Criton – 1947-03-01 – Le Glas des Empires

ORIGINAL-Criton-1947-03-01

Le Courrier d’Aix – 1947-03-01 – La Vie Internationale.

 

Le Glas des Empires

 

La patience des peuples est mise à dure épreuve, l’hiver aidant. Les négociations internationales ne font aucun progrès, bien au contraire. Les problèmes économiques se compliquent sans cesse. Deux événements ont laissé cette semaine une vive émotion, surtout en France : les projets anglais sur la Ruhr et l’annonce d’une prochaine évacuation militaire de l’Inde.

 

La Ruhr

Le Gouvernement britannique a fait part de son intention de transférer le contrôle des mines de la Ruhr à un séquestre allemand, en attendant la formation d’un gouvernement central allemand : c’est l’exécution anticipée du plan que les Anglais avaient dès longtemps annoncé et qui s’oppose totalement au plan français. Notre gouvernement a protesté contre cette décision. De quel droit l’Angleterre règlerait-elle une question qui est d’ordre international ?

La situation qui résulterait de ce transfert serait plus grave que celle de 1919. Les magnats de la Ruhr à cette époque étaient encore relativement indépendants du gouvernement. La liberté de produire et d’échanger existait encore en Europe ; mais demain, ce sera le gouvernement central allemand qui disposera en fait de la Ruhr. Au fond, il n’est pas facile de savoir qu’elle est l’intention exacte du gouvernement anglais. Ses amères pensées sont très subtiles. Il est bien invraisemblable qu’il veuille rendre la Ruhr aux Allemands. Est-ce pour l’obliger à l’alliance, est-ce un moyen d’obliger la Russie à remettre aux Allemands le contrôle des industries de sa zone, est-ce un moyen de s’assurer la collaboration des partis allemands ? Est-ce même un moyen de permettre aux Américains de s’immiscer dans ce riche bassin, objet de toutes les convoitises, en échange d’autres avantages économiques ?  Ce qu’il y a de sûr, c’est que les intérêts français sont totalement sacrifiés. Ce qui n’a rien de surprenant. Dans ces conditions, l’alliance Franco-Anglaise, toujours pour demain, a des chances d’attendre encore, à moins que notre détresse économique dans les prochains mois ne soit telle qu’il faille en passer par n’importe quelles conditions.

En tout état de cause, on ne voit pas le sens d’une alliance entre deux pays dont les vues divergent si gravement sur les problèmes essentiels 

 

L’Inde

Surprise et émotion. M. Attlee annonce que les Anglais évacueront militairement et administrativement l’Inde en juin 1948. Après l’évacuation de l’Egypte, c’est tout le système colonial anglais qui tend à disparaître. Déjà, la quasi indépendance accordée à la Birmanie avait suscité en France de vives inquiétudes : nos soldats en Indochine seraient les seuls Européens à demeurer en Asie. Cette situation serait rapidement intenable, d’autant que les Américains eux-mêmes quittent la Chine. Les Anglais aux Indes espèrent-ils n’avoir pas à tenir leur promesse ?  Pensent-ils que la guerre civile et l’anarchie les maintiendront ou qu’ils seront rappelés, après avoir été maudits ? Estiment-ils tout simplement avoir le bénéfice du beau geste devant l’inévitable, et conserver plus facilement aussi leurs positions économiques que s’ils avaient, après de longs et coûteux efforts, été chassés de l’Inde.

Le fait brutal est là, la promesse formelle, et cela pour l’Angleterre et la France est extrêmement grave. L’Angleterre sans l’Inde sera ce qu’était la France en 1914, et la France sans l’Indo-Chine et l’Afrique du Nord, l’Espagne du siècle dernier.

Resteraient face à face parmi des peuples en pleine anarchie l’U.R.S.S. et les Etats-Unis. L’U.R.S.S. elle-même qui est un pays extrêmement hétérogène, éclaterait-il à son tour ? Les Russes ont beau proclamer l’indépendance des républiques soviétiques, chacun sait que des haines séculaires séparent les Russes des peuples soumis en Asie et dans l’extrême sud-est de l’Europe, à plus forte raison la Pologne et les pays balkaniques, Bulgarie exceptée. Ce monde slave ne tient que par la force.

Tout cela ne peut que plaire aux Américains qui sont le seul peuple où aucune dissension intérieure n’existe, sauf entre blancs et noirs, le mélange étant tel que l’unité s’est imposée.

 

Un Commentaire

Exposant la situation du monde à la radio, M. Hastings la caractérisait en deux faits. Aujourd’hui, en 1947, le nombre de soldats sous les drapeaux et d’hommes et de femmes à fabriquer du matériel de guerre est plus grand qu’en pleine guerre en 1940. Pour l’Angleterre seule, un total de 1.500.000 personnes ! C’est assez dire que la paix est incertaine.

Second point : qu’est-ce que l’O.N.U. ? A la Société des Nations après 1919, les délégués parlaient la même langue : les mots essentiels, démocratie, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, égalité des droits, liberté de suffrage, le but était commun : la sécurité collective. Aujourd’hui, ces mêmes mots changent de sens prononcés par un Russe ou par un Anglais.

A quoi peuvent aboutir des pourparlers entre gens condamnés à ne pas se comprendre ?

 

                                                                                                CRITON