Criton – 1947-03-29 – Second Acte à Moscou

ORIGINAL-Criton-1947-03-29

Le Courrier d’Aix – 1947-03-29 – La Vie Internationale.

 

Second Acte à Moscou

 

A l’heure où nous écrivons, les travaux de la Conférence n’ont abouti à aucun résultat. Les pessimistes ont-ils raison ? On ne le saura que le jour où Marshall aura pris son vol vers Washington. Un accord in-extremis serait assez vraisemblable.

 

L’Ambiance

Les Russes, s’ils n’ont rien cédé de leurs positions, ont mis tout en œuvre pour créer une ambiance propice. De somptueuses réceptions dignes des Tsars, un cadre luxueux, des paroles aimables ; le ton des discussions, très différent de celui des précédentes rencontres, n’est jamais acerbe. On est entre Alliés, dit Vychinski avec le sourire.

 

L’Attitude Américaine

Par contre Marshall demeure sobre de paroles ; tandis que Staline a reçu en audience d’abord Bidault puis Bevin, il n’a eu avec lui aucun entretien. Une campagne de presse anti-russe et plus encore anti-communiste a souligné le nouvel acte du président Truman : l’épuration de l’administration de tout élément soupçonné de communisme ou de fascisme. Depuis l’affaire d’espionnage atomique au Canada, il court aux Etats-Unis des rumeurs d’espionnage, de sabotages et de complots d’instigation soviétique. Chaque Américain voit la bombe mystérieuse aborder en pièces détachées sur ses rives, montée en secret par des mains non moins mystérieuses, et précipitant la ville dans la mort. Les officiels appuient cet état d’esprit ; Acheson résume la politique américaine par ce mot : « Partout où les communistes détiennent une parcelle de pouvoir cela constitue un danger pour la sécurité des Etats-Unis ». Cette politique, ainsi affirmée par un sous-secrétaire d’Etat, a été poussée à fond par Truman, parce qu’elle était jugée nécessaire, par l’ensemble des politiques à l’exception de l’extrême gauche libérale représentée par Wallace et de quelques survivants de l’isolationnisme à l’extrême-droite. Elle est appuyée, ne l’oublions pas, par la plus importante des deux confédérations du travail et dans l’autre, celle de Lewis, bon nombre de travailleurs l’approuvent. Le président n’a pas obéi qu’à des préoccupations nationales ; au lendemain de la victoire républicaine, il enlève par son initiative, le meilleur atout à la popularité du futur président. Il prépare une prochaine union nationale qui réunirait en une coalition la majeure partie des démocrates et des républicains pour la grande œuvre de « paix américaine ». Son parti n’aurait pas alors à pâtir de sa défaite électorale.

 

L’Allemagne

On discute à Moscou de l’Allemagne ; chacun, sans conviction, y est allé de son projet, qui n’est qu’un avant-projet, car le véritable, on se garde de le dire. Voici en gros les vues respectives : les Russes ne veulent pas entendre parler de fédéralisme en Allemagne. Ils y opposent deux arguments en apparence contradictoires : l’un, que la séparation en Etats appellerait un nouveau Bismarck ou Hitler pour refaire l’unité allemande au moyen d’une troisième poussée guerrière, l’autre, que le morcellement favoriserait un véritable séparatisme. Chaque Etat d’une Allemagne démembrée chercherait à l’extérieur des appuis. Les Russes ont donné alors leur préférence : la « Constitution de Weimar ». M. Bidault et les Français avec lui ont fait la grimace ; Cette constitution si faiblarde qu’Hitler a pu s’en servir pour tordre le cou à la République. C’est en effet avec une constitution de ce genre qu’un putsch communiste aurait une chance de réussir. Mais Staline ne croit-il pas que le jour où il serait le maître Herr Gottwald ou un autre, arrachant sa livrée rouge, lèverait l’épée pour le « Drang nach osten » ? Les Français s’en tiennent à leur sage projet d’une Allemagne pré-Bismarckienne. Peu de différence au fond entre les projets anglais et américains : Etablissement d’un gouvernement provisoire allemand dont l’unique tâche est d’établir la future constitution du pays. Ce gouvernement serait composé des actuels chefs des « lauder », gouvernements provinciaux. La Constitution ainsi élaborée devrait être approuvée par les Alliés, puis ratifiée dans le délai d’un an par le peuple allemand.

 

La Querelle du Charbon

Tout cela reste confus et loin des réalisations. Notre ministre s’est arrêté sur la question urgente. Celle du charbon, très habilement liée à celle de la capacité industrielle allemande. La France a un besoin vital, pour sa reconstruction, du charbon allemand puisque l’Angleterre n’en exporte plus. D’autre part, plus on élèvera le potentiel de production d’acier de l’Allemagne, moins il y aura de charbon disponible et l’on courra en plus le risque que malgré tous les contrôles, l’Allemagne ne se serve de cet acier pour forger des armes. Il faut réduire le potentiel allemand aux besoins spécifiques de la consommation intérieure et laisser le charbon en surplus pour ses voisins dévastés. Cela ne fait pas l’affaire des Anglais, qui veulent que l’Allemagne se suffise et soit au lieu d’un fardeau un client, ni des Russes qui ne pensent qu’à tirer d’une Allemagne productrice des réparations sous forme d’outillage.

Après un vif accrochage, M. Bevin a cédé au Français. Si Dieu le veut, nous aurons du charbon.

 

                                                                                      CRITON

Criton – 1947-03-22 – Le Discours du Président Truman

ORIGINAL-Criton-1947-03-22

Le Courrier d’Aix – 1947-03-22 – La Vie Internationale.

 

Le Discours du Président Truman

 

Le 6 août 1945, après la chute de la bombe atomique, nous écrivions : « Une ère nouvelle s’ouvre pour l’histoire : celle de la prépondérance américaine ». Au cours de ces deux années, cette suprématie demeurait confuse : la mort de Roosevelt, la succession, des grèves rendaient indécise l’attitude des Etats-Unis. Depuis quelques semaines, un second acte était visiblement proche et le discours du président Truman n’a fait que donner un retentissement officiel à ses mesures – l’assistance à la Grèce et à la Turquie – que nos lecteurs connaissaient. Ce discours n’en est pas moins d’une importance qu’il n’est pas exagéré de comparer au lancement de la fameuse bombe.

 

Moscou et le Plan Américain

L’heure est admirablement opportune pour deux raisons ; l’affaiblissement de la puissance britannique obligée à des replis spectaculaires en Grèce, en Palestine, en Birmanie, aux Indes ; l’échec, d’autre part, de la reconstruction soviétique, les graves difficultés industrielles et la crise alimentaire qui couvre les trois quarts de la Russie d’Europe ; on peut ajouter la lassitude des peuples abattus par les déconvenues d’après-guerre et les aspirations générales vers la liberté à l’intérieur comme à l’extérieur. En se faisant champions de l’indépendance des petits Etats, les Etats-Unis ne courent aucun risque ; pas davantage à condamner les empires coloniaux. La Russie au contraire, bien que ses colonies soient à l’intérieur, n’est pas à l’abri des nationalismes régionaux, l’exemple de l’Ukraine et peut-être de la Géorgie et du Turkestan, l’indique.

 

La Réaction Russe

Nous avions signalé que cette conférence de Moscou soulevait au Kremlin de vives appréhensions. On savait ce qu’il allait advenir. On savait aussi qu’il faudrait céder. Aussi, contrairement à l’opinion générale, il faut s’attendre, pour cette conférence, à des résultats concrets. Washington a décidé et Marshall ne partira pas les mains vides. Il a d’ailleurs fait savoir que la Conférence serait courte et s’achèverait en deux semaines.

 

La Réaction Anglaise

Elle est assez curieuse : d’abord les officiels à Londres et les journaux ont montré une vive satisfaction. La relève des Anglais par les Américains en Proche-Orient est pour la Grande-Bretagne, réduite en ces pays à une coûteuse et difficile défensive, un soulagement opportun. Puis on s’est ravisé. A emboîter le pas aux Etats-Unis, Londres paraissait renoncer à son rôle et à son prestige. De plus, les paroles sans ambages par lesquels Truman condamnait les méthodes du communisme international, gênaient les travaillistes sur leur gauche. Aussi a-t-on souligné plus tôt que le discours, en mettant en pleine lumière le conflit russo-américain, aggravait la situation internationale déjà tendue et que le rôle de l’Angleterre, malgré le peu d’aménité de Moscou à son égard, était de servir de médiatrice. Nous avons entendu formuler ce même espoir en France. C’était l’idée de notre politique. En fait, les Anglais savent qu’au fond, ils ont, par la force des choses, partie liée avec les Etats-Unis et qu’ils les soutiendront sans trop en avoir l’air pour monnayer si possible leur appui des deux côtés au besoin.

 

Le Plan Américain

Il a le mérite d’être clair. Exclure d’abord la Grèce et la Turquie de la zone d’influence Russe. Arracher à cette domination d’abord l’Autriche, puis la Hongrie et plus tard les pays moins accessibles, la Pologne, la Roumanie ; enfin, si possible, la Yougoslavie et la Bulgarie. En Extrême-Orient, les Américains ayant échoué en Chine, paraissent vouloir abandonner pour le moment le pays à son anarchie, quitte à revenir plus tard en sauveurs, mettant ainsi les Soviets dans l’embarras qui ne peuvent rien pour la restauration économique du pays.

 

L’Allemagne

Reste le problème allemand pour lequel on s’assemble à Moscou. Les Américains savent que sans risquer un conflit, ils ne peuvent déloger les Russes de leur zone, que les Russes ne rendront pas à l’Allemagne volontairement son unité économique et que les négociations sur cette base seront toujours stériles. Aussi leur projet, qui n’a d’ailleurs jamais été encore publié, serait, pensons-nous, au lieu de traiter avec l’Allemagne, de lui retirer sa souveraineté nationale et de confier à l’O.N.U. le rôle du gouvernement central qui aurait pour tâche de coordonner et de surveiller l’activité des gouvernements provinciaux dans une Allemagne décentralisée. Ainsi l’Allemagne retrouverait son unité sans que naisse un IVème Reich et l’occupation par zones prendrait fin pour faire place à une surveillance internationale exercée par l’armée nouvelle de l’O.N.U. que les Américains sont en train d’organiser.

Cela n’est qu’une hypothèse. Nous verrons si elle est fondée.

 

                                                                                                CRITON

 

 

Criton – 1947-03-15 – Premier Acte à Moscou

ORIGINAL-Criton-1947-03-15

Le Courrier d’Aix – 1947-03-15 – La Vie Internationale.

 

Premier Acte à Moscou

 

« La conférence, écrit Wallace, l’ancien vice-président des Etats-Unis, peut être un des plus grands échecs de l’histoire humaine. Le succès signifierait une paix durable, l’échec une guerre à échéance. Si chaque nation va à Moscou avec l’idée de gagner la prochaine guerre, la conférence échouera certainement ».

En tous cas, contrairement à l’usage, on nous avertit de n’être pas optimiste. Ce serait beaucoup si l’on s’entendait sur le sort de l’Autriche et préparait les voies à l’élaboration du traité pour l’Allemagne qui demandera probablement deux ans …..

 

Le Pacte Quadripartite

Comme préliminaire aux discussions, M. Marshall offre un pacte mutuel de garantie contre toute agression allemande pour quarante ans. Ce plan exposé à Paris y a été bien accueilli. La France, en échange de la garantie américaine, entrerait en partie dans ses vues sur l’unité économique et politique de l’Allemagne.

A Berlin, Marshall a souligné que les Etats-Unis prenaient une part active au maintien de la paix en Europe, et cela de façon durable. Un engagement écrit de la part des Etats-Unis constitue une véritable révolution dans leur politique traditionnelle. 33 ans plus tôt, cet acte aurait évité au monde deux guerres.

 

Les Pactes

Nous sommes décidément engagés dans la voie des pactes : signe d’inquiétude plutôt que de confiance mutuelle : car les vraies alliances comme les meilleures lois sont celles qui ne sont pas écrites ; ce qui fait sourire, c’est de voir avec quelle assurance les nations s’engagent pour 40 ou 50 ans. Imaginons un pacte conclu en 1785 entre Louis XVI et George III pour la même durée ! Contemplé de 1835, il eut semblé ridicule. Et depuis, le monde a accéléré sa course ! On nous annonce donc une alliance Anglo-Belge d’un côté, de l’autre, les Tchèques et Polonais viennent de signer. Bien que chacun s’en défende, cela ressemble plutôt à une ébauche de coalition qu’à un début d’accord général.

 

Balkans

Dans ces régions, les orages se déplacent sans se dissiper. En Hongrie d’abord : l’arrestation par les Russes d’un des chefs du parti des petits propriétaires, Bela Kovacs, a soulevé les protestations, d’ailleurs vaines, des Etats-Unis. Les Russes n’ont pas autorisé la publication de la note américaine et continuent par tous les moyens à imposer à la Hongrie un régime à leur goût. Des mouvements de troupes russes se poursuivent en Bulgarie vers la frontière turque et les détroits. En Grèce, les guérillas ont été renforcées et pourvues d’armes fraîches.

Si les Etats-Unis n’avaient pas marqué leur présence sur ces trois zones de danger, la poussée russe aurait progressé sans résistance : car la situation de l’Angleterre est telle que son prestige n’est plus une sauvegarde pour les peuples faibles … ou affaiblis.

 

Craquements

La situation économique chaque jour empire, et cela partout. L’intervention maladroite et malfaisante des hommes a aggravé les difficultés naturelles.

Ce qui est nouveau, c’est que la patience des peuples s’épuise. Emeutes en Belgique et en Italie, irritation profonde du peuple britannique ; en France …. passons.

Si les finances des Occidentaux côtoient l’abîme, celle des Orientaux y ont chu. La Grèce est en faillite ; les Américains envoient un secours d’urgence. La Roumanie en proie  à la famine, voit agoniser sa monnaie, le lei (il en faut 270.000 pour 1 dollar). En Hongrie, « le pengoe » à peine mort, le florin, son successeur tombe malade. L’outillage industriel de ces pays est tellement appauvri que toute production massive est impossible. La Roumanie même, ne peut plus extraire de pétrole en quantité suffisante à ses besoins !  La Russie, malgré l’intérêt vital que représente pour elle le carburant, est impuissante à fournir les machines nécessaires.

 

L’Ukraine

Dans les divers pays de l’Union Soviétique, la dépression s’accentue au même rythme et selon les mêmes voies qu’ailleurs. Crise de charbon, crise de pétrole, paralysie des transports, manque de main-d’œuvre et d’outillage, pénurie alimentaire, abaissement du niveau de vie. L’agitation en Ukraine, très marquée depuis des mois, s’est traduite par une crise politique : des régions entières dans une situation voisine de la famine, la reconstruction en panne. Le président de la république, un autochtone, a été démissionné par le Kremlin, et Staline a envoyé pour lui succéder son beau-frère Lazare Kaganowitch.

Dans un pays démocratique et fédéral, cette procédure ne manque pas d’originalité ….

 

                                                                                     CRITON

Criton – 1947-03-08 – Avant Moscou

ORIGINAL-Criton-1947-03-08

Le Courrier d’Aix – 1947-03-08 – La Vie Internationale.

 

Avant Moscou

 

Les Délégations

Les diplomates sont en route : la conférence de Moscou va s’ouvrir. Les Français s’y rendent avec calme, les Anglais sans grand espoir, et les Russes attendent avec beaucoup d’appréhension. Car le choc sera rude avec la redoutable équipe américaine qui comprend trois généraux, Marshall, l’ambassadeur à Moscou, et le général Clay commandant le secteur américain en Allemagne ; quelques civils aussi que les Russes voient sans plaisir, en particulier Dulles dont nous connaissons le langage énergique, considéré à Moscou comme le représentant type de l’impérialisme américain, l’homme des trusts, l’ennemi du peuple, etc…. Dulles est en effet un des dirigeants de la banque Schroeder, l’organisme de Rockefeller qui avait de gros intérêts en Pologne et en Roumanie …

 

Grèce et Turquie

Pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, le gouvernement américain a pris position en Grèce. Non seulement les Grecs seront aidés financièrement par les U.S.A., 350 millions de dollars, mais les Américains ont officiellement fait savoir qu’ils désiraient le maintien des troupes anglaises en Grèce et que, si besoin est, ils paieraient les frais de cette occupation. Les soldats anglais gardant la Grèce pour le compte des Américains, voilà pour un historien de quoi sourire : chacun son tour ! Même attitude américaine à l’égard des Turcs. La Turquie recevra l’aide financière qui lui sera nécessaire, dit-on expressément, pour « le maintien et l’armement de ses forces militaires ».

Voilà deux pions bien fixés sur l’échiquier.

 

L’Incident Bevin-Truman

L’affaire Palestinienne toujours aussi grave contribue, avec les coupures d’électricité, à faire sortir les Anglais d’eux-mêmes. M. Bevin a aux Communes accusé le président Truman d’avoir promis aux Juifs, pour des raisons électorales, l’immigration de 100.000 des leurs en Palestine. C’est à cause de cette promesse, que les négociations alors en bonne voie entre Juifs, Arabes et Anglais ont échoué. Les élections passées, l’Amérique s’est déclarée neutre dans l’affaire comme Truman lui-même l’a répété au fils du roi d’Arabie Séoudite en visite à Washington. Les Anglais n’ayant pu associer les Américains à leur politique vont donc confier le règlement de la question à l’O.N.U. qui, devant le péril de la tâche, a nommé une commission qui se rendra sur place et remettra son rapport en septembre ; Trygvie Lee, président de l’O.N.U. espère que d’ici là, le calice sera détourné. En attendant les terroristes juifs multiplient les attentats et proclament une guerre sans merci, et les Anglais ne pouvant abandonner la place, se font tuer. Il est bien à craindre que cette obstination fanatique des Juifs ne finisse mal pour eux. Anglais et Américains ont trop besoin des Arabes dans leur lutte contre les Soviets pour les mécontenter ; les Arabes sont en outre les plus forts. La cause juive perd moralement du terrain, même aux Etats-Unis que les méthodes terroristes écœurent.

Rien ne peut arrêter les hommes sur le chemin de leur perte !

 

Le Pacte de Dunkerque

Il faut bien en parler. C’est un succès diplomatique pour la France. Car, ce que peu de Français doivent savoir, les Anglais ont renoncé au projet que nous avions exposé samedi dernier de remettre les industries de la Ruhr à des dirigeants allemands. La France a fait de la question une condition sine qua non à la signature de l’alliance. Elle a fait valoir aussi que dans les industries de la Ruhr existaient des intérêts français importants qui devaient être sauvegardés (ceux du groupe de Wendel en particulier) avant tout séquestre ou nationalisation. Le pacte est donc signé pour 50 ans. Instrument diplomatique purement spectaculaire, il contient cependant des clauses économiques qui peuvent être bonnes, si elles sont bien utilisées. La fondation d’une banque Franco-Anglaise pour la reconstruction décidée en même temps peut rendre de grands services. La place nous manque pour exposer toutes les raisons qui ont poussé si fortement l’Angleterre vers cette alliance française que nous avons tant recherchée entre les deux guerres, et pour laquelle nous étions, cette fois, si réticents. On semble revenir d’ailleurs à ce que l’on raillait tant vers 1930 la « pactomanie ». Les Français parlent même d’un pacte à quatre et comme ce mot évoque de fâcheux souvenirs, on l’appellera pacte quadripartite. Comme l’autre ce serait une alliance entre ennemis ; on sait ce qu’il en advient : « Diï omen avertant » !

 

                                                                                      CRITON

Criton – 1947-03-01 – Le Glas des Empires

ORIGINAL-Criton-1947-03-01

Le Courrier d’Aix – 1947-03-01 – La Vie Internationale.

 

Le Glas des Empires

 

La patience des peuples est mise à dure épreuve, l’hiver aidant. Les négociations internationales ne font aucun progrès, bien au contraire. Les problèmes économiques se compliquent sans cesse. Deux événements ont laissé cette semaine une vive émotion, surtout en France : les projets anglais sur la Ruhr et l’annonce d’une prochaine évacuation militaire de l’Inde.

 

La Ruhr

Le Gouvernement britannique a fait part de son intention de transférer le contrôle des mines de la Ruhr à un séquestre allemand, en attendant la formation d’un gouvernement central allemand : c’est l’exécution anticipée du plan que les Anglais avaient dès longtemps annoncé et qui s’oppose totalement au plan français. Notre gouvernement a protesté contre cette décision. De quel droit l’Angleterre règlerait-elle une question qui est d’ordre international ?

La situation qui résulterait de ce transfert serait plus grave que celle de 1919. Les magnats de la Ruhr à cette époque étaient encore relativement indépendants du gouvernement. La liberté de produire et d’échanger existait encore en Europe ; mais demain, ce sera le gouvernement central allemand qui disposera en fait de la Ruhr. Au fond, il n’est pas facile de savoir qu’elle est l’intention exacte du gouvernement anglais. Ses amères pensées sont très subtiles. Il est bien invraisemblable qu’il veuille rendre la Ruhr aux Allemands. Est-ce pour l’obliger à l’alliance, est-ce un moyen d’obliger la Russie à remettre aux Allemands le contrôle des industries de sa zone, est-ce un moyen de s’assurer la collaboration des partis allemands ? Est-ce même un moyen de permettre aux Américains de s’immiscer dans ce riche bassin, objet de toutes les convoitises, en échange d’autres avantages économiques ?  Ce qu’il y a de sûr, c’est que les intérêts français sont totalement sacrifiés. Ce qui n’a rien de surprenant. Dans ces conditions, l’alliance Franco-Anglaise, toujours pour demain, a des chances d’attendre encore, à moins que notre détresse économique dans les prochains mois ne soit telle qu’il faille en passer par n’importe quelles conditions.

En tout état de cause, on ne voit pas le sens d’une alliance entre deux pays dont les vues divergent si gravement sur les problèmes essentiels 

 

L’Inde

Surprise et émotion. M. Attlee annonce que les Anglais évacueront militairement et administrativement l’Inde en juin 1948. Après l’évacuation de l’Egypte, c’est tout le système colonial anglais qui tend à disparaître. Déjà, la quasi indépendance accordée à la Birmanie avait suscité en France de vives inquiétudes : nos soldats en Indochine seraient les seuls Européens à demeurer en Asie. Cette situation serait rapidement intenable, d’autant que les Américains eux-mêmes quittent la Chine. Les Anglais aux Indes espèrent-ils n’avoir pas à tenir leur promesse ?  Pensent-ils que la guerre civile et l’anarchie les maintiendront ou qu’ils seront rappelés, après avoir été maudits ? Estiment-ils tout simplement avoir le bénéfice du beau geste devant l’inévitable, et conserver plus facilement aussi leurs positions économiques que s’ils avaient, après de longs et coûteux efforts, été chassés de l’Inde.

Le fait brutal est là, la promesse formelle, et cela pour l’Angleterre et la France est extrêmement grave. L’Angleterre sans l’Inde sera ce qu’était la France en 1914, et la France sans l’Indo-Chine et l’Afrique du Nord, l’Espagne du siècle dernier.

Resteraient face à face parmi des peuples en pleine anarchie l’U.R.S.S. et les Etats-Unis. L’U.R.S.S. elle-même qui est un pays extrêmement hétérogène, éclaterait-il à son tour ? Les Russes ont beau proclamer l’indépendance des républiques soviétiques, chacun sait que des haines séculaires séparent les Russes des peuples soumis en Asie et dans l’extrême sud-est de l’Europe, à plus forte raison la Pologne et les pays balkaniques, Bulgarie exceptée. Ce monde slave ne tient que par la force.

Tout cela ne peut que plaire aux Américains qui sont le seul peuple où aucune dissension intérieure n’existe, sauf entre blancs et noirs, le mélange étant tel que l’unité s’est imposée.

 

Un Commentaire

Exposant la situation du monde à la radio, M. Hastings la caractérisait en deux faits. Aujourd’hui, en 1947, le nombre de soldats sous les drapeaux et d’hommes et de femmes à fabriquer du matériel de guerre est plus grand qu’en pleine guerre en 1940. Pour l’Angleterre seule, un total de 1.500.000 personnes ! C’est assez dire que la paix est incertaine.

Second point : qu’est-ce que l’O.N.U. ? A la Société des Nations après 1919, les délégués parlaient la même langue : les mots essentiels, démocratie, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, égalité des droits, liberté de suffrage, le but était commun : la sécurité collective. Aujourd’hui, ces mêmes mots changent de sens prononcés par un Russe ou par un Anglais.

A quoi peuvent aboutir des pourparlers entre gens condamnés à ne pas se comprendre ?

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-02-22 – Crises Intérieures

ORIGINAL-Criton-1947-02-22 pdf

 

Le Courrier d’Aix – 1947-02-22 – La Vie Internationale.

 

Crises Intérieures

 

L’évolution de la situation politique et économique en Angleterre et en France a donné lieu à plus de commentaires que les affaires extérieures qui marquent le pas.

 

La Situation en Angleterre

C’est aux Etats-Unis que la crise anglaise est envisagée avec le plus de sérieux et même d’inquiétudes. On prévoyait des difficultés que rencontrerait la reconstruction britannique ; la méthode employée paraissait critiquable : mener de front de profondes réformes sociales, une défense stricte du change au niveau d’avant-guerre après les ruines et l’endettement consécutifs à six années de lutte, le lancement d’un programme massif d’exportations sans outillage modernisé, le tout dans le cadre des nationalisations paraissait périlleux. On considère à New-York que la pénurie de charbon n’est qu’un aspect d’un éboulement profond de la structure économique anglaise très menacée.

On se demande si le gros emprunt américain consenti aux Anglais ne l’a pas été en pure perte, et si l’Angleterre pourra soutenir à la longue l’effort militaire que ses engagements de grande puissance impliquent, si par conséquent le fardeau de ces obligations ne passera pas aux Etats-Unis.

Des réflexions assez analogues s’expriment sur la France dont la situation est jugée critique.

 

La Politique Commerciale des Etats-Unis

La vague de grèves passée, les Etats-Unis sont plus confiants dans leur propre avenir. Cependant, le problème crucial de leur politique, celui des échanges internationaux en fonction des tarifs douaniers, a changé d’aspect depuis la victoire des républicains aux élections. Les démocrates en effet, étaient partisans pour la reconstruction du monde de l’abolition des barrières douanières, d’échanges multilatéraux aussi libres que possible. En conséquence, les Etats-Unis devraient eux-mêmes ouvrir leur frontière aux produits étrangers en abaissant leurs droits de douane. Mais les républicains sont de tradition protectionnistes, et une vive controverse s’engage entre les deux fractions du parti, ceux qui veulent fermer le marché intérieur et ceux, aux vues plus larges, qui le veulent ouvrir. Ceux-là prévoient, à brève échéance, une saturation de ce marché et l’obligation, pour conserver un rythme croissant de production, de vendre au dehors et de recevoir en contre-partie ce que l’étranger doit envoyer pour payer. Mieux vaut produire à 10% en achetant 20% à l’extérieur qu’à 80% en n’achetant rien.

Tout l’avenir de l’économie mondiale repose sur l’issue de cette dispute, comme le sort de la guerre dépendait du succès ou de l’échec des isolationnistes.

 

Russie et Etats-Unis

A la veille de la conférence de Moscou, la politique russe reste très attaquée. Atcheson, sous-secrétaire aux affaires étrangères a parlé publiquement de la politique expansionniste et impérialiste de la Russie et Molotof a envoyé une note de protestation. D’autres, dont le républicain Dulles, ont été attaqués vivement par les « Izvestia ». Les manœuvres militaires dans l’Arctique ont été âprement critiquées comme une menace de guerre préventive contre l’U.R.S.S.

 

A Berlin

Ce renouveau de polémique a été provoqué par les incidents de la Commission des Quatre Puissances à Berlin. Américains et Russes ont dû rompre, les uns et les autres se refusant de communiquer les renseignements sur leurs zones respectives nécessaires à l’établissement de travaux. On s’attend, sur l’ensemble de la question allemande, à une obstruction systématique des Russes. Leur politique paraît viser en effet à gagner du temps en conservant leurs positions, à lasser leurs adversaires, à reculer l’échéance d’une solution. Cependant le commentateur américain pensait que, bon gré, mal gré, la Russie cédera, car la situation intérieure du pays s’aggrave. La famine sévit dans toutes les provinces méridionales ; elle s’étend en Roumanie où les paysans meurent par milliers, en Bakovine, en Bessarabie et en Moldavie. La crise du carburant est plus aigüe que jamais et les transports se font difficiles. Cette fin d’hiver sera pour la Russie la plus dure depuis 1920, la période de guerre exceptée.

 

La Palestine

Toujours embrouillée, la question du Moyen-Orient ne s’oriente guère vers une solution. Les Anglais ont, pour le moment du moins, renoncé à résoudre le problème palestinien, qui sera, sauf imprévu, renvoyé à l’O.N.U. Il y a quelques signes cependant d’une inquiétude du côté des terroristes ; la menace arabe en est peut-être cause, comme nous l’exposions samedi dernier. On ne voit d’ailleurs pas comment l’O.N.U. abordera l’affaire, car les Etats-Unis se tiennent prudemment à l’écart.

 

La Chine

Le retrait des forces américaines de Chine, la suspension des envois d’armes et de l’appui financier aux gouvernementaux sont amèrement commentés par le maréchal Tchang-Kaï-Chek. La guerre civile continue. « Il faudra, dit-il, réduire les communistes par la force ».

Tâche peut-être nécessaire mai peu facile, coûteuse et longue.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-02-15 – Regards sur le Rhin

ORIGINAL-Criton-1947-02-15

Le Courrier d’Aix – 1947-02-15 – La Vie Internationale.

 

Regards sur le Rhin

 

« Rien à signaler » pourrait être le titre du communiqué hebdomadaire. Les ministres réfléchissent : le général Marshall se met en civil et s’informe. On s’est mis d’accord sur l’évacuation de l’Autriche ; le problème allemand mûrit.

 

La Crise Anglaise

La paralysie de l’industrie anglaise, faute de charbon, met en chômage des millions de travailleurs ; le confort anglais n’est plus qu’un souvenir. L’hiver en est la cause. Mais les Anglais n’accusent pas volontiers la fatalité et l’on a vu des froids plus rudes. Peu de ministres ont été aussi accablés que M. Shinwelle, préposé aux carburants ; le cabinet travailliste désemparé par la catastrophe, ne peut qu’attendre le retour du printemps. Cette crise économique et politique laissera des traces : la lune de miel des électeurs avec le parti au pouvoir est révolue. Le fameux plan d’exportations dont la réalisation était soulignée jour par jour paraît en sérieux danger. Comme aux Etats-Unis, le chômage est en Angleterre le spectre effrayant. Le travailliste en garantissait la fin, et brusquement la vague déferle. Comme par ailleurs les restrictions sont plutôt accrues que diminuées, l’homme de la rue pense tristement à son bulletin de vote.

La cause de son malheur est pourtant simple : le mineur anglais, largement payé, n’a plus besoin d’argent après deux jours de travail, car il ne peut acheter ni alcool, ni nourriture supplémentaire. Alors il se repose et comme le syndicat refuse la main-d’œuvre étrangère, et ne saurait l’obliger au travail ……

 

Points de Vue sur la Ruhr

Le plan anglais sur la Ruhr a paru dans ses grandes lignes : il diffère profondément du plan français. La France veut enlever, pour garantir sa sécurité, la propriété et la direction des industries et des mines aux Allemands, ne leur laissant que les profits pour leur permettre des échanges. L’Angleterre leur laisse tout, sous réserve d’un contrôle international dont on ne nous dit pas comment il fonctionnera. Il faut, dit Londres, assurer d’abord le rendement de cette industrie d’importance mondiale, et seuls les Allemands peuvent la bien gérer. L’arrière-pensée des Anglais est de lier l’organisation de la Ruhr à l’ensemble de l’industrie allemande, c’est-à-dire qu’un même système de contrôle, un même pourcentage de production serait affecté aux industries contrôlées par les Russes qu’à celles qu’ils contrôlent eux-mêmes. En échange d’un droit de regard sur la Ruhr, ils en obtiendraient un sur les autres bassins. Toute l’industrie allemande contribuerait à alimenter les Allemands, et les usines ne seraient plus démantelées pour passer en Russie. Un même statut politique régnerait aussi ; si les industries de la Ruhr restent à leurs propriétaires, celles de Saxe le resteraient aussi et le régime social pourrait n’être pas collectiviste.

Ce point de vue est aussi celui des Hollandais pour lesquels la renaissance de l’économie allemande est un point vital.

 

Et Cependant ….

Les affaires une fois de plus prennent le pas sur la sécurité. Pendant ce temps l’ami Schumacher, déchaîné, s’écrie : « Les Alliés s’imaginent pouvoir démolir le potentiel de guerre allemand en leur enlevant leurs machines, en ruinant leur industrie, mais notre potentiel de guerre est intact. Il est fait de 70 millions d’Allemands et leur volonté de travail que personne ne peut leur enlever. Quant aux amputations de territoire, tant à l’Ouest qu’à l’Est, l’Allemagne ne les reconnaîtra jamais. Le Reich ne s’incline ni devant les puissances de l’Ouest, ni celles de l’Est. Nous sommes un peuple qui ne tolère l’influence de personne. Les Alliés n’ont pas de programme. Une politique de paix ne peut être basée que sur l’égalité. Si les Alliés, en nous poussant à la misère, raniment notre esprit révolutionnaire, car les Allemands sont un peuple révolutionnaire, ils leur feront haïr la démocratie qui n’est qu’un mot et non une réalité ».

Il nous semble entendre Adolphe Hitler applaudir. Avis aux Anglais.

 

De Nouveau en Orient ?

Beaucoup de bruits nous annoncent de grands événements. L’Emir Abdullah préparerait son armée de Transjordanie à envahir la Syrie et le Liban pour faire la grande Syrie qui engloberait les trois pays de l’Irak, sous une même domination ; la sienne et derrière lui, l’Angleterre. L’Egypte ne songerait pas. L’Arabie Séoudite serait payée pour consentir, et le plan du général Spears enfin aboutirait. Ce qui expliquerait, dit-on, l’attitude plus raide des Anglais à l’égard des Juifs en Palestine, l’évacuation des femmes et enfants, l’ultimatum à l’agence juive, etc. …. Car une armée transjordanienne pourrait bien régler par le fer la question juive et les Arabes ne se feraient pas prier pour se joindre au mouvement. Il est peu probable que tout cela soit sérieux, car on ne nous le dirait pas à l’avance. L’Angleterre a trop de capitaux en pays juif pour les exposer à l’invasion, et la grande Syrie est faite de trop de races et d’intérêts divers.

Mais la menace pourrait rendre les Juifs plus traitables ….

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-02-08 – Préliminaires

ORIGINAL-Criton-1947-02-08

Le Courrier d’Aix – 1947-02-08 – La Vie Internationale.

 

Préliminaires

 

Semaine creuse où tout est abordé par les discussions sur l’Allemagne. On perçoit cependant une certaine nervosité : le problème, à mesure qu’on l’étudie, paraît plus difficile à résoudre. Un rebondissement du conflit Russo-Anglo-Saxon semble inévitable, tant les points de vue s’opposent. L’optimisme qui régnait depuis fin novembre s’est quelque peu affaibli.

 

Les « Réserves » de Staline

Cette étrange discussion au sujet du traité d’alliance Anglo-Soviétique, entre Bevin et Staline est plus obscure que jamais. On ne sait pas encore sur quels points Staline désire élargir le traité ni s’il devra prévoir d’autres cas qu’une agression allemande. De toutes les hypothèses sur les motifs de l’action russe, on s’accorde à retenir celle que nous avions émise : si la France conclut avec l’Angleterre une alliance, celle-ci ne doit pas dépasser le cadre de l’alliance Anglo-Russe.

 

En Pologne

Les résultats des élections polonaises ont été tellement brillants pour le gouvernement, que cela a plutôt nui qu’aidé à son prestige ! On s’accordait à dire que des élections libres lui auraient donné le quart des voix. Il en a eu 80%. Tout comme la Yougoslavie, la Pologne sert à la Russie d’avant-poste. Depuis la fin de la guerre, les incidents n’ont jamais cessé entre ces deux pays et les Anglo-Américains. Le dernier en date est un succès pour le gouvernement polonais : après une année de lutte contre l’ambassadeur d’Angleterre Cavendish Bentinck, accusé de soutenir les terroristes polonais, de faire de l’espionnage et de fournir des armes et de l’argent aux guérillas, l’ambassadeur a fini par être rappelé. Il est peu probable qu’un autre le remplace.

 

Russie et Vatican

Les persécutions contre l’église catholique n’ont jamais cessé dans tous les pays soumis aux Russes. La lutte contre Rome est menée par tous les moyens par le bolchévisme dans le monde. Les communistes d’Indochine ont massacré les missionnaires du pays, ceux de Chine en ont fait autant. En Italie, en Angleterre même, la lutte est menée par la propagande antireligieuse avec toutes les calomnies d’usage contre le clergé. Ce n’est pas sans raison que Moscou voit en Rome un ennemi d’importance : l’unité des chrétiens, si elle paraît irréalisable sur le plan confessionnel, est en train de se faire sur le plan spirituel. Le désir du Pape Pie XII est même d’entraîner dans le même effort contre la contagion du matérialisme tous les croyants de la terre quelle que soit leur religion en un puissant bloc spiritualiste. Cette action qui s’étend aux pays arabes et à l’Inde et jusqu’au Japon a l’appui naturel des pays anglo-saxons qui y voient un moyen de défense contre la maladie qui les ronge.

 

Les Inquiétudes Américaines

L’opinion américaine en effet reste mal assurée. D’une part, les manœuvres militaires de l’Alaska ont montré que la défense des Etats-Unis contre une invasion venue du pôle est très difficile à prévenir. D’autre part, une campagne est organisée par des journaux et des hommes politiques pour demander une épuration de la haute administration où de nombreux éléments communisants se seraient infiltrés. Le péril rouge sert de thème à beaucoup de discours. La menace soviétique et l’impérialisme russe tout comme le travail intérieur et souterrain. On paraît revenu au climat de l’été passé.

 

L’Allemagne

Dans le chaos des opinions, rendons hommage à la diplomatie française d’avoir apporté pour résoudre la question allemande, un plan que l’opinion unanime qualifie d’excellent. Equitable, modéré, pratique sur  tout, la sagesse voudrait qu’on l’adoptât sans critique. Il n’en sera rien. Cependant le plan a fait dans le monde une grande impression et il sera impossible de n’en pas tenir compte. Il n’est pas exclu que les Anglo-Saxons finissent par s’y rallier sur de nombreux points. Il a contre lui les Russes et les Allemands ce qui est de bon augure. Le centre du débat est sans nul doute la question des Etats : les Allemands sentent bien que s’il n’y a pas de Reich, ç’en est fait de la puissance germanique. Il est rassurant de constater que celui qu’on appelle déjà le Hitler socialiste, le Dr Schumacher nous donne un échantillon de la bonne foi allemande. Il écrit :

« Les éléments de progrès et d’esprit international en Allemagne savent que la nation doit être unie économiquement et politiquement. Seule une Allemagne unifiée trace la voie à une Europe unie. L’idée de couper en deux l’Allemagne par un mur de Chine ou d’en faire un assemblage d’Etats marquerait la naissance d’un nouveau nationalisme ».

En disant le contraire, on ne serait pas loin de la vérité.

 

                                                                                     CRITON

Criton – 1947-02-01 – Escarmouches avant Moscou

ORIGINAL-Criton-1947-02-01

Le Courrier d’Aix – 1947-02-01 – La Vie Internationale.

 

Escarmouches Avant Moscou

 

La scène diplomatique s’anime à mesure que le morceau de résistance, le traité avec l’Allemagne, s’approche de la table des délibérations.

 

L’Incident Pravda-Bevin

« L’Angleterre ne se lie à personne, avait dit Bevin, si ce n’est en vertu de ses obligations selon la charte des Nations Unies ». Cette phrase visait les « rebelles » du parti travailliste qui l’accusaient de lier la politique anglaise aux directives américaines : les Russes ont feint de s’y tromper et ont accusé Bevin de renier l’alliance Anglo-Soviétique, car – on pourrait l’oublier – il existe un traité anglo-soviétique d’alliance conclu pour vingt ans et qui vise à une défense commune contre un retour offensif de l’Allemagne, ce qui, dans ce laps de temps, paraît d’ailleurs bien théorique. La « Pravda » fit un article acerbe sur ce thème ; le Foreign Office répliqua. La Pravda revint à la charge, en définitive Bevin s’adressa à Staline pour le rassurer et Staline se déclara satisfait.

L’incident est curieux, car il révèle à la fois les deux traits majeurs de la diplomatie soviétique, une méfiance toujours en éveil et des préoccupations tactiques très complexes. On a compris depuis l’affaire que la Russie entendait rappeler à l’Angleterre à la veille de conclure une alliance avec la France, que la Russie voulait qu’elle se limitât aux objectifs que le traité Anglo-Russe visait ou, si elle était plus étendue, que le traité Anglo-Russe fut élargi dans le même sens.

 

L’Alliance Franco-Anglaise

On la donnait pour arrêtée ; on en publiait presque le texte définitif après le retour de Blum. Puis la constitution du ministère français a lieu, et les Anglais qui voyaient Blum aux Affaires Etrangères, y trouvent Bidault. L’Alliance du même coup paraît moins certaine et les déclarations d’Attlee, si optimistes qu’elles soient sur le succès du traité, montrent qu’on discutera encore avant de signer. Ce n’est un mystère pour personne que MM. Blum et Bidault n’ont pas tout à fait les mêmes vues.

Le premier dit : « Signons d’abord et c’est ce que les anglais désirent. Mettons-nous d’accord en premier sur le problème allemand et sur les questions du Moyen-Orient, et l’alliance consacrera notre entente, dit l’autre, et derrière, il y a les Russes et leurs représentants au Parlement. Aboutira-t-on ?

 

Le Projet Français sur l’Allemagne

Le nouveau ministre a immédiatement publié, pour mettre au point les demandes de la France, un long mémorandum sur la question allemande, fort judicieux et qui ne paraît pas soulever jusqu’ici de graves objections du côté anglais, car la France n’insiste plus sur la séparation politique de la Ruhr et de la Rhénanie d’avec le reste du pays, ce que ni Russes, ni Anglais, ni Américains ne pouvaient accepter. Par contre, il insiste sur le caractère fédéraliste que devrait avoir la constitution de la nouvelle Allemagne : fédéralisme beaucoup plus décentralisé que les projets anglais et américains ne l’entendent : le pouvoir central en effet, selon les vues françaises, ne serait pas exercé par un parlement élu par tous les Allemands, mais par une chambre composée de délégués des Etats comme dans l’Allemagne d’avant Bismarck. Ce projet heurte les intentions russes qui veulent imposer à l’Allemagne un parlement central tout puissant comme en Pologne, … ou en France.

 

Nouvelle Politique Russe

Les Russes d’ailleurs après les échecs électoraux de leur parti unifié, le S.E.D. ont retourné leur position. Après avoir cherché à absorber le parti social-démocrate dans une fusion avec les communistes, ils rendent aujourd’hui les honneurs au parti socialiste indépendant qu’ils avaient combattu, pour le soustraire à l’influence anglo-saxonne. Les deux partis coexisteront  à nouveau en zone russe. Ils sont en effet l’un comme l’autre, comme nous l’avons dit, favorable à une centralisation complète de l’Allemagne et à une chambre unique, ce que les Russes désirent avant tout. Car une Allemagne fédérale faciliterait la formation du bloc occidental en rendant les états de l’Ouest allemand imperméables à l’influence communiste qui s’y trouve très faible, nouvel aspect de cette course à la faveur des Allemands qui se déroule depuis la fin de la guerre. Il est difficile de savoir ce qu’ils en pensent et si leur misère présente leur laisse quelque pensée. Ils servent les Anglais en zone anglaise, les Américains en zone américaine, imitant leurs maîtres du jour. Le côté servile de leur nature apparaît à la faveur du désespoir mais les lendemains demeurent secrets. Il faut prévoir et veiller.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-01-25 – L’Alliance Franco-Britannique

ORIGINAL-Criton-1947-01-25

Le Courrier d’Aix – 1947-01-25 – La Vie Internationale.

 

L’Alliance Franco-Britannique

 

L’orientation de la politique extérieure française vers une collaboration plus étroite avec l’Angleterre domine l’actualité. Au moment où le problème allemand va devoir être résolu, puisqu’il ne peut plus attendre, la conclusion d’une alliance Franco-Anglaise prend un sens décisif.

 

Sens de l’Accord

Dans le climat actuel des relations internationales, où les mots « alliés », démocratie, etc. ont des sens plutôt flottants, un accord comme celui d’aujourd’hui peut être rien ou tout : rien si, ainsi qu’on a pris soin de le dire, pour ménager certaines susceptibilités, l’alliance Franco-Britannique fait pendant à l’Alliance Franco-Soviétique. On sait que la Russie n’a jamais eu d’attitude commune avec la France et qu’en dehors d’un certain blé électoral, les relations sont plutôt relâchées. Si la nouvelle alliance est le second panneau d’un futur triptyque diplomatique, point n’est besoin d’en parler. Au contraire, cette alliance est interprétée par d’autres comme capitale : M. Blum, dit-on, a rencontré à Londres un gouvernement travailliste prêt à tous les sacrifices pour renflouer le parti socialiste français en perdition. Bevin et Attlee pensent en effet que leur position politique ne peut tenir à la longue devant l’opinion anglaise que si elle s’appuie sur une série de gouvernements socialistes dans les pays du futur bloc occidental, et des partis socialistes nettement anti-communistes. D’où le soutien apporté à Schumacher en Allemagne et à Blum en France, l’échec à Nenni en Italie, et la formation d’un parti socialiste italien dirigé par Saragat.

La rapide et surprenante conclusion d’une alliance Franco-Britannique ne pouvait que raviver le prestige des socialistes en France et les rétablir solidement au pouvoir. C’était en même temps marquer la victoire définitive des Anglais sur la  Croix de Lorraine, écarter l’homme qui leur rappelait Napoléon et fut le cauchemar de Churchill. C’était enfin engager la France pour la troisième fois dans le jeu britannique, rétablir la pierre angulaire du bloc occidental ; et préparer la phase prochaine qui serait le rétablissement de la collaboration Franco-Allemande intégrant les deux pays côte à côte dans une fédération européenne qui ferait contrepoids au bloc slave. La politique traditionnelle de l’équilibre européen serait enfin rétablie, et Londres obtiendrait tout cela avec du charbon pris aux Allemands et des crédits empruntés aux Américains. Ainsi serait en un tournemain réalisé ce double succès : assurer la participation de la France à la 3ème guerre mondiale aux côtés de l’Angleterre, et rétablir la IIIème République avec son personnel familier en place de la défunte IVème. Voilà la réaction de certains en face de l’événement.

 

Sa Signification Probable

Il semble bien que la vérité doit se trouver dans un juste milieu. L’alliance  d’hier n’est pas vide de sens mais elle est beaucoup plus affaire d’opportunité que de portée lointaine elle vise surtout à assurer en France un gouvernement traitable et à écarter ceux qui voulaient une politique française purement nationale. Elle n’empêchera pas, une fois le gouvernement en place, de prendre contre lui des assurances : car les difficultés Franco-Anglaises sur les problèmes allemands et orientaux ne pourront être aplanies aussi vite. Conclure un traité est une chose, s’entendre en est une autre.

Pour notre part, nous voyons s’accomplir un événement qui dès 1944 nous paraissait inévitable. Pour faire comme on le voulait une politique française, il fallait sur le plan économique et financier maintenir une France forte. C’était possible grâce à la situation plutôt favorable, contrairement à l’opinion courante, où étions après le départ des Allemands.

Mais une série de lourdes fautes précipita l’inflation, ruina la confiance nécessaire à l’intérieur, en sorte que tout gouvernement se voyait contraint de solliciter des secours à l’étranger pour éviter une catastrophe sans cesse remise en question et toujours ajournée. Il n’y a pas de politique nationale sans finances saines, c’est pourquoi les Anglais, travaillistes ou conservateurs, ont sacrifié leur bien-être au rétablissement de leur crédit. Il nous aurait été plus facile encore qu’à eux d’obtenir le même résultat. Aujourd’hui, il est trop tard.

 

                                                                                                CRITON