ORIGINAL-Criton-1947-03-29
Le Courrier d’Aix – 1947-03-29 – La Vie Internationale.
Second Acte à Moscou
A l’heure où nous écrivons, les travaux de la Conférence n’ont abouti à aucun résultat. Les pessimistes ont-ils raison ? On ne le saura que le jour où Marshall aura pris son vol vers Washington. Un accord in-extremis serait assez vraisemblable.
L’Ambiance
Les Russes, s’ils n’ont rien cédé de leurs positions, ont mis tout en œuvre pour créer une ambiance propice. De somptueuses réceptions dignes des Tsars, un cadre luxueux, des paroles aimables ; le ton des discussions, très différent de celui des précédentes rencontres, n’est jamais acerbe. On est entre Alliés, dit Vychinski avec le sourire.
L’Attitude Américaine
Par contre Marshall demeure sobre de paroles ; tandis que Staline a reçu en audience d’abord Bidault puis Bevin, il n’a eu avec lui aucun entretien. Une campagne de presse anti-russe et plus encore anti-communiste a souligné le nouvel acte du président Truman : l’épuration de l’administration de tout élément soupçonné de communisme ou de fascisme. Depuis l’affaire d’espionnage atomique au Canada, il court aux Etats-Unis des rumeurs d’espionnage, de sabotages et de complots d’instigation soviétique. Chaque Américain voit la bombe mystérieuse aborder en pièces détachées sur ses rives, montée en secret par des mains non moins mystérieuses, et précipitant la ville dans la mort. Les officiels appuient cet état d’esprit ; Acheson résume la politique américaine par ce mot : « Partout où les communistes détiennent une parcelle de pouvoir cela constitue un danger pour la sécurité des Etats-Unis ». Cette politique, ainsi affirmée par un sous-secrétaire d’Etat, a été poussée à fond par Truman, parce qu’elle était jugée nécessaire, par l’ensemble des politiques à l’exception de l’extrême gauche libérale représentée par Wallace et de quelques survivants de l’isolationnisme à l’extrême-droite. Elle est appuyée, ne l’oublions pas, par la plus importante des deux confédérations du travail et dans l’autre, celle de Lewis, bon nombre de travailleurs l’approuvent. Le président n’a pas obéi qu’à des préoccupations nationales ; au lendemain de la victoire républicaine, il enlève par son initiative, le meilleur atout à la popularité du futur président. Il prépare une prochaine union nationale qui réunirait en une coalition la majeure partie des démocrates et des républicains pour la grande œuvre de « paix américaine ». Son parti n’aurait pas alors à pâtir de sa défaite électorale.
L’Allemagne
On discute à Moscou de l’Allemagne ; chacun, sans conviction, y est allé de son projet, qui n’est qu’un avant-projet, car le véritable, on se garde de le dire. Voici en gros les vues respectives : les Russes ne veulent pas entendre parler de fédéralisme en Allemagne. Ils y opposent deux arguments en apparence contradictoires : l’un, que la séparation en Etats appellerait un nouveau Bismarck ou Hitler pour refaire l’unité allemande au moyen d’une troisième poussée guerrière, l’autre, que le morcellement favoriserait un véritable séparatisme. Chaque Etat d’une Allemagne démembrée chercherait à l’extérieur des appuis. Les Russes ont donné alors leur préférence : la « Constitution de Weimar ». M. Bidault et les Français avec lui ont fait la grimace ; Cette constitution si faiblarde qu’Hitler a pu s’en servir pour tordre le cou à la République. C’est en effet avec une constitution de ce genre qu’un putsch communiste aurait une chance de réussir. Mais Staline ne croit-il pas que le jour où il serait le maître Herr Gottwald ou un autre, arrachant sa livrée rouge, lèverait l’épée pour le « Drang nach osten » ? Les Français s’en tiennent à leur sage projet d’une Allemagne pré-Bismarckienne. Peu de différence au fond entre les projets anglais et américains : Etablissement d’un gouvernement provisoire allemand dont l’unique tâche est d’établir la future constitution du pays. Ce gouvernement serait composé des actuels chefs des « lauder », gouvernements provinciaux. La Constitution ainsi élaborée devrait être approuvée par les Alliés, puis ratifiée dans le délai d’un an par le peuple allemand.
La Querelle du Charbon
Tout cela reste confus et loin des réalisations. Notre ministre s’est arrêté sur la question urgente. Celle du charbon, très habilement liée à celle de la capacité industrielle allemande. La France a un besoin vital, pour sa reconstruction, du charbon allemand puisque l’Angleterre n’en exporte plus. D’autre part, plus on élèvera le potentiel de production d’acier de l’Allemagne, moins il y aura de charbon disponible et l’on courra en plus le risque que malgré tous les contrôles, l’Allemagne ne se serve de cet acier pour forger des armes. Il faut réduire le potentiel allemand aux besoins spécifiques de la consommation intérieure et laisser le charbon en surplus pour ses voisins dévastés. Cela ne fait pas l’affaire des Anglais, qui veulent que l’Allemagne se suffise et soit au lieu d’un fardeau un client, ni des Russes qui ne pensent qu’à tirer d’une Allemagne productrice des réparations sous forme d’outillage.
Après un vif accrochage, M. Bevin a cédé au Français. Si Dieu le veut, nous aurons du charbon.
CRITON