Criton – 1956-08-04 – Suez

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Le Courrier d’Aix – 1956-08-04 – La Vie Internationale.

 

Suez

 

La nationalisation du Canal de Suez par Nasser a fait l’effet d’une bombe. L’acte n’était pas imprévu mais on pouvait douter que le Colonel en prenne les risques. L’émotion aidant, on a invoqué les précédents, coup de force d’Hitler en Rhénanie, etc. … L’opinion a demandé des représailles. Certes l’affaire est sérieuse. Mais toute précipitation gâterait les chances d’enlever à Nasser le bénéfice de l’opération.

 

L’Attitude Américaine

On a par avance opposé la circonspection des Américains aux résolutions franco-anglaises. « Le colonel Nasser est le fils spirituel de l’amiral Fechteler », n’hésite pas à écrire M. Duverger, dans « Le Monde ». C’est très excessif. La suite montrera que les Etats-Unis relèveront le défi. Les divergences anglo-américaines en Moyen-Orient se sont beaucoup atténuées. Les dangers du panarabisme sont aussi sérieux pour Washington que pour Londres. Si, à la nationalisation de Suez succédait celle des pétroles, c’est l’Occident tout entier qui serait ébranlé. Celui-ci, heureusement, ne manque pas de moyens pour défendre ses positions.

 

La Manœuvre Russe

Moscou le sait. Il est probable que Chepilov avait envisagé et sans doute conseillé à Nasser de frapper la Compagnie du Canal. Tout ce qui peut troubler les relations internationales sert l’U.R.S.S. Les Russes ont un autre intérêt dans l’affaire, que l’on néglige : c’est d’obtenir l’internationalisation de tous les grands passages maritimes du globe et au premier chef les Dardanelles et le Bosphore, et aussi Panama et même Gibraltar.

L’acte de Nasser pose une mine de tractations internationales explosives et compliquées où Moscou trouverait son compte sans risque aucun. Il n’y a pas en effet d’autre solution à la nationalisation de Suez par l’Egypte que de substituer à la Compagnie un contrôle d’un groupe de puissances ou de l’O.N.U. L’emploi de la force serait périlleux et probablement impossible à maintenir indéfiniment. Nasser soutenu par une opinion exaltée ne tomberait pas du premier coup. Et la paix du monde pourrait être en question. Il suffit de rechercher les moyens pacifiques de rendre l’opération mauvaise pour le dictateur égyptien, et d’attendre la déception des masses, comme on le fit pour Mossadegh en Iran. On peut être assuré que l’U.R.S.S. n’interviendra pas directement ; sa position est excellente pour voir venir et contrecarrer toutes les initiatives dans une conférence internationale par exemple.

 

Les Moyens d’Action

Nous ne pensons pas d’ailleurs qu’une telle réunion soit convoquée dans l’immédiat. Il faut d’abord enlever à Nasser les profits financiers qu’il a escomptés, en rendant le transit déficitaire pour l’Egypte. Les sommes saisies par le Gouvernement en Egypte même ne sont pas considérables. La rentabilité du canal était déjà faible à cause des travaux que son entretien et sa modernisation constante nécessitent. Il n’en faudrait pas beaucoup pour qu’il devienne déficitaire.

Cela dit, il est incontestable que les Occidentaux, sans se laisser emporter par l’esprit de représailles, doivent sortir victorieux du conflit. Il faudra du temps et de la patience comme il est de règle en Orient.

 

Avantages de l’Opération

Ajoutons que l’affaire n’est pas sans présenter certains avantages. La solidarité des trois Occidentaux en sera nécessairement renforcée après les frictions d’usage. Les Américains ayant réagi dans la question d’Assouan ne peuvent que maintenir une politique de fermeté qui profitera aux Anglais en Irak et aux Français en Afrique du Nord. La position d’Israël sera du même coup renforcée. Nasser a commis une imprudence grave en menaçant publiquement l’envoyé américain Georges Allen de le jeter dehors. L’opinion des Etats-Unis est sensible à ce genre d’affronts et approuvera toute action énergique du Gouvernement pour y répondre. Si faible que soit le tandem Eisenhower-Dulles, il ne peut, à la veille des élections, se laisser humilier par un dictateur exalté. Mais la recherche des moyens de répondre est très délicate. Une fausse manœuvre serait catastrophique ; c’est pourquoi Dulles est venu à Londres.

Le résultat final peut être prévu : alors que le Canal de Suez revenait automatiquement à l’Egypte en 1969, il sera d’ici là de façon ou d’autre internationalisé, et les successeurs de Nasser auront perdu ce fruit qui allait leur tomber mûr dans les mains. Ce sera aussi une perte de revenus pour les Français et les Anglais, et cela renforcera encore la prépondérance américaine dans le trafic international, ce qui n’est pas pour déplaire à Washington.

 

Les Troubles en Bulgarie

Des nouvelles de troubles sérieux sont parvenues de Bulgarie. La déstalinisation d’une part et le rapprochement russo-yougoslave de l’autre ont provoqué une fermentation qui se propage chez tous les Satellites. La lutte aurait fait des victimes, opposant les Staliniens partisans de Tcherenkov récemment limogé aux adversaires de celui-ci à l’intérieur du Parti, et naturellement aux ennemis du régime qui sont, comme ailleurs, légion. On a recueilli à cette occasion un tract anti-communiste qui donne des renseignements intéressants, des précisions plutôt sur la manière dont Moscou exploite ses satellites. A Philippopolis, le Secrétaire du Parti a déclaré : « Nos mines d’uranium produisent 160 kilos de métal par jour : le prix de revient est de 1.400 levas le kilo. Le prix de vente imposé par l’U.R.S.S. est de 60 levas. Rien que par cet accord, la Bulgarie perd 226 milliards de levas par an. Si l’on ajoute à cela les pertes subies par la vente à l’U.R.S.S. des tabacs, de l’huile de roses et autres produits, on s’explique le bas niveau de vie des travailleurs. Ces conventions devraient être révisées pour obtenir un relèvement des salaires ». On touche ici du doigt les rouages du système colonialiste employé par l’U.R.S.S. ; à rapprocher des subventions que la France verse dans ses propres territoires pour permettre aux autochtones de cultiver avec profit le café, le cacao, le coton et bien d’autres produits. S’il y a encore des gens pour croire à la libération de l’homme par le communisme, il faut qu’ils soient insensibles aux doléances du camarade mineur de Philippopolis. Ceux de Silésie et d’ailleurs pourraient leur fournir abondamment des statistiques aussi éloquentes. Il n’y a pire sourd, évidemment. Mais il y en a à Poznań et ailleurs qui commencent à entendre.

 

La Spécialisation des Satellites

Pour mieux briser l’opposition, les Soviets sont en train de développer une méthode qu’ils ont déjà appliquée dans leurs colonies musulmanes de l’Asie Centrale. Ils spécialisent chacun des satellites dans certaines productions pour obtenir de meilleurs prix par la concentration des efforts et les rendre dépendants les uns des autres et aussi de la Russie pour la fourniture des matières premières. Cette spécialisation et cette dépendance leur enlèvent du même coup toute possibilité de subsister par eux-mêmes. Toute rébellion aboutirait au chômage ou à la famine au cas, où la pression policière et militaire ne suffirait pas.

 

                                                                                                       CRITON

 

Criton – 1956-07-28 – De Grands et Petits Problèmes

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Le Courrier d’Aix – 1956-07-28 – La Vie Internationale.

 

De Grands et Petits Problèmes

 

Dans la situation internationale, la flexibilité a succédé à la rigidité, a dit Anthony Eden dans son dernier discours. Cette manière de voir repose sur les apparences. Le Premier anglais a-t-il dit sa pensée ou, pour des raisons évidentes de tactique diplomatique, a-t-il voulu se réserver des initiatives au succès desquelles il ne croit pas ? Eden est un parfait diplomate : il cache son jeu.

 

Le Coup de Frein à la Déstalinisation

En réalité, nous assistons à un sérieux freinage du cours de la déstalinisation. Les événements de Poznań n’y sont pas étrangers. Les signes de ce retournement sont nombreux.

D’abord Togliatti en Italie est rentré dans l’obédience moscovite après ses premières critiques contre Krouchtchev. En France, Thorez a été réintronisé par Suslov, un pur stalinien venu exprès de Moscou avec deux collègues pour couvrir de fleurs les chefs du Parti français qu’on s’attendait à voir condamnés. En Allemagne Orientale, le « barbu » Walther Ulbricht, dont ses collègues même demandaient la tête, est plus solidement en selle que jamais. Les nouveaux accords de Berlin-Est avec Moscou renforcent les liens entre la République orientale et l’U.R.S.S. En Hongrie, Rákosi a bien été liquidé, non sans résistance, mais son successeur Geroë est aussi dur que lui.

En Pologne, Achab, le délégué du Kremlin, conserve la haute main. Quelques réhabilitations ne sont qu’une satisfaction de façade données aux opposants qui sont trop nombreux et trop forts pour être brisés. En Tchécoslovaquie, rien de nouveau. Dans son voyage en Pologne, Boulganine a promis des réformes et des améliorations matérielles, sans se compromettre sur les dates, et partout les orateurs russes en tournées ont mis les masses en garde contre des revendications intempestives. Changement de décor sans doute ; le fond du tableau demeure. Une explosion chez les Satellites parait de moins en moins probable ; une désillusion de plus ne saurait rendre les travailleurs et les intellectuels plus agressifs, au contraire. Si l’évolution vers la liberté se poursuit, ce sera dans une ombre prudente.

 

Refus des Anglo-Saxons de Construire le Barrage d’Assouan

Un autre coup de frein que l’on peut accueillir avec une exclamation : enfin ! Les Anglais et les Américains ont simultanément refusé à Nasser de construire le fameux barrage d’Assouan. Nous l’avions laissé prévoir la semaine dernière. L’événement survenu marque une date. Les Anglo-Saxons ne se laisseront pas entraîner par le chantage à la compétition économique entre les Russes et eux-mêmes. Les Soviets qui s’attendaient à ce coup se sont montrés prudents. Ils ne se sont pas engagés à se substituer aux Anglo-Saxons pour cette entreprise gigantesque et coûteuse. Ils n’en ont pas les moyens. Construire quelques usines en mettant en place leurs techniciens, consentir des crédits payables en coton, cela ne les entraîne pas bien loin et leur permet de s’introduire dans l’économie égyptienne. Au surplus, les Soviets ne tiennent pas à mécontenter les autres riverains du Nil auxquels ils ont promis une aide et qui sont hostiles au barrage. Les Anglo-Saxons avaient donc la partie facile. Nasser fulmine, mais quoi qu’il en dise ne peut rien par lui-même. Cet échec fera réfléchir ceux qui étaient tentés de le suivre. Nasser va essayer de trouver d’autres concours. Des entreprises privées allemandes, françaises et italiennes sont très tentées de prendre l’ouvrage en main. Mais en dehors des difficultés diplomatiques, les crédits à consentir semblent dépasser les possibilités des affaires privées en question.

 

Les Soviets et l’Euratom

Nous parlerons, avec quelque retard de la note russe sur l’énergie atomique remise récemment aux partenaires éventuels de l’Euratom. Les Russes ne croyaient pas que ce projet prendrait forme. Le vote du Parlement français signifie cependant, sinon qu’il sera réalisé, du moins qu’on en poursuivra sérieusement l’étude. Tout ce qui tend à souder les pays d’Europe occidentale entre eux rencontre l’hostilité de Moscou, particulièrement quand il s’agit de rapprocher l’Allemagne de Bonn de la France. Krouchtchev le déclare expressément : l’Euratom rendra plus difficile la réunification de l’Allemagne.

Si éventé que soit l’argument, il sert une opposition qui, en Allemagne occidentale, est très hostile au projet et qui rêve d’une neutralisation de Bonn à laquelle – entre parenthèses – 54% des habitants, d’après un récent Gallup, serait favorable. La politique stalinienne en Allemagne est plutôt renforcée par l’évolution récente des esprits et la politique d’Adenauer, lentement minée, ne résisterait pas à de nouvelles manœuvres. C’est sans doute pour cela qu’Eden cherche à reprendre la Conférence de Genève qui a échoué l’an passé, dans l’espoir de mettre, avant les élections allemandes de 1957, les Russes une fois de plus au pied du mur : à quel prix consentez-vous à la réunification par élections libres ?

 

Deux Anecdotes Soviétiques

Racontons maintenant de petites histoires russes qui nous conduiront à des réflexions plus sérieuses :

Les « Izvestia » racontent qu’à Kazan, sur la Volga, des fabriques de vêtements ont dû fermer leurs portes, faute de recevoir les boutons gris pour livrer leurs habits. Ne pouvant s’en procurer ailleurs, ils s’avisèrent de remettre en marche une usine désaffectée pour faire les boutons. Celle-ci en fabriqua de toutes couleurs, sauf des gris. De guerre lasse, une délégation se rendit à Moscou pour se plaindre. Le Ministère compétent répondit que l’industrie chimique avait cessé de produire de la poudre grise et qu’on s’occuperait de leur cas ; ils attendent encore.

Autre histoire, racontée celle-là par le « Troud ». Un délégué du journal avait constaté avec surprise qu’il était impossible d’acheter des pantalons de coton de grande taille, article bon marché et populaire. Il se rendit à l’usine où les dirigeants lui répondirent qu’ils avaient reçu ordre d’économiser le tissu et que, pour réduire le prix de revient, ils s’en tenaient à la taille de 14 ans ; faute de quoi l’usine n’aurait pas droit aux ristournes, et le directeur serait blâmé. On voit que Gogol pourrait revenir : il trouverait encore matière à comédie.

 

Les Dangers de la Bureaucratie

Ces faits ne seraient qu’un témoignage parmi d’autres des règles de la Russie bolchévique, s’ils ne mettaient en question le système bureaucratique qui régente le capitalisme d’Etat. Les Russes s’en plaignent, sans, comme on voit, y trouver remède. Mais les socialistes anglais dans leur récent manifeste que nous avons commenté en remarquent aussi les dangers.

Socialisme et bureaucratie sont solidaires ; nous en savons quelque chose ; l’expérience des nationalisations en Angleterre, plus sincère que la nôtre, a montré que la bureaucratie paralysante se développe dès qu’une entreprise passe sous la direction des fonctionnaires. Les entreprises privées de grande taille n’y échappent pas davantage, mais la concurrence et le souci du profit freinent naturellement la tendance. Les Travaillistes sont ici dans l’embarras. Ils condamnent l’économie de profit et en général l’appât du gain comme élément moteur de la production pour des raisons morales. Le socialisme anglais est teinté de puritanisme. Feu Stafford Cripps en était le meilleur exemple. Il est mort d’austérité. Mais l’Anglo-Saxon est mal disposé à l’égard de la bureaucratie, le « red tape » comme ils disent. Le Labour-Party a de la peine à sortir du dilemme. Souhaitons que l’évolution naturelle de l’économie les délivre de leurs soucis.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1956-07-21 – La Réunion des Neutres

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Le Courrier d’Aix – 1956-07-21 – La Vie Internationale.

 

La Réunion des Neutres

 

La saison est favorable aux voyages diplomatiques. L’agenda des rencontres est particulièrement chargé cet été. La plus attendue est celle des trois neutres, Tito, Nasser et Nehru à Brioni.

 

La Conférence de Brioni

On pouvait penser que ce colloque permettrait aux Trois de définir une politique commune qui servirait de charte de ralliement aux autres nations non engagées. Mais il y a eu les événements de Poznań qui, s’ils n’entrent pas dans les conversations, n’en seront pas moins dans les esprits.

 

Tito et les Satellites

On a parlé à tort d’un Titisme polonais. La dictature de Tito est aussi méprisée par les patriotes polonais que celle de Staline. Les illusions que Tito pouvait avoir sur les possibilités de tirer profit d’un mouvement de libéralisation des Satellites de Moscou, doivent être aujourd’hui dissipées. Il en serait à Prague et à Budapest comme à Varsovie : ou bien la domination russe continuera de s’exercer avec la même rigueur qu’autrefois, ou bien Tito verra se former à ses frontières des états plus ou moins démocratiques hostiles à son régime. Si bien que son rapprochement avec Moscou ne lui aura pas apporté grand-chose, sinon une méfiance accrue de la part des Etats-Unis.

 

Les Illusions du Colonel Nasser

Nasser est dans un cas assez analogue. L’appui russe ne lui a fourni jusqu’ici que des armes. Politiquement, la diplomatie soviétique demeure prudente en Proche et Moyen-Orient. Economiquement, les offres russes restent vagues et d’une réalisation problématique. Par contre, les Etats-Unis se font plus réticents. Leur contribution à l’édification du barrage d’Assouan est remise en question, tout au moins à une date ultérieure. Le changement d’ambassadeurs américains au Caire est significatif. M. Byorade qui passait pour appuyer Nasser va en Afrique du Sud et Georges Allen va à Athènes pour tenter de ramener la Grèce dans le camp occidental et peut-être proposer une solution anglo-américaine au problème de Chypre. Certains observateurs – qui vont peut-être un peu vite – croient à un nouveau pas vers la collaboration anglo-américaine dans la Méditerranée orientale et à une participation plus active des Etats-Unis au Pacte de Bagdad. A la veille des élections américaines où l’opinion de la population israélite compte, cette prise de position du Département d’Etat est assez vraisemblable, d’autant que la grande presse républicaine aux Etats-Unis n’a cessé de reprocher à Dulles l’ambigüité de sa politique orientale. En tous cas, le Colonel Nasser ne manque pas de sujets de préoccupations.

 

L’Indépendance de Nehru

Nehru de son côté, n’est pas très tenté d’affirmer sa solidarité avec les deux dictateurs. Il a plus de motifs que jamais de poursuivre une politique personnelle. Les événements de Poznań n’ont pu que renforcer sa croyance dans la possibilité de suivre une autre voie que celle du communisme pour l’édification de l’Inde moderne. Nous avons toujours dit ici que sa formation anglaise le retenait de se montrer hostile à l’Occident. Il sait aussi que l’aide américaine lui est plus que jamais indispensable à la réalisation de ses plans d’industrialisation. Ce qui se passe au Tibet ne peut manquer de la préoccuper également.

Pour conclure, la rencontre de Brioni ne peut marquer le début d’une ère nouvelle. On se limitera à des problèmes concrets : l’Afrique du Nord, et particulièrement le problème algérien pourrait fournir l’occasion d’une entente profitable. Elle servirait à masquer des divergences plus profondes. C’est dans ce but que Nehru est venu à Paris. Il lui plairait d’avoir facilité la solution du problème algérien auquel il porte un intérêt sincère. Comme il faudra un jour ou l’autre entamer des négociations, un médiateur comme Nehru n’est pas à négliger.

 

La Déchéance Britannique

Sir Anthony Eden vient d’adresser aux Anglais un avertissement solennel qui n’est pas dans sa manière habituelle sur les risques d’une « déchéance par étapes » de la puissance économique britannique. Ce fut sa façon de répondre au manifeste des Travaillistes qui ne propose contre cette décadence que des remèdes sans efficacité immédiate. En attendant les résultats problématiques de cet appel à la discipline civique, l’Angleterre annonce une réduction spectaculaire de ses dépenses militaires ramenées de 1.550 milliards à 1.050, et l’abolition prochaine de la conscription.

Retenons en passant que les fameuses quatre divisions britanniques stationnées sur le continent vont être limitées à une seule. Que devient l’engagement solennel que M. Mendès-France avait obtenu du même Sir Eden pour substituer l’O.E.U. à la C.E.D. ? Nous ne nous vanterons pas d’avoir joué alors les prophètes – c’était trop facile -. Nous ne pensions pas avoir raison si tôt. Deux ans à peine ! Il est vrai que les Allemands qui payaient les frais d’entretien de ces troupes cesseront de le faire quand ils auront leur propre armée.

 

Les Économies en Angleterre

Les Anglais vont faire des économies budgétaires. Excellent exemple qu’il nous faudrait suivre. Ces économies leur permettront-elles d’investir davantage dans leurs possessions d’outre-mer et dans le Commonwealth ?  Si louables que soient les économies budgétaires, elles ne sont pas une panacée. Les maux dont souffre l’Angleterre sont trop profonds pour que des mesures de cette nature suffisent.

 

Le Problème des Dévaluations

On a remarqué avec quelle raideur le Chancelier britannique de l’Echiquier a repoussé les propositions du Dr Erhard tendant à une révision des niveaux de change des monnaies européennes. La Livre ne s’inclinera pas devant le Mark, dit-on à Londres. Il n’empêche que si la Livre et le Franc ne sont pas alignés,  – ce qui est indispensable pour faire l’Europe et le Marché Commun – les Allemands n’auront d’autre solution à leurs « embarras » d’argent que de revaloriser leur monnaie et d’en proclamer la convertibilité complète. Leur capacité de concurrence internationale déjà considérable en serait encore accrue, et les Anglais en souffriraient les premiers. Mais le prestige monétaire est devenu une question de souveraineté intangible auquel les Anglais ne renonceront pas volontiers. Ils attendront que les faits les contraignent. Ce ne sera pas la première fois. Il en est de même pour le Franc dont la position déjà surévaluée va devenir intenable. A quoi bon parler de Marché Commun si les monnaies ne sont pas sincères ?

 

                                                                                                       CRITON

 

Criton – 1956-07-14 – Libres Propos

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Le Courrier d’Aix – 1956-07-14 – La Vie Internationale.

 Libres Propos

 

Les remous provoqués par la répudiation du Stalinisme continuent de s’étendre et n’ont pas fini de le faire. On ne saurait cependant prévoir à quels changements de structure ils aboutiront dans le monde soviétique et à l’extérieur. On peut toutefois marquer un point dont l’importance nous semble considérable. Il est d’ordre idéologique ou plutôt philosophique.

 

Le « Sens de l’Histoire »

En effet, il ressort tant des discussions qui agitent les militants à l’intérieur du Monde communiste que des réflexions des observateurs non prévenus, que ce qui est en cause, c’est le « sens de l’histoire ». Le marxisme-léninisme prétendait à l’infaillibilité historique ; le monde évoluait inexorablement vers la forme économique et sociale qu’il avait définie. L’avenir sanctionnerait ces prévisions. Votre petit-fils sera communiste, disait Krouchtchev à un représentant américain. Non, votre fils, répliquait Molotov. Cette prophétie est aujourd’hui fort ébranlée chez les fidèles eux-mêmes. Il suffit d’entendre ce qui se dit à Varsovie, à Budapest et à Prague entre partisans déclarés du régime, et même à Moscou ; l’infaillibilité du dogme n’a pas résisté à la déchéance de Staline. C’était prévisible.

On s’aperçoit enfin d’une chose pourtant évidente, c’est que l’évolution des sociétés ne se laisse pas emprisonner dans une formule ni dans un plan d’organisation conçu par l’intelligence humaine. Bossuet l’avait dit déjà, bien qu’il ait cru trouver un sens à l’histoire, ce qui n’est pas certain même dans l’ordre métaphysique. Pour être clair et simple, disons que le monde de demain dont nous ne pouvons dire ce qu’il sera, ne sera certainement pas socialiste ou communiste au sens où Marx et ses suivants jusqu’à Krouchtchev, l’entendent. Si  notre esprit est impuissant à dire ce qui sera, il est souvent capable de dire ce qui ne sera pas. C’est son pouvoir et c’est déjà beaucoup.

 

« Vers l’Égalité »

Restons dans l’abstrait puisque le manifeste-programme des Travaillistes anglais nous y convie. Ils cherchent une plate-forme électorale, conscients à la fois de leur propre échec, de leur indigence politique et en même temps des médiocres succès de leurs adversaires Conservateurs. Leur nouveau programme est en général fort vague, sauf sur un point intéressant : ils reconnaissent l’insuffisance de la formule des nationalisations dont les résultats ont été médiocres sur le plan économique et peu opérants sur le plan social, et n’ont pas abouti à redistribuer convenablement les richesses. Si les revenus ont été nivelés plus ou moins par l’impôt, la moitié du capital est resté, disent-ils, aux mains d’un pour cent de la population. Acceptons ce chiffre sous bénéfice d’inventaire. Ce que le tract « vers l’égalité » remarque avec raison, c’est que le maintien du plein-emploi implique un accroissement continu des richesses qui renforce naturellement la propriété privée.

 

Planisme Travailliste

Que faire alors puisque le capitalisme d’État ne semble pas souhaitable, peut-être l’État capitaliste réussira-t-il mieux ? « Bonnet blanc, blanc bonnet », dira-t-on ; non pas. Au lieu de nationaliser les industries, l’Etat peut devenir actionnaire au même titre que les particuliers, et grâce aux droits de succession, se substituer progressivement à eux. Le processus sera plus long, mais il ne bouleversera rien. La formule n’est pas neuve. Nous l’avons même expérimentée en France, esquissée plutôt, après la Libération. Depuis, l’opération a été noyée dans la confusion qui nous caractérise. Mais l’idée des Travaillistes anglais est plus affirmée ; sans entraver la libre entreprise, l’Etat au contraire profiterait de son expérience et de son ressort pour l’absorber peu à peu et peut-être hériter, en l’assimilant, de ses vertus. C’est ce qui n’est pas sûr. L’idée vaut par sa portée théorique, car elle prend acte d’une évolution acquise, l’échec de l’étatisme, et suggère une direction nouvelle qu’on pourrait lui substituer, l’état associé de l’entreprise privée.

Tout cela dira-t-on n’est pas neuf ; bien sûr, cela le serait si la méthode était érigée en système et en loi. Au fond, nous retrouvons là cette obstination perpétuelle à vouloir diriger et imposer un plan à une œuvre naturelle qui les déjouera finalement tous. Mais aucun homme politique ne s’avouera vaincu devant la malignité des choses à renverser ses chères idées.

 

Les Planistes du Capitalisme

On pourrait en dire autant d’ailleurs des planistes du capitalisme – il n’en manque pas – qui cherchent à donner à la démocratie capitaliste qui s’est naturellement développée à mesure que se répandait la richesse, un programme d’extension rationnel qui en ferait une formule générale bonne pour toute l’humanité. Ce corset-là craquera comme les autres. L’extension de la propriété mobilière n’est pas plus certaine que sa concentration.

 

Les Idées en Mouvement

Nos lecteurs vont peut-être nous reprocher de sortir de l’actualité. Il ne nous semble pas. Nous sommes en ce moment dans le tourbillon d’un grand brassage d’idées, et même d’idéaux en période de mue intellectuelle, comme il s’en produit périodiquement. Et cela est autrement important qu’une conférence internationale, fut-elle au sommet. Les idées ont une influence sur le cours des événements. Ceux-ci les provoquent et ensuite les subissent, et ainsi de suite. Ce n’est pas une des moindres contradictions du marxisme communisme de ne pas admettre ce double mouvement. Les faits se chargent tôt ou tard de balayer les idéologies politico-sociales auxquelles elles ne s’adaptent plus exactement, comme les théories scientifiques.

 

L’Aide Américaine à la Tunisie

Bourguiba, comme prévu, n’a pas tardé à demander aux Américains l’aide financière qu’il juge la France incapable de fournir à la Tunisie. Les Russes dans les coulisses tiennent leurs offres « désintéressées » en réserve, au cas où les Etats-Unis mettraient des conditions. Cruel dilemme pour eux. Ou leur appui ne sera octroyé qu’en accord avec la France et en fonction des intérêts communs des Français et des Tunisiens et on les accusera de soutenir le colonialisme, ou ils traiteront la Tunisie sans considération des intérêts français et nous les accuserons de nous trahir et de vouloir nous évincer. Si les trois pays en cause avaient assez de sens politique pour trouver une formule qui les satisfasse également – ce qui serait facile si le nationalisme ne se piquait pas au jeu – un grand pas serait fait vers la réalisation de la communauté entre l’Afrique du Nord et l’Occident. Le misérable échec indochinois devait amener les partenaires à s’inspirer de vues larges et conciliantes. Il ne faut pas désespérer. C’est évidemment attendre des Américains un trait d’imagination dont ils ne sont guère coutumiers et des Arabes un sens politique dont les preuves sont plutôt rares. Du côté français, il est certain que l’on a appris pas mal de choses depuis dix ans. Cela suffira-t-il ?

 

La Communauté Africaine

Une autre idée paraît devoir germer. C’est celle d’une communauté africaine de défense qui complèterait l’O.T.A.S.E. et le Pacte de Bagdad, et qui serait à la fois militaire et économique. Idée anglaise bien entendu, qui aurait pour objet de barrer la route à Nasser, et derrière lui aux Soviets. Là encore, il faudrait que les Américains se prononcent. Attendons pour cela les élections de novembre. Que de projets perdus dans l’attente des élections ; élections qui neuf fois sur dix ne changent rien du tout en plus des personnes. Mais entre-temps, les événements ont marché et l’occasion s’est perdue.

 

                                                                                                       CRITON

 

Criton – 1956-07-07 – Apprentis Sorciers

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Le Courrier d’Aix – 1956-07-07 – La Vie Internationale.

 

Apprentis Sorciers

 

Les risques impliqués dans la déstalinisation n’ont pas tardé à se manifester. La révolte de Poznań a provoqué l’émotion du monde entier, du Monde libre comme de l’autre. La répression sera évidemment implacable. Les étrangers venus pour la foire de Poznań ont été ramenés chez eux pour qu’ils ne puissent en être témoins. Mais il est impossible à Krouchtchev de faire machine arrière ; la publicité donnée à la condamnation de Staline est trop répandue pour que l’on puisse revenir aux méthodes anciennes. La seule voie possible est de reprendre la politique de Malenkov, c’est-à-dire de sacrifier en partie le développement de l’industrie lourde à l’amélioration du niveau de vie des populations.

 

La Révolte de Poznań et la jeunesse

Ce qui est remarquable dans la révolte de Poznań, c’est qu’elle s’est produite dans le pays satellite que beaucoup d’observateurs prétendaient avoir bénéficié d’une certaine faveur de la part des Russes et où la proportion des ralliés au régime apparaissait la plus forte ou la moins faible. On affirmait que 30 pour cent de la population voterait communiste en cas d’élections libres. Il n’en est rien. Le chiffre de 10 pour cent apparaît aujourd’hui comme un maximum. Mais remarquons ceci : la révolte, comme les manifestations qui se sont produites un peu partout en Pologne, en Hongrie et en Tchécoslovaquie a été presque exclusivement alimentée par la jeunesse, ouvriers et intellectuels de moins de vingt-cinq ans. Il semble que ce soit seulement en Allemagne orientale que les rares partisans du régime de Pankow se recrutent parmi les jeunes ; sans doute parce que les organisations communistes comme le F.D.J. n’ont fait qu’imiter les organisations hitlériennes dont elles ont pris la succession.

Le communisme en Europe occidentale n’aurait donc rien à attendre de la jeunesse, pas plus chez les satellites que de ce côté du rideau de fer. Le parti communiste français s’est plaint des difficultés rencontrées pour recruter des jeunes ; le parti italien également. Le noyau des partisans est formé d’hommes murs ou âgés, intellectuels et ouvriers ; quant aux paysans, ils n’ont été nulle part conquis, pas plus en Russie qu’en Yougoslavie, sauf en Italie où le Parti a recruté à côté d’ouvriers agricoles, les riches métayers qui veulent devenir propriétaires. En Russie même malgré la propagande, l’indifférence de la jeunesse à l’égard du Parti est souvent condamnée par la presse officielle. Cela constitue pour l’avenir du bolchévisme une menace qui ne saurait être sous-estimée.

 

Les Suites de la Révolte

La tragédie de Poznań, comme celle de Berlin en Juin 1953, n’aura sans doute pas de suite immédiate ; l’appareil policier et militaire est trop puissant et l’ordre règnera à Varsovie tant que les tanks russes patrouilleront les rues. Mais l’état d’esprit des populations empêchera les réformes nécessaires projetées par les dirigeants de porter des fruits. La pente à remonter est trop forte pour que les Polonais et leurs frères puissent obtenir rapidement une vie décente.

 

La Vie en Pologne

Les événements ont remis en lumière les conditions misérables d’existence dès qu’on a franchi le rideau de fer. L’ouvrier polonais qui gagne 1.000 zlotys par mois en donne 500 pour une médiocre paire de chaussures qui vaudrait 2.000 francs en France, un kilo de beurre, quand il y en a, coûte deux journées de travail ; le reste est à l’avenant. Rien n’illustre mieux la faillite du communisme que les pancartes des insurgés d’hier : « Nous voulons du pain » et cela onze ans après la fin de la guerre !

Les deux plaies de l’existence quotidienne, les queues souvent inutiles, faute de marchandises, et le marché noir qui fleurit de Berlin à Vladivostok, jugent une expérience sociale et économique. Et encore, doit-on ajouter, la situation s’est sensiblement améliorée depuis la mort de Staline, surtout en Pologne ; les voyageurs l’ont remarqué qui ont vu la profonde misère des années 1952-53. Mais cette amélioration relative, contrairement à ce que l’on croit généralement, ne fera que stimuler la révolte. Comme nous l’avons dit souvent – d’après Staline lui-même – à un certain degré de misère l’homme ne réagit pas. Il ne s’insurge contre son sort que lorsqu’il a assez de force pour souffrir de ce qui lui manque.

 

L’Injure aux Révoltés

Ce qui prouve d’ailleurs que le Stalinisme condamné n’est pas mort, c’est que les rédacteurs de la dernière note de Moscou, obligés de parler de la révolte de Poznań, insultent le courage des insurgés, comme Staline quand il écrasait les valeureux finlandais. « Courage d’un jour », disent-ils. Leur courage à eux, Krouchtchev et compagnie, consiste à cracher sur un mort dont ils ont léché les bottes pendant vingt ans.

 

L’Évolution du Capitalisme Démocratique

Passons à un autre sujet qui n’est d’ailleurs pas sans rapport avec la situation économique de la Pologne. Un récent ouvrage de l’économiste américain Galbraith a fait quelque bruit. Il met en lumière de façon originale l’évolution aux Etats-Unis de ce que l’on peut appeler aujourd’hui le capitalisme démocratique. Le régime d’économie libre où la concurrence s’exerçait sans frein tend à disparaître, là-bas comme ailleurs, ce qui incite à croire que le socialisme, c’est-à-dire le monopole étatique, est en marche.

En réalité, ce qui fait la force et le succès du capitalisme démocratique ce n’est pas la concurrence – qui d’ailleurs joue encore un rôle plus important que ne le pense l’auteur – mais l’existence (en face des grandes entreprises privées de caractère monopoliste dont nous parlions récemment) de « pouvoirs compensateurs » qui maintiennent l’équilibre. Aux gros producteurs s’opposent de gros consommateurs concentrés comme eux et organisés de même manière. Le pouvoir des uns est tenu en échec par celui des autres, et une troisième force, le syndicalisme, pèse sur les uns et les autres, le consommateur arbitrant le conflit entre employeurs et employés quand ceux-ci poussent à l’inflation par leurs revendications excessives, comme cela est présentement le cas. Les conflits sont nécessaires. Quand ils sont étouffés par une autorité unique, la décadence commence ou du moins un ralentissement considérable du progrès. La bureaucratie se substitue peu à peu à l’initiative, c’est d’ailleurs le mal que les critiques du communisme, à commencer par Togliatti lui-même, condamne chez les Russes qui la condamnent eux-mêmes parfois pour la forme, sans pouvoir y porter remède.

 

Le Conflit de l’Acier aux Etats-Unis

Un grand conflit social, un de plus, a commencé aux Etats-Unis : la grève de l’acier. Il menace d’être long. Les syndicats savent en effet qu’ils ont aujourd’hui leur meilleure chance parce que les besoins de l’économie sont intenses et que l’activité industrielle, faute d’acier, serait bientôt paralysée. Les producteurs de leur côté pensent qu’en cédant à des revendications abusives, ils devraient augmenter leurs prix et relanceraient ainsi la spirale d’inflation qui est déjà menaçante aux Etats-Unis et ailleurs, inflation qui est le danger le plus redoutable pour la démocratie et l’économie libre qui ne peut prospérer que si l’offre et la demande s’équilibrent. L’inflation a toujours mené aux dictatures économiques d’abord et parfois politiques ensuite. Le conflit de l’acier revêt donc une grande importance pour l’avenir de la conjoncture aux Etats-Unis. Selon son issue, le pouvoir d’achat du Dollar sera maintenu ou continuera de se dégrader comme il l’a fait depuis la dernière guerre, et le moment nous paraît venu, non seulement d’un palier, mais d’un choc en retour. La dégradation monétaire, dans un monde où la production se développe à une allure inconnue jusqu’ici, loin d’être un phénomène normal et même nécessaire, est un non-sens économique et un obstacle à un progrès rationnel.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1956-06-30 – Tournants Dangereux

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Le Courrier d’Aix – 1956-06-30 – La Vie Internationale.

 

Tournants Dangereux

 

Les dirigeants soviétiques viennent d’accueillir à Moscou, avec une pompe royale, le Shah de Perse et sa femme. A un reporter qui assistait à cette cérémonie toute semblable aux réceptions des Tsars, a échappé ce mot qui définit bien la ligne actuelle de la Russie. « L’U.R.S.S. ne mène plus une politique idéologique, mais une politique de grande puissance. » Mot à rapprocher d’une remarque du Social-démocrate italien Saragat : « La phase actuelle de la politique russe pourrait bien être le prélude à une dictature militaire. » Cette transition serait en effet dans l’ordre de l’histoire.

 

Une Opinion Américaine

Le spécialiste américain des affaires soviétiques, H. Salisbury s’accorde avec notre interprétation du « polycentrisme » communiste défini par Togliatti. Il pense qu’il s’agit d’une manœuvre coordonnée entre les dirigeants russes, Tito et certains chefs des Partis communistes du Monde libre pour que ceux-ci puissent sortir de l’isolement politique où l’obédience trop apparente aux ordres du Kremlin les avait jusqu’ici condamnés. Cela correspond au plan établi dont la déstalinisation fut le point de départ. Cependant, pour comprendre la situation, il convient d’ajouter plusieurs remarques. D’abord cette évolution de la tactique russe n’a pas été spontanée comme nous l’avons fait remarquer ; elle est l’aboutissement d’une pression intérieure avec laquelle Krouchtchev a dû composer. De plus, ce virage brutal a provoqué dans les Démocraties populaires et à l’extérieur du Bloc soviétique des remous tels que la situation ne peut être contrôlée de façon certaine et partout. Les gens du Kremlin sont obligés de compter avec l’imprévu. C’est pourquoi, beaucoup d’observateurs parlent « d’un risque calculé », risque que les vieux bolcheviks comme Molotov ne voulaient pas prendre. La situation présente est une phase fluide en attendant la cristallisation autour d’une formule d’unité des forces socialistes et communistes qui pour le moment se cherche et se heurte certainement à des résistances avant de s’affirmer. La réussite n’est pas certaine.

 

Les Relations Sino-Russes

Mais il y a un autre aspect de la question que l’on a tort de négliger. Les yeux sont fixés sur le champ d’action de la nouvelle politique russe, c’est-à-dire l’Occident en proie à la déstalinisation et le Moyen-Orient où Chepilov déploie son activité. L’éventail couvre l’Afghanistan et l’Inde, la Perse, en passant par Le Caire, Damas et la Grèce et aboutit à Tito.

Mais que se passe-t-il en Chine ? On remarque beaucoup à Moscou le silence de la presse et de la Radio sur les questions chinoises qui étaient, il y a quelques mois, au premier plan. L’ambassadeur chinois ne participe plus aux cérémonies officielles ou n’y fait qu’une discrète apparition. D’autre part, Nehru s’inquiète beaucoup de la pénétration chinoise au Tibet où Pékin est très actif. Des guérillas tibétaines font le coup de feu dans l’Est du pays ; l’armée chinoise a récemment massacré quatre mille tibétains retranchés dans une bourgade qui a été rasée par les communistes. Les routes stratégiques construites par l’Etat-major chinois jusqu’aux cols qui ouvrent le passage vers l’Inde, sont en voie d’achèvement. D’autre part, il est significatif qu’un véritable black-out recouvre les discussions sino-américaines. On ne parle plus des négociations de Genève, ni de Formose. Il est certain que les relations sino-russes ne sont plus les mêmes qu’il y a six mois. Les Russes commenceraient-ils à prévoir le moment où le réveil de la Chine deviendrait pour eux une menace ?

Nous rejoignons là la diplomatie de grande puissance en train de se substituer aux alliances idéologiques. Paul Reynaud a souvent prophétisé que la race blanche se retrouverait un jour solidaire devant le péril commun représenté par les masses des peuples de couleur. Nous n’en sommes pas là ; mais de multiples indices révèlent un déplacement de l’axe politique russe qui reviendrait, en somme, à ses directions traditionnelles.

 

Le Voyage de M. Pineau à Washington

Il convient peut-être de parler avant qu’il ne tombe dans l’oubli du récent voyage de M. Pineau à Washington. L’échec de la mission de notre Ministre des Affaires étrangères n’a pas besoin d’être souligné. L’impression a été si fâcheuse que les Sénateurs américains que Pineau devait rencontrer, se sont dispersés à l’heure choisie et que notre Ministre a dû renoncer à les entretenir.

La formation intellectuelle de M. Pineau s’accorde mal avec celle des Américains et il a manqué d’habileté et de psychologie à leur endroit. Sa manière de froid réaliste qui ne tient compte que des faits matériels sent le marxisme d’une lieue. L’esprit missionnaire de Foster Dulles en est naturellement choqué, surtout lorsqu’on lui dit qu’en se refusant à multiplier les contacts avec le monde communiste, on dresse un rideau de fer devant l’autre qui s’entrouvre et l’on va ainsi contre ses propres principes. En fait, la politique Pineau demeure pour l’étranger européen ou américain équivoque et suspecte. Elle représente précisément le type de socialisme qui partout a succombé à la dictature : l’ombre de Kerenski l’accompagne.

Cette méfiance comporte quelques raisons, mais aussi une part d’injustice. Car, comme le faisait remarquer Lippmann, l’Occident est représenté par un vieillard rigide et de plus en plus discuté, Adenauer, un ministre harcelé par des difficultés internes telles qu’il perd souvent le contrôle de sa propre politique, Anthony Eden, et à Washington par un président malade et un ministre sans imagination. Quand Pineau parle d’immobilisme, c’est bien le cas d’appliquer le mot. On ne peut pas indéfiniment laisser les Russes jouer seuls. Il faut réagir, ou bien par une contre-offensive d’envergure planétaire ou bien en abondant dans leur sens, en multipliant les contacts, ce qui les obligerait peut-être à se démasquer ou bien les entraînerait plus loin qu’ils ne l’entendent jusqu’à leur faire perdre le contrôle d’une situation dont personne ne peut se dire maître aujourd’hui ; le « risque calculé » pourrait aboutir à un bouleversement. Cette politique esquissée par Pineau comporte beaucoup d’aléas et demanderait pour être appliquée une cohésion de l’Occident qui est loin d’être réalisée. Et même formulée avec plus de précision et d’éclat, elle ne peut être mise en mouvement par une Nation comme la nôtre engagée dans une lutte difficile que personne n’appuie de l’extérieur. Mais devant le néant où nous sommes, des idées même discutables méritent l’attention. A tout prendre, la résistance passive n’est pas une attitude diplomatique.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1956-06-23 – Combinazione

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Le Courrier d’Aix – 1956-06-23 – La Vie Internationale.

 

Combinazione

 

Le rapport Krouchtchev contre Staline est un événement historique dont l’importance grandit chaque jour. Pour ceux qui, comme nous, ont suivi la carrière du dictateur soviétique, ce rapport ne contenait aucune révélation d’importance ; mais pour tous ceux qui avaient la « foi », il a fait l’effet d’un tremblement de terre. L’avenir du mouvement communiste en sera radicalement modifié. Il ébranle en effet un dogme du matérialisme historique de Karl Marx, à savoir que le déterminisme des faits ne dépend pas de la volonté d’un homme. Il faudra donc réviser le « catéchisme » marxiste-léniniste, ce qui est sérieux.

 

L’Interview de Togliatti

C’est le leader italien Togliatti qui hier, dans une interview sensationnelle a ouvert le débat de conscience, et adressé aux dirigeants actuels du Kremlin les premières critiques ouvertes contre l’autorité de Moscou. Désormais, a-t-il dit, le communisme italien suivra « son propre chemin ». Les Partis frères de France, d’Angleterre et de Scandinavie ont approuvé Togliatti et s’apprêtent à suivre le mouvement.

Tel est l’aspect des choses, et c’est ce qui a frappé les observateurs du monde entier. Ils y voient tous le début d’une désagrégation de l’internationale communiste.

La situation est beaucoup moins simple.

 

Le Partage des Rôles

Primo : il est certain que Krouchtchev et son entourage, en laissant publier le document, avaient parfaitement prévu le débat et la crise qui s’en suivrait. Ils ne s’en sont guère souciés.

Secundo : Togliatti qui connaît tous les secrets du communisme russe depuis trente ans et a servi Staline fidèlement, n’est pas allé voir Tito pour rien à la veille du voyage de celui-ci à Moscou. On se souvient aussi que Thorez et sa femme avaient visité Togliatti à Rome récemment.

Tertio, interrogé hier au sujet de Togliatti, Krouchtchev a répondu que le leader italien ne pouvait dire que des choses excellentes. Mikhoian qui venait de lire l’interview ne l’a pas davantage dénoncée comme une erreur. Tout cela prouve que le désaccord si manifeste en paroles, n’est pas tellement profond en réalité. Ne serait-ce pas plutôt une tactique concertée ?

 

La Crise du Communisme Italien

Notons d’abord qu’en Italie, le recul du communisme était manifeste depuis un an. Aux élections syndicales d’abord, la C.G.I.L. (C.G.T. italienne) avait perdu beaucoup de voix ; aux récentes élections municipales, ce recul s’est confirmé. Il ne faut pas oublier que les Italiens savent ce qu’est une dictature. Ils ont subi Mussolini et n’ont pas grand goût dans l’ensemble pour une nouvelle expérience, fût-elle celle de la dictature du prolétariat. L’allié socialiste et adversaire en même temps de Togliatti, Pietro Nenni, a été le principal bénéficiaire de l’échec de son partenaire. Pour maintenir l’alliance, il faut donc que les communistes se rapprochent de la démocratie et pour cela manifestent une certaine indépendance à l’égard de Moscou. La conquête du pouvoir doit se faire par les voies légales et seule l’union des forces de gauche peut la réaliser ; pour réaliser cette union, il faut que le Parti communiste se présente comme un parti national, indépendant de l’étranger.

Il faut bien comprendre que Krouchtchev, pas plus Staline ne se sont souciés de ce que pensent les communistes des autres pays. Ils l’ont maintes fois prouvé. Pour l’un comme pour l’autre, le communisme n’est qu’un moyen pour s’assurer la domination du monde. Ils ne font pas davantage scrupule des déguisements dont s’affublent leurs suivants à l’étranger, pourvu qu’ils servent leurs desseins. Mais ils se sont déclarés contre le maintien de Bizerte comme base militaire française en Tunisie, ce qui intéresse beaucoup Moscou et Le Caire. En Allemagne Orientale, la déstalinisation n’a pas eu grand écho parmi les maîtres du pays. Le « barbu » Walther Ulbricht, objet de la haine populaire, est solidement en place quoique stalinien éprouvé. Il vient de faire édicter de nouvelles peines pour empêcher la jeunesse de passer en Allemagne Occidentale.

 

Le Communisme Polycentrique

Le mot-clef de la situation, c’est encore Togliatti qui l’a fourni. Le communisme désormais sera « polycentrique » ; c’est aussi la pensée de Tito. Ce qui n’a pas empêché le dictateur yougoslave de déclarer qu’il avait les mêmes buts que la Russie soviétique et qu’il marcherait avec elle dans la paix comme dans la guerre. On discute de savoir s’il a voulu dire dans la guerre passée ou dans l’éventualité d’une future ; laissons sa pensée dans le vague. Pour notre part, nous n’avons jamais douté du fond. Ce n’est pas le triomphal voyage des deux hommes, Krouchtchev et Tito, qui nous fera changer d’avis. Qu’en pense Mister Dulles ?

Pour conclure donc : la crise de conscience et les tempêtes soulevées par Krouchtchev sont le résultat, non d’une improvisation, mais d’un plan mûri depuis un an. Reste à savoir si le parti « polycentrique » ne sera pas plus redoutable que le parti monolithique.

 

Le Sens du Neutralisme

Repassons l’Atlantique. Une controverse assez curieuse s’est élevée sur l’attitude des Etats-Unis à l’égard du neutralisme. Controverse qui s’était éveillée dans l’opinion depuis le voyage de Soekarno, le Président indonésien, à Washington. Eisenhower et Dulles ont presque simultanément exprimé des opinions opposées qui dépassent la nuance habituelle entre les propos du Président qui sont conciliateurs et ceux du Secrétaire d’Etat qui sont intransigeants. Jusqu’ici, il s’agissait d’une divergence tactique sur un accord fondamental. Mais ici, le Président voit dans le neutralisme, d’abord un droit pour la nation dont l’intérêt n’est pas de s’engager et même un avantage pour les Etats-Unis eux-mêmes qui auront à trouver les moyens de convaincre ces pays de leur désintéressement et des avantages qu’ils auront à cultiver leur amitié. Dulles au contraire voit dans le neutralisme une trahison à la cause du Monde libre et le risque de faire pencher ainsi les forces du côté du communisme, et pour les Neutres eux-mêmes d’être un jour absorbés par lui. Thèse qu’il a affirmée en même temps qu’Adenauer qui venait le visiter. Cette visite a d’ailleurs donné lieu à des commentaires contradictoires. On a dit que le vieux Chancelier était le dernier protagoniste de la guerre froide et qu’aux Etats-Unis il paraissait dépassé par l’état  de l’opinion qui croit au « new-look » soviétique et à la détente ; ce qui est assez exact, car les Américains croient toujours aux bonnes choses, comme la paix perpétuelle et la prospérité toujours croissante à un rythme régulier et indéfini. C’est l’aspect outre-Atlantique de cette imperméabilité à l’expérience qui avec l’oubli est un trait bien confirmé de notre humanité. Le voyage d’Adenauer n’a cependant pas été un échec. S’il n’a pas changé d’opinion sur les Moscovites, c’est qu’il n’avait pas de raisons de le faire et il n’est pas le seul.

 

Les Causes de l’Inflation

D’Amérique encore nous vient un intéressant rapport d’économistes sur la poussée d’inflation qui, à des degrés divers, a touché l’Europe Occidentale. Leurs conclusions sont intéressantes, car ils constatent le fait paradoxal que dans le pays qui souffre le plus de l’inflation, l’Angleterre où les prix ont monté beaucoup plus qu’ailleurs, et plus vite même que les salaires, c’est précisément dans ce pays que la masse monétaire, tant en valeur absolue que par rapport au volume de la production industrielle, a le moins augmenté. Les moyens de paiement ont même diminué de 11% par rapport à cette production depuis 1952. Un phénomène analogue s’est produit en Suède où l’inflation est également sensible, alors qu’en France, où elle ne l’est guère jusqu’ici du moins, la masse monétaire a augmenté de 45%, et l’excédent des moyens de paiement atteignait 24% en 1955. Sans doute, nul n’ignore que l’inflation a d’autres causes que l’expansion de la masse monétaire. Mais tout de même … voilà des chiffres qui feront réfléchir les économistes. Ils ont eu tant de surprises, que celle-là ne les confondra pas.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1956-06-16 – L’Invasion Pacifique

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Le Courrier d’Aix – 1956-06-16 – La Vie Internationale.

 

L’Invasion Pacifique

 

La seconde maladie d’Eisenhower, coïncidant avec une nouvelle poussée de dynamisme soviétique, ajoute un élément de trouble à une situation déjà difficile.

On ne peut encore savoir si le Président des Etats-Unis sollicitera le renouvellement de son mandat. La charge est très lourde, excessive déjà pour un homme en plein possession de ses moyens physiques. Si comme prévu, la santé d’Eisenhower se rétablit, les pressions qui s’exercent sur lui prévaudront.

 

La Position d’Eisenhower

Beaucoup aux Etats-Unis et ailleurs se demandent si ce second terme est souhaitable. La question est complexe : d’une part Eisenhower jouit d’un prestige personnel considérable. Il fait dans l’opinion américaine l’union sacrée. Comme militaire, on estime que la défense est en bonnes mains. Comme administrateur, la prospérité actuelle des Etats-Unis, bien qu’elle soit un peu plus discutée présentement, passe pour être son œuvre. Il se peut qu’elle se fût affirmée en tout état de cause. Les grandes évolutions économiques sont des phénomènes encore mal connus que l’on a tort de croire susceptibles d’être dirigés à volonté. Cependant, l’Administration Eisenhower a certainement contribué à donner une impulsion à des facteurs favorables et cela est capital pour le public des U.S.A.

Par contre, dans l’ordre international, le tandem Eisenhower-Dulles est, à notre avis, le plus faible que les Etats-Unis aient connu depuis la guerre. Même la direction Truman-Acheson avait eu plus d’inspiration. Les qualités morales, la sagesse et le sens de la conciliation du président Eisenhower ne suffisent pas à faire front à l’astucieuse politique du Kremlin et du Caire ; on ne voit malheureusement pas chez les Démocrates ni chez les Républicains une personnalité qui ait l’autorité et le dynamisme nécessaires pour remonter la pente et arrêter la dégradation rapide des positions occidentales. Une phase particulièrement critique qui peut décider de l’avenir du monde va se présenter inévitablement et à bref délai. L’homme du destin n’est pas désigné.

 

L’Action Idéologique du Kremlin

Du côté de l’Orient, les événements vont grand train. Sur le plan idéologique, tout dépend des résultats du long voyage de Tito en Russie. Partie serrée, comme nous l’avons vu. La déstalinisation ne va pas partout du même pas. Elle se heurte à des résistances spontanées en France, calculées au contraire en Albanie et en Tchéco-Slovaquie aux frontières yougoslaves. Par contre, en Pologne et en Roumanie, elle semble avoir dépassé son objet et tourné à un réveil du nationalisme qui inquiète Moscou. En Allemagne Orientale, le vieil appareil est maintenu en place ; en Hongrie, la situation n’est pas éclaircie. Krouchtchev acceptera-t-il une formule de socialisme polyvalent et diversifié qui fournirait un large champ au Titisme et une amorce efficace pour des fronts populaires en Europe libre ? Ou bien la situation restera-t-elle confuse dans ce domaine ? Nous penchons dans ce dernier sens. Moscou ne lâchera pas la proie pour l’ombre.

 

L’Action Économique

Dans le domaine économique, le bouillant travailliste de gauche Bevan voit juste quand il annonce une offensive d’un style inédit de la part des Soviets. Une invasion dans les pays non engagés de techniciens de toute nature qui vont prendre position, partout où les Occidentaux se sont manifestés jusqu’ici. L’Orient, l’Asie du Sud, l’Afrique non coloniale, l’Amérique latine vont recevoir des offres de traités bilatéraux comportant l’achat de marchandises, en échange de fournitures industrielles que les Russes transformeront sur place en usines et en barrages. Peu d’intéressés pourront ou voudront refuser cette aide « désintéressée ».

 

L’Action Militaire

Ce qui n’exclut pas d’ailleurs une offensive militaire d’un style également nouveau. L’U.R.S.S. fournit des bateaux de guerre modernes à l’Egypte. Nasser poursuit son plan. Au Maroc oriental proche de l’Algérie, il équipe et ravitaille une armée qui échappe complètement à l’autorité du Sultan. Au Sud du Maroc, une autre force de même origine cherche à désorganiser les projets de mise en exploitation des richesses nouvellement découvertes entre l’Algérie et le Sénégal. Colomb-Béchar ne tardera pas à être visé, puis ce sera le tour du Fezzan et du Tchesti (Cesti ?) à l’Est. Le Soudan est l’objet d’une prospection où Egyptiens et Russes se relayent. Mais c’est surtout Aden qui est en cause ; l’Emir du Yémen et son fils sont à Moscou pour solliciter ouvertement l’appui des Russes pour chasser les Anglais d’une région qu’ils convoitent. Chepilov retourne au Caire pour fêter le départ du dernier soldat anglais de Suez, et coordonner l’action pan-arabe.

 

Staline et Krouchtchev

Pour les Russes, le problème est le même qui se posait naguère à Staline à l’endroit des Chinois. S’en servir pour démolir les positions occidentales sans leur laisser la possibilité de s’évader de la tutelle soviétique. C’est là d’ailleurs où le vieux Tsar rouge et Molotov étaient maîtres. Ils ne se hâtaient jamais, poussaient les pions, trahissaient leurs promesses, revenaient avec de nouveaux plans quand l’accès de ressentiment était passé, ne donnaient jamais grand-chose et se servaient de tout et de tous sans scrupule et sans qu’on puisse deviner à l’avance leur choix.

Krouchtchev n’a pas ce sang-froid. Il vient de faire une grosse « gaffe ». En confiant à Guy Mollet ses propos cyniques sur l’Allemagne – que celui-ci a répétés à Adenauer – il a donné au Chancelier allemand un argument massue pour désarmer son opposition qui lui reprochait de ne rien tenter pour la réunification de l’Allemagne, et cela à quelques jours du voyage d’Adenauer à Washington. C’est la précipitation qui a perdu Hitler. Le point faible de l’équipe Krouchtchev-Chepilov est le même.

 

Falsification de l’Histoire

Nous ne nous laissons pas d’étudier le monumental acte d’accusation dressé par Krouchtchev contre Staline. A une déformation de l’histoire que les Bolcheviks avaient organisée pendant trente ans avec une application déconcertante succède une autre déformation non moins évidente : on démolit des faux par d’autres faux.

Nous avons eu la curiosité de nous reporter à nos notes de 1941. Krouchtchev prétend que Staline ne prévoyait pas l’agression hitlérienne contre l’U.R.S.S., comme si, avec l’espionnage dont les Russes disposaient, la concentration de plusieurs millions d’hommes en Pologne pouvait passer inaperçue ! Au début d’Avril 1941, nous notions que l’assaut contre la Russie était prévu pour fin Mai (on sait qu’il fut retardé par la campagne yougoslave). Mieux encore, Staline avait dépêché en mars Molotov pour dissuader Hitler de l’attaquer en proposant un nouveau partage de l’Europe. Le 17 avril, nous notions le brusque changement de ton de la Radio russe à l’égard de l’Allemagne jusqu’ici traitée amicalement. A ce moment, nous notions également que les Soviets prévoyaient qu’en trois semaines, les Allemands seraient devant Moscou. L’État-Major russe avait organisé là  la ligne de résistance. Pour retarder l’avance allemande, Staline entendait sacrifier deux armées énormes, mais de peu de valeur militaire, l’une à 50 kilomètres de la nouvelle ligne frontière, l’autre en avant de Smolensk pour encombrer les arrières allemands de prisonniers. Ces plans avaient été révélés, dit-on, par les Allemands eux-mêmes et transmis aux Etats-Unis, et c’est la radio américaine qui l’avait diffusé et par là que nous l’avions appris ! Krouchtchev prend son auditoire pour bien mal instruit ou sans mémoire. Il est vrai que la propagande n’a cure de ces détails : plus le mensonge est gros …..

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1956-06-09 – La Nouvelle Guerre Froide

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Le Courrier d’Aix – 1956-06-09 – La Vie Internationale.

 

La Nouvelle Guerre Froide

 

Nous avons eu cette semaine deux nouvelles à sensation : la publication par les soins du Département d’Etat américain du discours prononcé par Krouchtchev, le 25 février, démolissant l’idole stalinienne, et la démission de Molotov, remplacé par l’ex-directeur de « La Pravda », Dimitri Chepilov. A vrai dire, ces événements ne font que confirmer ce que nous savions déjà ; un commentaire n’est cependant pas superflu.

 

Les Mensonges de Krouchtchev

Si les Américains ont obtenu et publié le texte du discours Krouchtchev, c’est que celui-ci leur en a fourni l’occasion : il avait laissé des copies s’égarer à dessein. Ébruité d’abord, il fallait laisser le temps à l’opinion des fidèles d’évoluer avant de les mettre en face de la réalité. Les adversaires, eux, savaient depuis longtemps à quoi s’en tenir – ce qui ne veut pas dire que Krouchtchev a dit la vérité. Au contraire, le réquisitoire contre Staline est farci de mensonges habiles parmi des faits avérés. Il serait très instructif de les disséquer par le menu ; nous n’en exposons que le plus gros.

 

Les Relations de l’U.R.S.S. et de la Chine

Krouchtchev a dit qu’entre 1948 et 1950, Staline avait failli brouiller l’U.R.S.S. avec la Chine de Mao en cherchant à lui imposer des conditions qui ressemblaient au pire colonialisme (sic). Cela pour montrer aux Chinois, qui sont précisément à l’heure présente assez mécontents de l’ « aide » fournie par Moscou (des articles parus dans le journal de Pékin en font foi), que leurs critiques sont mal fondées et que le temps où Staline leur jouait de mauvais tours (nos lecteurs se souviennent peut-être de l’affaire des filatures de Canton) est tout à fait révolu.

Il est vrai que Staline se méfiait des Chinois et entendait s’en servir pour ses fins politiques, tout en les maintenant en difficulté pour éviter qu’ils ne lui échappent. Mais la période 1948-1950, celle où fut montée la guerre de Corée fut au contraire la période d’accord complet. Staline en « absentant » son délégué au Conseil de Sécurité pour éviter d’être obligé d’opposer son veto, avait laissé celui-ci mettre en mouvement la résistance à l’agression Nord-Coréenne, Staline voulait engager les Etats-Unis militairement en Corée du Sud et les y faire battre ; l’affaire faillit réussir. Les Américains ne purent se maintenir que de justesse à l’extrême pointe de la Corée et se rétablirent ensuite à grand peine. Staline pensait que l’offensive Nord-Coréenne, même si elle échouait, créerait un tel mouvement d’opinion aux Etats-Unis que ceux-ci chercheraient un compromis.

Au début, Staline crut s’être trompé ; Mac Arthur finit par battre les troupes de Kir II Sun et marcha sur le Yalu. Les Chinois hésitaient à intervenir. Ce n’est que grâce à leur espionnage que les Russes apprirent, sans doute par Burgess le traitre anglais, que Truman avait interdit à Mac Arthur de franchir le Yalu et même de bombarder les arrières chinois. Ceux-ci alors se lancèrent à l’attaque, firent reculer Mac Arthur, ce qui permit à Truman de le limoger. La puissance militaire de l’Occident avait subi son premier revers. Son prestige était ébranlé : Chinois et Russes triomphèrent. Dien Bien Phu a fait le reste. Ce n’est qu’après ce dernier événement – Staline étant mort – que Russes et Chinois eurent quelque peine à s’accorder ; les Chinois voulaient pousser leur avantage. Les Russes refusèrent leur appui. En échange, ils offrirent une collaboration économique et des crédits et la restitution des ports mandchous. Les Russes firent en Chine un gros effort. C’est Chepilov qui fut alors l’organisateur de la coopération étroite des deux pays.

 

Nouvelle Phase

Les choses aujourd’hui semblent aller moins bien. Les Soviets s’intéressent à l’Inde, à Tito et à Nasser, même à l’Amérique latine. Ils recommencent à craindre la puissance chinoise enrégimentée sous le prétendu communisme, prévoient les difficultés en Mongolie et au Tibet (où l’on dit qu’ils soutiennent les rebelles). L’heure où ils pouvaient tenir la Chine est passée. Staline et Molotov avaient prévu ce moment-là et cherché à le retarder.

 

Chepilov

La disgrâce de Molotov était prévue depuis deux ans. En fait, il ne jouait plus qu’un rôle secondaire et intermittent quand, comme à la seconde Conférence de Genève, les Russes ne voulaient rien conclure. Chepilov son successeur est lui aussi un dur, plus fanatique que Molotov qui se souciait moins de doctrine que d’action diplomatique où il était un maître. Au surplus, il est fort douteux que Staline, dont il exécutait avec Vichinsky les desseins, ait voulu, comme le prétend Krouchtchev, le supprimer. C’est plutôt Krouchtchev lui-même qui aurait été liquidé avec la complicité de Beria ou de Malenkov, selon les hauts et les bas de leurs faveurs respectives.

Molotov lui, demeure résolument hostile à la nouvelle politique ; hostile à toute concession, comme la libération de l’Autriche, il croit que le rideau de fer est une protection sûre et que le communisme international doit rester monolithique et se garder de tout compromis. Il craint une désagrégation de l’empire qu’il a édifié et surtout les ambitions de Tito, qui voudrait sous prétexte de faire admettre la légitimité de plusieurs formes de « socialisme » détacher petit à petit les satellites européens de la domination russe en commençant par la Bulgarie et l’Albanie. La rencontre actuelle de Tito et de Krouchtchev sera la pierre de touche de la nouvelle politique. Tito cachera-t-il son jeu, se montrera-t-il patient et en apparence docile pour pousser plus à fond la politique russe vers la détente ? C’est fort probable. Mais il se peut qu’il se laisse tenter de formuler des exigences qu’il croit possible d’imposer, comme un partage d’influence dans les Balkans du Sud.

Chepilov en accord avec Krouchtchev et d’un tempérament également dynamique, veut aller vite. Il croit que l’Occident est mûr pour que l’on pousse à fond l’offensive de la détente afin de neutraliser en Europe les résistances de la Social-Démocratie. Les événements récents semblent lui donner raison. Les élections italiennes n’ont donné qu’un résultat bien net : un redressement sensible du parti Saragat, social-démocrate qui fait partie de la coalition gouvernementale actuelle et qui cherche une ouverture à gauche, c’est-à-dire l’entente avec le Parti de Nenni, lui-même associé aux communistes.

En France, Moscou envoie à Paris Malenkov pour préparer le terrain et orienter la politique que devront suivre Boulganine et Krouchtchev quand ils viendront à leur tour en France. Une fois l’unité de la « classe ouvrière » ressoudée, l’Europe serait ceinturée et la victoire finale bien en vue.

Le bruit court en Italie, où Togliatti revient de sa visite à Tito, que Krouchtchev, pour s’assurer le succès en France, liquiderait en bloc Thorez, Duclos et ses acolytes pour leur substituer une nouvelle équipe, l’ancienne étant jugée incapable de réussir l’unité. On les accuserait de stalinisme et l’affaire serait réglée. La polémique entre Tito et « l’Humanité » serait assez révélatrice à cet égard.

Nous verrons bien. Ce qui est sûr, c’est qu’avec Krouchtchev et Chepilov on peut s’attendre à des initiatives vigoureuses. Dictature pas morte, disait l’autre.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1956-06-02 – Les Faiblesses de l’Occident

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Le Courrier d’Aix – 1956-06-02 – La Vie Internationale.

 

Les Faiblesses de l’Occident

 

Dans une discussion récente entre éducateurs, quelqu’un notait cette vérité d’évidence : le Monde libre qui représente les valeurs spirituelles se comporte en matérialiste et le Monde totalitaire qui est matérialiste par doctrine est animé par une idéologie. En fait, le Monde occidental, et particulièrement sa jeunesse, avec le déclin du patriotisme, n’a rien à opposer au nationalisme des uns et au collectivisme des autres ; ce n’est pas que les valeurs morales et religieuses aient disparu, mais elles ne regardent que la vie intérieure ; elles ont pour une large part perdu leur puissance d’idée-force. Le déclin de l’Occident s’explique pour beaucoup par cette carence.

 

L’Enjeu Économique

De telle sorte que la lutte actuelle entre les deux Mondes se trouve placée, par nous-mêmes, sur le seul plan économique : quel système est susceptible d’obtenir l’élévation la plus rapide du niveau de vie ? Jusqu’ici, il n’est pas contestable que ce soit celui de l’économie des marchés et de libre entreprise. Il ne faut pas se dissimuler cependant que la partie est loin d’être définitivement gagnée.

 

Accroc aux Etats-Unis

Ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis est à cet égard hautement instructif. Il n’y a pas plus d’un mois, la conjoncture était à son sommet ; les marchés financiers d’Amérique avaient battu tous les records de leur histoire. Les économistes étaient unanimes, comme les industriels, à prévoir pour 1956 une activité sans précédent. Sans doute, on ne croyait pas que le rythme de la progression serait aussi rapide qu’en 1955 ; on savait qu’il y avait des points faibles, l’automobile et le matériel agricole en particulier. Néanmoins, on ne se préoccupait guère que de combattre l’inflation. Les augures avaient à plusieurs reprises relevé le taux d’escompte pour freiner les demandes de crédit.

Et voilà qu’en quelques jours, une chute brutale s’est produite ; le chômage s’est accentué dans l’automobile et a gagné plusieurs autres secteurs. Certaines matières premières ont plongé ; la bourse a brusquement reculé de plus de 10%. Une fois de plus, les techniciens de l’économie et de la finance s’étaient trompés. La récession ne sera sans doute pas très profonde ni très durable, mais le fait seul est grave. L’expansion continue n’est pas assurée.

 

Les Défauts de Structure

Ce qui nous permet de toucher du doigt les défauts de structure de toute économie de marché, et particulièrement celle des Etats-Unis. Nous en relèverons trois principaux :

 

Le Gigantisme des Entreprises

D’abord le gigantisme de certaines entreprises qui préoccupe les autorités et le Sénat : des affaires mondiales comme la « General Motors » pour l’automobile ou la « Standard Oil » de New Jersey pour le pétrole, remuent des sommes fantastiques de par le monde ; leur chiffre d’affaires dépasse le revenu national d’Etats importants ; leurs bénéfices portent sur des centaines de nos milliards. Ayant des intérêts partout qu’il faut défendre, ces entreprises commandent, dans une certaine mesure, l’action politique du Gouvernement qui est obligé de les appuyer. Sinon, l’économie même du pays serait en péril. Ce sont, par la force des choses, des états dans l’Etat et les deux puissances ont partie liée.

 

La Pression Syndicale

Le second point faible qui n’est pas particulier aux Etats-Unis – qui est même plutôt récent chez eux – c’est cet autre état dans l’Etat qu’est la puissance syndicale. Depuis la fusion des deux grandes centrales américaines A.F.L. et C.I.O., ces organismes exercent sur les entreprises une pression auxquelles elles sont de moins en moins capables de s’opposer. Elles poussent constamment aux augmentations de salaires. A un certain moment, le dilemme se présente, ou bien la hausse des prix et l’inflation, ou l’affaiblissement sinon la faillite des organismes producteurs. C’est actuellement le drame anglais qu’a souligné dans son dernier discours le Chancelier de l’Echiquier, MacMillan. De nouvelles revendications de salaires précipiteraient la catastrophe. L’Angleterre ne pourrait plus exporter assez de vivres, et la monnaie serait indéfendable. Nous en sommes, en France, au même point. On lutte désespérément pour empêcher le jeu de l’échelle mobile qui emporterait le Franc.

 

L’Instabilité du Prix des Matières Premières

Le troisième point qui n’est pas moins grave dans la lutte économique entre l’Est et l’Ouest, c’est l’instabilité du prix des matières premières : prenons le cuivre, par exemple, qui après avoir doublé en deux ans vient en quelques mois de s’effondrer de plus de 400 livres la tonne, à moins de 300 ; le café et le cacao, de première importance pour beaucoup de pays sous-développés, ont connu des vicissitudes semblables. On conçoit quelle gêne peut apporter aux prévisions budgétaires des Etats, des entreprises et des particuliers producteurs, de pareils soubresauts. La stabilisation des prix des matières premières est constamment à l’ordre du jour. En fait, aucun progrès sérieux n’a jamais été réalisé dans ce sens.

 

Ils n’existent pas en U.R.S.S.

Ces trois points de faiblesse n’existent pas pour l’U.R.S.S. et ses associés : 1° l’Etat est maître de la production. Il n’a que ses intérêts propres à défendre ; 2° le syndicalisme y est pratiquement inexistant puisqu’il n’a aucun pouvoir, surtout pas celui de grève ; 3° l’Etat fixe lui-même le prix des produits de base pour une durée absolument illimitée tant à l’intérieur que dans ses contrats avec l’extérieur dont il a le monopole.

Ces différences ne sont pas nouvelles. Mais elles prennent une importance capitale au moment où la lutte s’engage entre les deux Mondes sur le terrain économique.

 

Tito à Moscou

Revenons à l’actualité spectaculaire. Tito se rend à Moscou. Boulganine a affirmé toute l’importance que la Russie attache à cette visite ; la veille même du voyage, le leader communiste italien Togliatti s’est rendu à Belgrade et a conféré avec le Maréchal. L’événement a constitué pour beaucoup une surprise. L’explication est pourtant claire. Nous l’avons donnée ici par avance : le but de la politique de la détente et du sourire est la formation en Europe occidentale de fronts populaires. C’est même son objectif essentiel. C’est pourquoi l’U.R.S.S. a fait tant de cadeaux, de concessions et de platitudes à Tito depuis un an. C’est lui qui peut exporter la formule collectiviste qui venue de la Russie fait peur aux Socialistes qui voient leurs idéaux menacés et leurs troupes absorbées par le redoutable parti frère. Mais le Titisme n’est pas le Bolchévisme. Il représente, en apparence bien entendu, un compromis entre la démocratie et le totalitarisme que les pays très évolués ne pourraient supporter sans contrainte. Et cette contrainte, les Soviets n’ont pas les moyens de l’exercer.

Le jeu à Moscou entre Tito et Krouchtchev va être très serré. Si ce dernier veut laisser le Maréchal étendre ses ambitions, le Titisme peut gagner à la fois l’Occident libre et aussi les satellites européens de l’U.R.S.S. qui n’y sont que trop disposés. Les Russes risquent de perdre le contrôle de leurs annexions, sans pour cela s’assurer de l’obédience des pays encore libres. Il s’agit pour Krouchtchev de désagréger l’Occident politiquement et socialement, sans lâcher trop la bride en Pologne et ailleurs où des remous sont déjà sérieux.

Sur quelles bases les deux confrères vont-ils s’entendre ? Nous ne le saurons pas tout de suite. Ce n’est que par recoupement et à mesure que l’action de Tito s’exercera que nous devinerons ce que sont au juste ses relations avec le Kremlin. Ni l’un, ni l’autre ne se font d’illusions. Ils se connaissent trop bien pour se laisser mutuellement « rouler ». Il ne s’agit plus pour Tito de capter des Dollars … ou des Francs.

 

                                                                                            CRITON