrité Krouchtchev.

 

L’U.R.S.S. peut-elle se concilier la Social-Démocratie ?

On le conçoit : un des objets du voyage de Boulganine et Krouchtchev était justement de persuader les Travaillistes qu’ils pouvaient sans méfiance collaborer avec les communistes pour faire triompher le socialisme dans le monde. Ils croyaient la tâche facile. Les sociaux-démocrates ne se sont-ils pas toujours et partout laissé circonvenir ? C’est peut-être à cause de ces fâcheux précédents que la Sociale-Démocratie se défend aujourd’hui. Et pas seulement en Angleterre, mais en Allemagne et en France. Il faudra donc que les Russes donnent de nouveaux gages pour endormir les frères ennemis.

Les Socialistes du Monde libre ont pleinement conscience que le sort du Monde libre, comme l’équilibre des forces politiques, est entre leurs mains ; ralliés au bolchevisme, ils assureraient son triomphe. Ils s’y refusent. Mais ils se refusent également, sauf à la rigueur en Allemagne, à renoncer à certains principes doctrinaux comme la socialisation de la production et l’Etat Providence. S’ils achevaient leur programme, ils sentent confusément qu’il n’y aurait plus de barrière solide entre le totalitarisme soviétique et leur étatisme égalitaire. De la liberté qui leur est chère il n’y aurait plus grand-chose à défendre dans une société où la libre entreprise aurait disparu ou serait réduite à un rôle secondaire.

Il leur faudra donc attendre, s’accommoder de compromis, et surtout chercher des solutions nouvelles. M. Gaitskell en particulier n’a pas caché, l’autre soir, à ses auditeurs de la B.B.C. qu’il leur faudrait deux ans pour surmonter la crise interne qui les divise et pour élaborer un programme neuf susceptible d’entraîner l’assentiment des électeurs. On sentait son embarras : le drame du socialisme, c’est d’être attaché profondément à la liberté tout en instaurant un système économique qui la limite, et en dernière analyse, l’exclut. Et dans le monde actuel, cette contradiction prend toute son acuité selon que le Socialisme s’accommodera du libéralisme ou se résignera au communisme. L’accrochage avec Krouchtchev leur a fait toucher du doigt la gravité de leur responsabilité. Reste à savoir s’ils auront partout et toujours assez de résolution, de courage et d’unité pour ne pas s’abandonner, assez de fermeté et de constance pour suivre une voie moyenne. Souhaitons-le.

 

L’Échec des Entretiens de Londres

Par ailleurs, la rencontre de Londres, quoi qu’on en ait dit, n’a donné aucun résultat d’importance. Eden n’a pas caché à ses visiteurs que le Moyen-Orient était pour l’Angleterre une question vitale et que s’ils souhaitaient une détente, il fallait que la course aux armements cessât dans cette région. Les Russes ont répondu : volontiers, mettons l’embargo sur les envois d’armes ; laissons agir Hammarskoeld et les Nations Unies, mais à condition que cela s’applique à tout le Moyen-Orient, c’est-à-dire aux Etats membres du Pacte de Bagdad dont il convient avant tout d’annuler les clauses militaires et tout ce qui parait dirigé contre nous. On comprend que les Anglais n’ont pu acquiescer.

Eden pourra tirer parti de cette intransigeance lors des prochaines conversations avec les Américains. Il pourra dire à Dulles : vous voyez où les Russes veulent en venir en manifestant leur présence en Orient. Si vous ne vous décidez pas à vous associer complètement à nous dans cette région où nos intérêts sont aussi considérables, si vous n’êtes pas membre à part entière du Pacte de Bagdad, la poussée russe fera sauter le verrou. Les Américains en cette année électorale sont embarrassés ; ils sont entrés dans le Pacte de Bagdad à petits pas comme observateurs d’abord, puis comme membres de deux commissions, celle qui s’occupe de l’assistance économique et celle qui veille à déjouer les actions subversives. Ils n’entendent pas se compromettre davantage en prenant des engagements militaires.

 

La Crise de l’O.T.A.N.

La réforme de l’O.T.A.N. est à l’ordre du jour. Il s’agit d’étendre sa compétence aux domaines politique et économique. M. Dulles y a fait allusion. Il vient à Paris pour sonder les intentions de ses partenaires. Cette question a été au centre des entretiens franco-italiens, à l’occasion de la visite du président Gronchi. Personne ne s’illusionne sur la crise que traverse l’organisation du Traité Atlantique depuis la démission du général Gruenther. La France engagée en Afrique du Nord n’y joue plus qu’un rôle nominal ; l’Allemagne dont le réarmement reste théorique  n’y est encore qu’un figurant. Les Anglais voudraient bien réduire leur participation, surtout si l’Allemagne fédérale se refuse désormais à payer l’intégralité des frais d’entretien de leurs quatre divisions, trop faible pour constituer une protection militaire efficace, source de frictions entre populations et troupes étrangères ; on se demande s’il est encore en mesure de jouer le rôle qui lui était assigné à sa fondation, surtout depuis que les conditions stratégiques ont changé.

 

L’O.T.A.N. Instrument d’Assistance Économique

Les Français et les Italiens voudraient en faire un instrument de répartition d’une aide mutuelle dont les Etats-Unis seraient invités à fournir la part essentielle, ce qui reviendrait à renouveler en leur faveur l’aide Marshall qui économiquement a cessé de jouer. La France pense à l’Afrique du Nord, l’Italie aux régions sous-développées du Mezzogiorno. La difficulté majeure est d’ordre technique. Comment dans son nouveau rôle, l’O.T.A.N. pourrait-il se substituer à l’O.E.C.E. ou s’associer à cette organisation dont la tâche est d’organiser l’économie européenne ? Mais des neutres, la Suisse et la Suède font partie de l’O.E.C.E. et ne peuvent être membres de l’O.T.A.N. Celui-ci, d’autre part, n’est nullement préparé à cette tâche politico-économique, n’ayant jusqu’ici que des attributions militaires.

On attend avec curiosité les solutions de M. Dulles. En effet, outre ces difficultés, on ne voit pas bien le président Eisenhower demander au contribuable américain une rallonge à la facture d’aide à l’étranger que le Sénat ne paraît pas déjà disposé à approuver intégralement. Il est probable que pour l’immédiat on se contentera de poser des résolutions de principe. Il y a d’ailleurs entre Français et Italiens des divergences de vue sur la procédure. M. Pineau voudrait semble-t-il faire passer toute aide par le canal de l’O.N.U. et y faire participer les Russes, si possible. M. Martino voudrait en faire une affaire européenne avec l’appui des Etats-Unis et du Canada. On comprend pourquoi : le Midi de l’Italie est territoire européen ; l’Afrique est en majeure partie dans la zone qui ne relève pas de l’O.T.A.N.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1956-04-28 – Résistances

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Le Courrier d’Aix – 1956-04-28 – La Vie Internationale.

 

Résistances

 

Les Anglais ont tenu à montrer aux dirigeants russes qu’ils ne se laissaient pas prendre aux sourires et aux promesses d’amitié. L’accueil a été froid, houleux même de la part des Travaillistes. Boulganine, le vieux sceptique, s’en est amusé aux dépens peut-être de son compère Krouchtchev qui s’est fâché. Les résultats politiques, s’il doit y en avoir, s’en ressentiront. Il eut sans doute mieux valu, puisque l’invitation avait été faite et acceptée, jouer le jeu de l’amabilité, ne fut-ce que pour connaître les intentions profondes de Krouchtchev ; par contre, il ne fallait pas donner à l’opinion britannique l’impression d’être dupe et l’inviter trop ouvertement à s’abandonner à la détente. C’est ici que les exigences de la démocratie gênent les manœuvres des diplomates. Il y avait aussi Washington à qui Eden ne voulait pas donner l’impression d’une entente séparée avec les Russes.

 

Les Tendances en U.R.S.S.

Tout autre avait été l’accueil fait à Malenkov. D’après les rapports de l’Ambassadeur américain à Moscou, celui-ci représenterait l’aile droite du collège soviétique. Démissionné brutalement par Krouchtchev, Malenkov n’en aurait pas moins conservé de l’influence, et son étoile grandirait. Il aurait pour lui l’opinion, l’intelligentzia, les directeurs d’entreprises et la sympathie des masses à qui il avait promis la priorité pour l’accroissement des biens de consommation. Il passe aussi pour être favorable à la décentralisation et aux libertés des minorités ethniques.

A l’opposé, à gauche si l’on veut, se tient Molotov dont la disgrâce est définitive. Hostile à Krouchtchev et à ses méthodes personnelles, il conserve l’appui de la vieille garde du Parti. Toute concession aux aspirations des masses, toute ouverture diplomatique, même purement économique ou culturelle, lui parait dangereuse pour l’avenir d’un régime qui ne peut se maintenir que par la contrainte verrouillé aux influences extérieures.

Krouchtchev se trouverait au centre avec l’armée et la bureaucratie. Sentant la pression de l’opinion pour obtenir plus de sécurité et de liberté, il veut lui donner des satisfactions suffisantes, tout en la contrôlant. Ce qui n’est pas facile ; l’aspiration à l’indépendance qui souffle par le monde est contagieuse. Un réveil de l’esprit national est perceptible chez les satellites et même dans les Républiques intégrées comme l’Ukraine et la Géorgie ; récemment, il a fallu sévir à Tiflis et resserrer l’autorité du Parti à Moscou même où l’on commençait à discuter politique. La pression est forte et la mesure difficile à garder. C’est le grand, même le seul, espoir des démocraties que l’appareil monolithique du totalitarisme bolchevik se désagrège par la force du peuple russe lui-même. Ce n’est qu’un souhait ; tout au plus est-il moins chimérique qu’auparavant. Car en supposant même que la situation intérieure russe évolue vers une certaine forme de démocratie, cela n’empêcherait pas, en politique extérieure, cette démocratie d’être nationaliste et militariste autant que l’actuelle dictature ; l’orgueil russe est immense ; son appétit de puissance démesuré. N’oublions pas notre propre histoire, celle de la Révolution et de l’Empire qui lui succéda.

 

Les Critiques aux Etats-Unis

De l’autre côté, aux Etats-Unis, les critiques que nous avons signalées venant de journalistes influents à l’adresse de la politique Eisenhower-Dulles, ont pris de plus en plus d’ampleur.

C’est aujourd’hui un véritable concert. Aux publicistes fameux se joignent les hommes politiques de l’opposition démocrate et de la vieille garde républicaine, ce qui est normal, mais aussi des autorités de la défense, tant civiles que militaires, et même des économistes.

« Nous sommes en train de perdre la guerre froide ; nous sommes rattrapés par l’U.R.S.S. dans le domaine nucléaire, dépassés dans le domaine de l’aviation et de l’armement classique. En matière économique, nous ne pouvons lutter efficacement avec l’U.R.S.S., ne pouvant acheter aux pays sous-développés ce qu’ils pourraient nous vendre. Nos méthodes d’assistance sont suspectes, insuffisantes et mal appliquées ».

Voilà les thèmes essentiels. L’opinion éclairée a conscience que l’optimisme d’Eisenhower-Dulles est purement de façade et de caractère électoral.

La réalité est tout autre : les Etats-Unis – va-t-on jusqu’à dire – sont en passe de devenir une nation de second plan comme l’Angleterre et la France, et pour les mêmes raisons. Eisenhower n’a pas été insensible à cette vague d’inquiétude ; le malaise est trop apparent. Il a raidi son attitude dans son dernier discours, de haute tenue d’ailleurs. Mais on réclame des actes, et des actes qui seront de nature à renverser la tendance. Quant à suggérer lesquels, c’est là que les opinions diffèrent : les uns réclament des dépenses militaires accrues, d’autres des démarches spectaculaires en Orient ; d’autres au contraire, des initiatives de paix comme l’arrêt des expériences nucléaires.

Ces contradictions dans l’opinion, bien caractéristiques des courants dans toute démocratie, obligent l’exécutif à aller dans plusieurs sens à la fois, et le résultat est la confusion et l’impuissance. Les Etats-Unis ne sont pas mieux placés que nous. C’est le coup de poing de Krouchtchev annonçant à Birmingham que l’U.R.S.S. pouvait délivrer la bombe H à partir d’un avion fusée dans n’importe quelle partie du monde, qui a secoué l’apathie du public.

 

La Croisière Soviétique

En attendant, le rideau de fer s’entrouvre ; les premiers touristes soviétiques sont attendus cet été à Rome et à Paris. De vrais touristes sans mission officielle s’embarqueront sur un beau navire et feront le tour de l’Europe. Il y aura quatre classes, comme sur la Volga et le voyage ne sera pas bon marché, même en quatrième. Il faudra verser au moins l’équivalent d’une année de salaire d’un salarié moyen, c’est dire que les privilégiés se compteront seulement parmi les hauts dignitaires. Ceux-ci ne seront peut-être pas très convaincus de la supériorité de notre régime social. Ils trouveront sans doute, s’ils comparent leurs privilèges à la situation de leurs confrères occidentaux, qu’ils sont mieux placés qu’eux. Il n’y a pas beaucoup de fonctionnaires qui pourraient s’offrir une croisière à 600.000 frs par tête. Attendons pour être convaincues d’un changement en U.R.S.S. l’annonce du tourisme populaire.

 

L’Axe Le Caire-Moscou

On a parlé à Londres d’un axe Le Caire-Moscou, et les Anglais reprochent avec aigreur à la diplomatie américaine d’avoir flatté les ambitions du colonel Nasser. Celui-ci a souscrit, comme on pouvait le prévoir, à un renouvellement de l’armistice avec Israël, d’accord avec les Russes. Mais il a porté son activité vers l’Arabie où les positions anglaises en Mer Rouge et à Aden sont visées. C’est à Djeddah que Nasser a conclu avec les souverains de l’Arabie Saoudite et du Yémen, une alliance militaire avec un commandement unique, sous contrôle égyptien. Les Anglais voient se dessiner dans cette région, une affaire d’Afrique du Nord, moins tragique mais non moins dangereuse. Aden commande l’Afrique orientale et l’Océan Indien. Après la perte de Suez, de Trincomalee à Ceylan, de Singapour, pour ne rien dire de Chypre, le réseau des bases impériales est ébranlé. Qu’en pense Washington ?

 

                                                                                                       CRITON

 

 

Criton – 1956-04-21 – Les Nouveaux Bergers

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Le Courrier d’Aix – 1956-04-21 – La Vie Internationale.

 

Les Nouveaux Bergers

 

Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. La diplomatie soviétique met à profit les conditions exceptionnellement favorables pour intensifier son action. A la veille de l’arrivée de Boulganine et Krouchtchev à Londres, Moscou annonce simultanément la dissolution du Kominform et son désir de coopérer au maintien de la paix au Moyen-Orient.

 

La Dissolution du Kominform

La dissolution du Kominform était dans l’air depuis longtemps. Les Soviets l’avaient promise à Tito auquel ils ne refusent aucune complaisance. Ils ont choisi l’heure la plus opportune, juste au moment où ils venaient de démettre en Bulgarie Tcherenkov, l’ennemi personnel du Maréchal, et du même coup pour impressionner l’opinion britannique déjà amadouée par la visite affable de Malenkov dont le succès populaire a inquiété le gouvernement de Londres. Cette dissolution du Kominform est un geste purement formel qui peut servir la propagande mais ne change rien au fond des choses. Avec ou sans Kominform, les Partis communistes des nations libres resteront sous le contrôle du Kremlin ; mais le lien sera moins visible.

 

La Note de Moscou sur le Conflit Arabo-Israélien

Plus importante est la note de Moscou sur le conflit arabo-israélien. On avait remarqué l’assistance de Molotov à la commémoration du 8ème anniversaire de la fondation de l’Etat d’Israël. Cette visite faisait pendant à celle rendue au Ministre de Syrie pour la commémoration du 11ème anniversaire de l’indépendance de ce pays. Jusqu’ici, les Soviets avaient donné l’impression de soutenir la cause arabe contre les Juifs. Ils ont vu le danger d’être pris à jouer les fauteurs de guerre, à passer pour antisémites, et à indisposer l’opinion juive dans le monde où ils comptent des sympathisants. Remarquons-le : c’est la première fois que la Russie, toujours prête jusqu’ici à souffler sur les flammes des conflits, se range parmi les médiateurs.

Tactique doublement habile qui donne à Moscou un droit égal à celui des Occidentaux de se mêler aux négociations engagées par le Secrétaire de l’O.N.U. en Orient. On ne peut plus éviter de lui accorder, comme membre du Conseil de Sécurité, une présence effective dans une région du monde où la Russie n’avait pu pénétrer politiquement. La déclaration tripartite de 1950 ne peut plus jouer puisque l’O.N.U. se substitue aux trois Grands. Elle exclut en conséquence toute possibilité d’intervention militaire unilatérale des Occidentaux, même s’ils en étaient priés par les intéressés.

Autre avantage : la diplomatie soviétique se présente comme un facteur de paix, tout en s’opposant aux pactes comme celui de Bagdad qui sont réputés militaires et dirigés contre l’U.R.S.S., et l’indépendance réelle des pax musulmans. Sans doute les pays voisins d’Israël seront déçus de ne pas recevoir le soutien public des Russes, ce qui ne les empêchera pas de le recevoir indirectement en fournitures d’armes et en équipement industriel. Mais l’U.R.S.S. fait la preuve, la première, d’intentions pacifiques. Cela ne lui coûte guère car la région est trop importante pour les Occidentaux pour que les Russes puissent se manifester par la force sans provoquer un conflit étendu dans cette région du monde, où ils ont d’ailleurs fait toujours preuve d’une extrême prudence.

 

Le But des Soviets en Orient

Leur but est en effet de ne pas inquiéter des pays comme l’Irak ou l’Iran. Ils attendent l’heure où la propagande des masses aidant, les dirigeants associés aux intérêts anglo-saxons seront balayés par les mouvements populaires, où par exemple, le vieux Nouri el Saïd sera contraint de se démettre à Bagdad. Alors, la bataille du pétrole, décisive pour l’Angleterre, pourra s’engager sans intervention directe de l’U.R.S.S.

Cette attitude pacifique des Russes suscite beaucoup de méfiance surtout à Londres. Mais elle porte ses fruits dans l’opinion moins avertie qui ne voit pas les manœuvres derrière les attitudes officielles.

 

Les Soviets et la Crise de la Démocratie

Il y a plus. Nos lecteurs se souviennent peut-être des indications données ici sur la crise de la démocratie occidentale, de ses faiblesses, de son incapacité qui n’est que trop évidente, à dominer les courants violents qui parcourent le monde actuel. Tout récemment, M. Duverger, républicain et démocrate éprouvé n’allait-il pas dans « Le Monde » jusqu’à préconiser pour notre pays un régime présidentiel du type américain, mais qui chez nous ne demeurerait peut-être pas longtemps démocratique ? En fait, l’ « hypnotisme »  qu’exercent les Soviets actuellement sur leurs victimes éventuelles vient précisément de ce qu’ils représentent l’alternative à la démocratie parlementaire ; l’attrait en somme du régime autoritaire dont on rêve à gauche comme à droite et aussi dans les milieux des technocrates et des planistes de l’économie. Rêve d’une société non plus égalitaire mais hiérarchisée où l’autorité morale n’appartiendrait plus à l’argent mais au grade, au rôle social et économique de l’individu ; illusions sans doute mais servie par beaucoup d’apparences.

 

Les Bateaux de la Volga

Un spirituel critique italien, Montanelli, raillait récemment un petit fait de la vie soviétique. Les Russes se sont fait construire par les Tchèques des bateaux rapides et luxueux pour remplacer les vieux rafiots qui naviguent sur la Volga. Les bâtiments auront quatre classes : les trois premières réparties pour les voyageurs de marque selon leur rang social, la quatrième pour les éternels moujiks entassés sur le pont à la belle étoile comme au bon vieux temps. Cela au moment où la France et l’Italie réduisent les classes à deux sur leurs réseaux ferrés avec une faible différence de prix entre elles. Cette histoire en effet symbolise deux mondes. Le paradoxe pour notre italien, c’est que c’est nous qui faisons figure de réactionnaires et les Russes de progressistes. Il a sans doute raison ; mais l’attrait même de cette hiérarchie sociale n’est-elle pas précisément une des plus fortes chances de ce prétendu communisme ?

 

Le Nouveau Chemin de Prague

Il l’a compris ; l’obstacle à la suprématie mondiale c’était la menace stalinienne, les agressions du genre Corée, les déportations de populations, les camps de travail forcé, l’appareil barbare de l’Etat policier. Tout cela est mis à l’écart, répudié ; Krouchtchev veut faire figure de civilisé. Les masses n’iront pas voir si le changement est réel ou si c’est dans la vitrine qu’on a seulement remplacé la marchandise. Elles croiront à un état moderne dont les méthodes ne sont pas opposées à celles des autres Etats et dont les progrès rivalisent avec ceux des mieux équipés. Tel est l’aspect nouveau du chemin de Prague. Plus de coup d’Etat ; plus de suicides ; une simple bonne majorité parlementaire en attendant le 99,5%. On n’en fait pas mystère d’ailleurs. Cela nous est dit expressément par « La Pravda ».

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1956-04-14 – Prélude au Réveil

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Le Courrier d’Aix – 1956-04-14 – La Vie Internationale.

 

Prélude au Réveil

 

De semaine en semaine, la position des nations libres de l’Occident va se détériorant à une vitesse accélérée ; le conflit arabo-israélien est au paroxysme. L’Angleterre en quelques jours a vu avec les élections à Ceylan, un Dominion, s’évader du Commonwealth vers le neutralisme, sinon pire. L’Iran, quoique uni au Pacte de Bagdad revendique l’île du pétrole, Bahreïn, les tribus de la région d’Aden entrer en révolte, et le Yémen menacer la souveraineté britannique en Mer Rouge, enfin l’Egypte ajourner « sine die » le projet anglo-américain de financement du barrage d’Assouan pour reconsidérer l’offre soviétique de le construire, avec le consentement du Soudan que l’U.R.S.S. se fait fort d’obtenir.

 

Réveil des Etats-Unis

Les Etats-Unis se sont enfin émus. Ils ont compris que l’heure d’une décision avait sonné ; sans leur intervention, les Etats arabes ligués derrière l’Egypte pouvaient balayer Israël et rejeter les Juifs à la mer. Si les Anglais agissaient seuls militairement, ils entraient en conflit ouvert avec les Arabes et leurs positions en Moyen-Orient auraient fatalement cédé sous la pression du fanatisme musulman. Les Etats-Unis ont manœuvré par étapes. Ils ont d’abord obtenu que le Conseil de Sécurité envoie le Secrétaire Général de l’O.N.U. tenter une médiation sur place, ce qui est fait. L’U.R.S.S. qui pouvait opposer son veto a jugé le cas mauvais et a laissé faire.

Pour appuyer l’intervention de M. Hammarskoeld, le président Eisenhower a fait des représentations au Caire par l’intermédiaire de l’ambassadeur et a affirmé que les Etats-Unis s’opposeraient à un conflit en Palestine. Il n’a pas encore dit comment, espérant que sa déclaration suffirait à imposer une trêve. Foster Dulles a convoqué les sénateurs, et sans doute préparé les voies à une requête de pouvoirs spéciaux permettant une intervention militaire en cas d’urgence. On dit que les Etats-Unis ont demandé l’autorisation à Athènes de faire stationner les « Marines » en Crète.

 

La Guerre de Palestine n’aura pas Lieu

Une guerre en Palestine, dont les conséquences seraient illimitées, peut ainsi être évitée. Nous n’avons d’ailleurs jamais pensé que Nasser allait risquer son existence politique dans une lutte aussi sanglante et difficile. Mais la situation pouvait lui échapper, tant les esprits sont échauffés.

Les raids de commandos égyptiens en terre israélienne sont déjà par eux-mêmes assez graves. Le Secrétaire de l’O.N.U. a la possibilité de déclarer l’Egypte agresseur et de mettre en marche le mécanisme prévu par les Nations Unies dans ce cas. Même si l’U.R.S.S. y opposait son veto, les Etats-Unis auraient alors l’autorité morale pour intervenir. Nasser les y poussera-t-il ? Ce ne serait pas son intérêt. Il ferait le jeu des Soviets et perdrait sa position d’équilibre entre les deux blocs qui lui a si bien réussi.

D’un autre côté, la seule pression de l’O.N.U. appuyée par les Etats-Unis suffira-t-elle à obtenir un règlement durable du conflit ? c’est peu probable. Les escarmouches reprendront à l’occasion si les négociations échouent. Et jamais on n’obtiendra des Etats arabes une reconnaissance juridique que l’Etat d’Israël. En tout état de cause, le problème demeurera ouvert et le conflit intermittent. On aura évité le pire, mais ce ne sera qu’un délai.

 

Les Constantes de la Politique Américaine

Les Etats-Unis, dans l’affaire, jouent leur politique d’attente et de semi neutralité comme en 1914 et en 1939, jusqu’au jour où ils ne peuvent plus éviter d’entrer en lutte lorsque les adversaires sont fatigués ou que l’équilibre entre eux est sur le point de se rompre. Il est probable qu’ils pensent que la passion anti-occidentale qui secoue l’Asie et l’Afrique est pour le moment irrésistible et qu’en s’y opposant, ils ne feraient que perdre leur prestige. Ils préfèrent tenter de la calmer avec prudence et précaution en tenant la balance égale entre leurs alliés et les adversaires de ceux-ci dont ils veulent conserver la confiance. Ils espèrent que le temps calmera les passions et qu’une injection de dollars ramènera opportunément les gouvernements des jeunes pays à une attitude plus amicale.

C’est là un pari, mais rien qu’un pari. Si l’U.R.S.S. n’était pas derrière, ils auraient quelques chances de le gagner, mais présentement les Soviets soufflent le feu et ne s’arrêteront pas de le faire.

 

Les Elections à Ceylan

Les Anglais ont eu avec les élections de Ceylan une surprise pénible : le gouvernement pro-occidental de Sir John Kotelawala a été littéralement balayé. A sa place, une entente nationaliste-communiste a triomphé. Elle exige la disparition des bases militaires britanniques, et entend nationaliser les Compagnies productrices de thé et de caoutchouc. Des centaines de millions de Livres sont en jeu et les Anglais risquent de perdre un peu plus de leurs revenus en devises fortes. La situation à Ceylan va être assez analogue à celle de l’Indonésie où le nationalisme plus ou moins allié au communisme a repris le pouvoir un moment tenu par la ligue musulmane pro-occidentale.

 

L’U.R.S.S. et l’Angleterre

On voit plus clairement maintenant comment les Soviets concentrent sur l’Angleterre les efforts qu’ils ont d’abord déployés contre la France. Pour nous, le but est atteint, sauf à nous ranger parmi les satellites après un nouveau Coup de Prague. Contre les Anglais, la partie est plus délicate. Les Etats-Unis ne pourraient pas laisser s’effondrer la puissance britannique. C’est une tradition de leur politique. C’est aussi pour eux un intérêt vital. Il faudra donc qu’ils interviennent avant que la crise de la Livre, affectée par la perte successive de ses principaux actifs extérieurs, ne dégénère en banqueroute.

Mais, répétons-le, est-on jamais sûr de n’avoir pas laissé passer l’heure ? Si les Etats-Unis interviennent trop tard, il leur faudra assumer une succession que les Soviets leur disputeront. Et ceux-ci sont mieux placés pour l’emporter. De plus, à notre avis, le moral anglais est plus atteint que le nôtre. Il y a chez nous une tradition militaire qui peut encore se faire respecter ; les Anglais comptaient plutôt sur leur flotte qui n’est plus aujourd’hui de grande utilité. On ne conserve plus des territoires avec des navires de guerre.

 

Gardons la Mesure

Cependant, ce serait une erreur et une faute de s’abandonner au pessimisme. Emportés par le succès, les pays arabo-asiatiques et leur soutien russe ont peut-être dépassé leurs moyens, – ce qui arrive toujours à un moment donné . Une réaction se dessine. Elle est perceptible en France, aux Etats-Unis, en Angleterre même où MM. Krouchtchev et Boulganine ne trouveront pas à les accueillir à Londres autant d’empressement qu’ils le souhaitent. Le péril est trop clair pour ne pas appeler un redressement. Il faudrait qu’il soit net, rapide et vigoureux ; c’est sans doute trop demander. Qu’il se manifeste, c’est déjà quelque chose.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1956-03-24 – Citations

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Le Courrier d’Aix – 1956-03-24 – La Vie Internationale.

 

Citations

 

Londres et Washington se sont émus des risques d’une dislocation de l’Alliance Atlantique ; l’activité de la diplomatie soviétique auprès de l’Angleterre et de la France qui ne peuvent se dérober aux conversations avec les Russes, a fini par secouer l’apathie américaine. D’où les déclarations de solidarité avec la France solennellement affirmée par les ambassadeurs anglais et américains. De bonnes paroles qui arrivent un peu tard, qui n’en produisent pas moins un effet rassurant. Mais d’action véritable et efficace on n’en voit pas encore l’annonce.

 

Un Article de Walter Lippmann

Cependant l’opinion, même aux U.S.A. en s’attaquant aux « absences de M. Dulles », a certainement influencé le Département d’Etat. Il nous est agréable de trouver sous la plume de Walter Lippmann, le commentateur le plus écouté du monde entier, une opinion qui concorde avec ce que nous disions ici la semaine passée. Nous traduisons :

« Pendant que M. Dulles visitait l’Extrême-Orient, la situation dans l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient se détériorait rapidement. Il y a une nécessité presque désespérée de décider et de clarifier la politique occidentale en Afrique du Nord, à Chypre, en Palestine et dans les Etats du Golfe Persique. Ce qui est évident, c’est que dans chacune des régions en litige, nous Américains mécontentons les deux parties. Notre consulat à Tunis est saccagé par les Français qui nous soupçonnent d’appuyer les rebelles. A Chypre, nous avons offensé les Anglais et mis les Grecs dans l’embarras. En Palestine, les Arabes se méfient de nous, et les Israéliens nous accablent de reproches. Notre situation n’est pas celle du juste milieu entre deux parties extrêmes, c’est celle du gâchis.

Parce que notre politique consiste à éviter de prendre des décisions de façon à ne mécontenter personne ni à l’intérieur ni à l’extérieur. Le temps est révolu de cette politique de dérive et de confusion. Que faut-il faire ?

En Afrique du Nord, nous et les Anglais devons consulter avec la France. Nous devons décider ce que doit être un règlement que nous sommes résolus à appuyer sans restriction. Nous devons donner à la France une aide totale si celle-ci accorde à la population arabe les libertés que l’opinion française éclairée est disposée à offrir. En Palestine, nous devons convertir la déclaration tripartite de 1950 en une ferme garantie internationale contre toute agression de part et d’autre, et prendre position pour neutraliser Israël à l’intérieur de frontières délimitées par un arbitrage international. Nous devons nous opposer aux tactiques de l’Arabie Saoudite qui convertit les bénéfices qu’elle tire du pétrole pour la corruption et la propagande à travers le Moyen-Orient. Nous devons cesser d’agir comme si nous dépendions de ces maîtres qu’il faut à tout prix apaiser pour qu’ils ne nous enlèvent pas nos concessions pétrolières. Des décisions de ce genre sont graves. Personne d’autre que M. Dulles ne peut les prendre à Washington. Le Président lui-même ne connaît pas assez ces problèmes. Que Dulles demeure donc à Washington, cesse de voyager et de faire des discours et se mette résolument à sa tâche de Secrétaire d’État. »

 

Un Commentaire d’Augusto Guerriero

A cette voix autorisée, ajoutons celle d’Augusto Guerriero, le commentateur italien le plus en vue.

« Pendant que le Secrétaire d’Etat se plait à affirmer que « les Soviets ont dû renoncer à leurs vues expansionnistes devant la force et la résolution des Nations libres », la situation s’aggrave : du Maroc à l’Indonésie, l’autorité des grandes puissances coloniales s’est écroulée ou est en train de s’écrouler et dans ce vide immense sous les masques des nationalismes divers, s’infiltre le communisme. Les Américains, en se faisant champion de l’anticolonialisme, ne se rendent pas compte de ce qu’est la loi fondamentale de la puissance. La puissance a horreur du vide. Le problème n’est pas de donner l’indépendance aux peuples coloniaux, c’est de ne pas les livrer à la puissance adverse. Or, partout où les puissances coloniales se sont retirées, le communisme s’est avancé … ».

Et l’auteur d’énumérer ce qui s’est passé en Indonésie, en Inde, au Vietnam, en Egypte et ce qui se passera au Maroc, en Tunisie, en Algérie.

« Si l’Angleterre devait se retirer du Moyen-Orient, le communisme y pénètrerait triomphant. »

Guerriero en vient à se demander les raisons de cet effondrement des grandes puissances coloniales,

« l’Angleterre et la France. C’est qu’elles sont devenues faibles avant d’avoir eu le temps de constituer entre elles et les peuples qu’elles avaient pris en tutelle une véritable communauté. Il fallait des siècles où elles n’ont disposé que de quelques décades. La Gaule n’aurait jamais été latinisée si Rome s’était écroulée un siècle après la conquête. Il y a, à notre sens, bien d’autres raisons, mais celle-là n’est pas négligeable. »

 

Les Fondements de la Puissance

En fait, c’est bien par l’épuisement matériel et moral consécutif aux deux guerres mondiales que la France et l’Angleterre n’ont pas été en mesure de résister aux déchainements des nationalismes indigènes.

Mais la guerre n’explique pas tout, loin de là. Les Russes ont, plus que les Occidentaux souffert de la guerre. Ils tiennent cependant solidement et sans révolte un immense empire colonial qui à l’Occident n’a pas plus de dix ans, et ils subjuguent des peuples plus évolués qu’eux-mêmes et d’un patriotisme exalté depuis des siècles. Ils peuvent impunément exploiter des nations entières avec une brutalité et un cynisme qu’aucun colonialisme depuis la conquête espagnole du Nouveau Monde, n’avait exercée ; leur force s’impose. On les hait, mais on leur obéit en silence. Les Allemands de l’Est eux-mêmes se sentent découragés et impuissants. Pourquoi ?

Il y a des maîtres que l’on respecte, d’autres que l’on défie. C’est qu’un instinct sûr chez les peuples comme chez les individus fait pressentir le défaut de la cuirasse. Le nôtre, hélas, est dans notre désordre intérieur.

 

La Fin du Culte de Staline

Cela nous amène à parler des nouvelles à sensation. La démolition du mythe de Staline par Krouchtchev, Mikoyan et ses suivants. Il y a eu parait-il, quelques remous. On ne renverse pas sans risque la statue d’un prophète. Et Staline était dans la religion communiste une sorte de demi-dieu. Deux remarques s’imposent à notre esprit. La manœuvre est habile car, en reniant le vieux despote sanguinaire, les nouveaux maîtres attendent une grande popularité pour l’ère de paix et de justice qu’ils annoncent. En réalité, cette tactique ne vient pas d’eux. Elle leur est dictée par la pression de l’opinion publique qui s’est formée en U.R.S.S. depuis la mort de Staline. Opinion restreinte et qui est à peu près l’équivalent de ce qu’était l’opinion publique en France sous Louis XIV. Mais elle s’est amplifiée chez nous jusqu’en 1789.

Il en va de même en Russie : Krouchtchev et ses fidèles suivent le vent pour éviter qu’il ne les balaye plus tard. Cependant, le déboulonnement d’une idole ne va pas sans risques. Le communisme est à sa manière une religion. On dit aux masses en U.R.S.S. et du dehors : le grand héros, le doctrinaire infaillible était un bandit sanglant, un maniaque du pouvoir et ses livres fourmillent d’erreurs. Fort bien ; nous le savions, et les Russes probablement s’en doutaient. Mais comment ne leur viendrait-il pas des soupçons sur les autres idoles ? Lénine n’était peut-être au fond qu’un aventurier, un agitateur verbeux aux idées contradictoires, manieur habile de masses et de slogans. Et Karl Marx, un allemand après tout (et qui pis est, pour le russe de la rue, un Juif) dont les idées embrouillées, mélange de métaphysique obscure et de prophétisme ne représentent de la vie économique et sociale que la vue qu’on en pouvait avoir il y a bientôt un siècle et qui est sans grand rapport avec l’économie et la société d’aujourd’hui.

Les dogmes sont solides mais comme ceux du communisme ne s’appliquent qu’à la vie présente, ils pourraient bien se trouver en conflit trop flagrant avec la réalité. Il est dangereux de toucher aux idoles. On ne sait jamais où cela mène, M. Krouchtchev.

 

                                                                                                       CRITON

 

Criton – 1956-03-17 – Dérive

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Le Courrier d’Aix – 1956-03-17 – La Vie Internationale.

 

Dérive

 

Malgré les voyages et réunions des hommes d’état occidentaux, on n’a guère l’impression que la solidarité du Monde libre se soit affirmée. C’est plutôt le sentiment contraire qui prévaut.

 

La Rencontre Mollet-Eden

Il y a bien eu la rencontre Mollet-Eden à Londres. Jamais, dit le communiqué, l’entente franco-britannique n’a été aussi étroite ; nous voulons bien le croire. Mais que peuvent aujourd’hui les deux pays aux prises avec des difficultés parallèles mais différentes pour s’aider mutuellement ? Il est trop tard. Il n’aurait pas fallu depuis dix ans mener des politiques contraires. Créer l’état fantoche de Lybie, par exemple, aux portes de la Tunisie, rehausser le prestige de Nasser en Egypte dont la fragile dictature a été consolidée par l’abandon de Suez, les encouragements et les subsides américains, diviser les Etats arabes par des pactes inutiles, abandonner l’Indochine à son sort, etc., etc…

Aujourd’hui, les Anglais ne peuvent rien pour nous appuyer en Afrique du Nord, et nous-mêmes rien pour étayer leurs positions en Moyen-Orient, à supposer que de part et d’autre on veuille sincèrement le faire, ce qui est pour le moins douteux.

 

L’Évolution de l’Attitude Américaine

Mais ce qui est plus grave, c’est l’évolution de la politique américaine ; la « révision déchirante » annoncée par Foster Dulles après l’échec de la C.E.D. a cessé d’être une vaine menace. Déçus par leurs Alliés, les Etats-Unis les abandonnent à leurs difficultés pour mener une politique mondiale personnelle où ils affrontent seuls la compétition avec l’U.R.S.S. Revenus à une attitude ouvertement anticolonialiste, ils cherchent à disputer aux Russes la faveur des jeunes Etats africains et asiatiques sans se soucier des intérêts de leurs anciens alliés. A leurs yeux, le problème stratégique qui les avait obligés à ménager ceux-ci ne se pose plus dans les termes où il les avait conçus ; la politique des bases proprement militaires est périmée. Une présence symbolique suffit ; la guerre nucléaire, si elle devait se faire, se déroulerait à partir des territoires des Etats-Unis et de l’U.R.S.S. Les hostilités périphériques n’auraient qu’un caractère secondaire qui ne déciderait rien. Il est beaucoup plus important pour les Américains de gagner l’appui de l’Indonésie ou du Pakistan que d’empêcher la France de s’effondrer en Afrique du Nord.

 

L’Opinion et les Actes Officiels

Un récent article d’une jeune reporter qui a beaucoup fait parler d’elle en Corée, Margaret Higgins, invite en termes brutaux le Gouvernement américain, à la suite des incidents de Tunis, à s’affirmer plus nettement hostile aux intérêts des puissances coloniales, particulièrement la France.

Cet état d’esprit est fort répandu. Les petits événements de ces derniers jours confirment que les dirigeants des Etats-Unis le partagent. Les Anglais ont été blessés par les déclarations du Ministre américain à Athènes après la déportation de l’évêque politicien Makarios. Ils y ont vu un blâme à une opération de force dont l’Histoire anglaise nous offre maints exemples, opération sans doute inutile et fâcheuse mais qui n’était pas sans excuses valables. La manière un peu bruyante dont le Département d’Etat a manifesté sa satisfaction de la proclamation de l’indépendance marocaine va dans le même sens. D’autres incidents, comme les vols trop faciles d’armes dans un camp américain en France, l’audience dont jouissent les nationalistes arabes à Washington, l’accueil plus que réservé fait aux plans franco-anglais de désarmement, tout confirme l’attitude neutraliste des Etats-Unis dans les conflits qui accablent Français et Anglais.

 

L’Initiative de la Diplomatie Française

La diplomatie française de son côté a entrepris de courir l’aventure d’une politique personnelle. La mission de M. Auriol en Russie a pris une ampleur inattendue et officielle, la tournée de M. Pineau, en Inde, en Israël, au Caire, soigneusement détachée des visites de Foster Dulles et de Selwin Lloyd, ont pour objectif de marquer qu’une orientation nouvelle était imprimée à notre politique extérieure.

Qu’en peut-on attendre ? Exactement rien. Les Russes, ravis, multiplieront les sourires, promettront peut-être de ne pas accentuer trop leur appui aux rebelles africains, sans en rien faire bien entendu. Ils dirigeront dans l’ombre ce qu’ils ont organisé ouvertement, car les écoles de terrorisme ne sont pas au Caire, mais à Prague, à Budapest, à Canton et ailleurs. Les Américains de leur côté, irrités de ce flirt franco-russe n’en seront que plus mal disposés à nous appuyer. Quant aux Anglais, ils y verront peut-être une concurrence. Les Allemands de Bonn y trouveront un motif de méfiance supplémentaire à notre égard, partagé aussi bien à Bruxelles qu’à Rome et plus encore à Madrid.

A cela, on nous répondra qu’il fallait bien faire quelque chose, sortir de l’affreux immobilisme et donner l’impression de l’initiative et de l’indépendance. Espérons que ces entreprises ne coûteront pas trop cher.

 

L’Erreur de Foster Dulles

De leur côté, les Américains font fausse route. M. Foster Dulles ne peut pas ne pas voir qu’il fait le jeu de Moscou dont le but, aujourd’hui presque atteint, a été de diviser par tous les moyens l’Alliance Atlantique. S’il s’imagine que les Etats-Unis se feront des amis parmi les Neutres en se désolidarisant de leurs alliés, il ne tardera pas à être détrompé. On attend de l’Amérique des dollars, mais ceux-ci ne rapporteront pas la reconnaissance, mais plutôt le mépris. Et ces mêmes dollars, comme en Arabie Saoudite, seront retournés à l’occasion contre ceux qui les auront fournis.

Avec les Orientaux, qu’ils soient d’Afrique ou d’Asie, on ne joue pas au plus habile, et les grands mots et les grandes idées n’ont pas de sens pour eux. Ils cèdent à la force, parfois à la corruption, mais la xénophobie demeure le mobile fondamental. La haine des races n’a malheureusement rien perdu de sa virulence. Un regard sur ce qui se passe dans l’Alabama, M. Dulles, ne serait pas superflu. Hors d’une politique occidentale commune groupant étroitement dans un même dessein les Nations de la vieille civilisation, il n’y a pas de salut. On s’en apercevra une fois de plus.

 

La Prolétarisation de la Paysannerie en U.R.S.S.

Un sujet intéressant nous vient de Moscou même. Une nouvelle offensive du pouvoir central pour stimuler le zèle des paysans et redresser la production des kolkhoses. Il s’agit d’une vaste réforme en perspective. On sait que jusqu’ici le paysan russe du temps des tsars, comme à l’époque soviétique dispose à l’intérieur des grands domaines, privés autrefois, collectifs aujourd’hui, d’un lopin de terre à son usage personnel. Il partage son temps de travail entre la culture de ce champ et la corvée qu’il doit au domaine du maître, propriétaire jadis, Etat aujourd’hui. Corvée presque aussi mal payée jusqu’en 1954, qu’il y a un demi-siècle. Aussi, le paysan réserve-t-il tous ses soins à son petit carré – dont l’étendue depuis cette époque n’a d’ailleurs fait que se réduire -, il néglige dans toute la mesure du possible les soins qu’il doit au Domaine public. C’est là la raison majeure de la crise agraire qui a sévi en Russie soviétique et que rien jusqu’ici n’a pu atténuer.

Désormais, le paysan dont le rendement ne sera pas jugé satisfaisant sera privé de son enclos personnel, terre et bétail. En tout état de cause, cette survivance de la propriété sera réduite à un petit carré de légumes. En compensation, les produits remis à l’Etat par les fermes collectives seront mieux payés, et chaque paysan recevra une part plus grande de leur prix. Nous verrons si cette prolétarisation définitive de la paysannerie russe donnera de meilleurs résultats que les expériences précédentes.

 

                                                                                                       CRITON

 

 

 

Criton – 1956-03-10 – Un Coup de Semonce

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Le Courrier d’Aix – 1956-03-10 – La Vie Internationale.

 

Un Coup de Semonce

 

Les déclarations de M. Pineau vendredi à la presse étrangère ont fait sensation. Anthony Eden a aussitôt convoqué notre Premier Ministre à Londres. Venant en même temps que le renvoi de Jordanie du général Glubb, le discours Pineau a fait éclater au grand jour les erreurs et les échecs de la politique occidentale, telles que nous les exposions en détail dans nos deux derniers articles. Certains ont pu trouver ceux-ci un peu sombres. Ils peuvent constater aujourd’hui que nous ne faisions que décrire la situation réelle. La presse étrangère, jusqu’ici retenue dans ses jugements, a pris conscience de la gravité du moment. Cette inquiétude soudaine qui chez quelques-uns a pris l’aspect de panique, mettra-t-elle les responsables en demeure de redresser leur politique ? On peut en douter.

 

Le Second Mandat d’Eisenhower

Entre temps, le président Eisenhower a annoncé qu’il solliciterait un second mandat. Malgré les fâcheux précédents de Wilson et de Roosevelt qui, diminués par la maladie, avaient commis après les deux guerres des erreurs irréparables, Eisenhower a cru de son devoir de ne pas exposer les Etats-Unis à une campagne électorale précédant à peu près sûrement un changement d’Administration. Le risque d’une période d’un an, dans les circonstances actuelles, où l’exécutif aurait été sans pouvoir, a été déterminant dans l’esprit d’Ike. Il a estimé de son devoir d’assurer la continuité dans la direction des affaires, et il a eu raison. Si son successeur éventuel avait pu être une personnalité de grande envergure, il aurait été préférable de passer la main. Mais ce n’est pas le cas du candidat le plus probable : Stevenson.

Au demeurant, les divergences aux Etats-Unis entre Démocrates et Républicains sont plutôt affaire de personnes que de doctrine. Les Démocrates ont toutes les peines à élaborer une plate-forme électorale qui les distingue de leurs adversaires. Entre la politique Truman-Acheson et celle d’Eisenhower-Dulles, on aurait quelques difficultés à trouver de sérieuses différences, en politique extérieure surtout ; à l’intérieur même, les moyens de maintenir la prospérité actuelle sont très strictement définis et laissent peu de place à des formules inédites.

La réélection d’Eisenhower – si rien ne change fondamentalement d’ici novembre – ne fait aucun doute ; le choix délicat est celui d’un vice-président qui serait appelé d’ici 1960 à assurer la charge suprême en cas de défaillance du Président. A défaut de Richard Nixon qui, malgré de brillantes qualités et d’énergie, a beaucoup d’adversaires, on peut voir revenir Thomas Dewey, adversaire malheureux de Roosevelt à deux reprises et qui a la classe présidentielle sinon la popularité. On s’est donc réjoui, à peu près partout, de la décision d’Eisenhower, même à Moscou, ce qui ne laisse pas d’être inquiétant. Cette décision cependant laisse un grand problème à résoudre : Foster Dulles demeurera-t-il Secrétaire d’Etat ? On sait la répugnance d’Ike à se séparer de ses collaborateurs éprouvés. Foster Dulles est très vivement attaqué. Il a commis beaucoup d’erreurs et se refuse à les admettre. L’opinion hostile sera-t-elle assez forte pour le faire renvoyer ? Ce serait, à notre avis, souhaitable.

 

La « Bombe » Pineau

Mais revenons à la « bombe Pineau ». Notre Ministre s’est plaint d’abord qu’il n’y avait pas de politique commune anglo-franco-américaine dans le monde. En Afrique du Nord en particulier, notre lutte est regardée à Londres et à Washington avec indifférence, en sorte que – nous citons – « le spectacle actuel donne l’impression à nos adversaires qu’ils peuvent nous jouer les uns contre les autres ». Il a pu ajouter que cela dure depuis la chute de Dien-Bien-Phu. Quant au plan général, M. Pineau s’affirme « en désaccord profond avec la politique suivie par les pays occidentaux au cours de ces dernières années », et il met l’accent sur le fait essentiel. « On a considéré que les problèmes de sécurité étaient les seuls problèmes internationaux » ; quant au communisme, il a lâché le mot : « ou bien on leur fait la guerre totale, ou bien il faut rechercher ce qui doit être la coexistence. »

 

La Coexistence

Fort bien. Mais où les choses deviennent moins claires, c’est quand il s’agit de définir les moyens de cette coexistence. Le programme de M. Pineau c’est le programme socialiste. Il ne diffère pas au fond de celui d’Ollenhauer en Allemagne, d’Attlee en Angleterre : « Une voie immense, dit-il, s’ouvre, celle des échanges culturels entre l’Est et l’Ouest ». Mais elle est ouverte, M. Pineau, et très large. Malenkov va visiter les usines anglaises ; les missions n’arrêtent pas de se promener de part et d’autre ; Auriol est à Moscou, vous allez y aller vous-même avec Mollet.

Les Russes ne demandent que cela ; ils montrent leurs vitrines d’exposition et envoient leurs experts recueillir les méthodes les plus modernes de l’industrie capitaliste pour en faire leur profit. Ils tiennent bien plus encore à se montrer si aimables, si pacifiques que personne ne puisse croire à leurs mauvaises intentions. Ils cherchent maintenant à rassurer au lieu de faire peur comme feu Staline. Ensuite, leurs partisans en Occident prendront hypothèque sur les gouvernements socialistes ; ils les soutiendront malgré eux, voteront pour eux-mêmes les résolutions qu’ils n’ont cessé de combattre. Que ne ferait-on pas pour réaliser l’unité d’action ?

Les communistes savent bien que le jour où Ollenhauer, Mollet et Gaitskell seront solidement en place en Allemagne, en France et en Angleterre, l’histoire de Kerenski et de Benes se répètera ; les Socialistes ont toujours capitulé sans lutte devant Guillaume II, comme devant Hitler, Mussolini, Lénine pour ne citer que les principaux. N’oublions pas qu’ils sont plus ou moins au pouvoir en Scandinavie, en Finlande, au Benelux, en Italie. La voie est ouverte, culturelle ou politique, par les biais du neutralisme, ou simplement de l’indépendance nationale.

 

Les Avantages du Coup de Semonce

Quoi qu’il en soit, ce coup de semonce a été salutaire. Il a rappelé un truisme, et l’a fait avec éclat. Si le monde occidental persévère dans une politique dispersée, incohérente, si les divergences se perpétuent et même se multiplient, on n’arrêtera pas les événements : la civilisation occidentale n’en a pas pour longtemps.

Est-il trop tard pour réagir ? Non, si les hommes responsables avaient assez d’autorité et de largeur de vue pour pratiquer une politique vraiment nouvelle, ou commune et précise. Mais nous avons vu que ni Dulles, ni Eden, ni même Eisenhower ne la possèdent. Quant à nous … il nous faudrait un ministre expérimenté, dégagé d’arrières pensées partisanes. Les débuts de M. Pineau dans les débats de Bonn sur le problème sarrois ne sont guère prometteurs. Même battus en Sarre, nous devons maintenir un minimum de collaboration avec l’Allemagne fédérale. Adenauer semble prêt à y mettre un prix raisonnable. Mais il faudrait que ne se heurte pas dès l’abord comme c’est le cas pour l’Euratom, ou tout autre projet d’unification européenne, les tenants de  nationalisations dissimulées sous le couvert de la supranationalité – système socialiste – et ceux qui défendent l’économie libérale et les droits de l’initiative privée, comme le Dr Erhard et d’autres dans tous les pays en cause.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’unification européenne n’a pas fait grand progrès depuis quelques mois. Et cependant, une certaine union européenne est aussi indispensable – l’a-t-on assez répété – au sauvetage du Monde libre, qu’une politique commune des trois Grands à l’échelle de la planète. Dans l’un comme dans l’autre domaine, on n’a fait que reculer ; le mur dans notre dos n’est plus très loin.

 

                                                                                            CRITON