Criton – 1947-03-22 – Le Discours du Président Truman

ORIGINAL-Criton-1947-03-22

Le Courrier d’Aix – 1947-03-22 – La Vie Internationale.

 

Le Discours du Président Truman

 

Le 6 août 1945, après la chute de la bombe atomique, nous écrivions : « Une ère nouvelle s’ouvre pour l’histoire : celle de la prépondérance américaine ». Au cours de ces deux années, cette suprématie demeurait confuse : la mort de Roosevelt, la succession, des grèves rendaient indécise l’attitude des Etats-Unis. Depuis quelques semaines, un second acte était visiblement proche et le discours du président Truman n’a fait que donner un retentissement officiel à ses mesures – l’assistance à la Grèce et à la Turquie – que nos lecteurs connaissaient. Ce discours n’en est pas moins d’une importance qu’il n’est pas exagéré de comparer au lancement de la fameuse bombe.

 

Moscou et le Plan Américain

L’heure est admirablement opportune pour deux raisons ; l’affaiblissement de la puissance britannique obligée à des replis spectaculaires en Grèce, en Palestine, en Birmanie, aux Indes ; l’échec, d’autre part, de la reconstruction soviétique, les graves difficultés industrielles et la crise alimentaire qui couvre les trois quarts de la Russie d’Europe ; on peut ajouter la lassitude des peuples abattus par les déconvenues d’après-guerre et les aspirations générales vers la liberté à l’intérieur comme à l’extérieur. En se faisant champions de l’indépendance des petits Etats, les Etats-Unis ne courent aucun risque ; pas davantage à condamner les empires coloniaux. La Russie au contraire, bien que ses colonies soient à l’intérieur, n’est pas à l’abri des nationalismes régionaux, l’exemple de l’Ukraine et peut-être de la Géorgie et du Turkestan, l’indique.

 

La Réaction Russe

Nous avions signalé que cette conférence de Moscou soulevait au Kremlin de vives appréhensions. On savait ce qu’il allait advenir. On savait aussi qu’il faudrait céder. Aussi, contrairement à l’opinion générale, il faut s’attendre, pour cette conférence, à des résultats concrets. Washington a décidé et Marshall ne partira pas les mains vides. Il a d’ailleurs fait savoir que la Conférence serait courte et s’achèverait en deux semaines.

 

La Réaction Anglaise

Elle est assez curieuse : d’abord les officiels à Londres et les journaux ont montré une vive satisfaction. La relève des Anglais par les Américains en Proche-Orient est pour la Grande-Bretagne, réduite en ces pays à une coûteuse et difficile défensive, un soulagement opportun. Puis on s’est ravisé. A emboîter le pas aux Etats-Unis, Londres paraissait renoncer à son rôle et à son prestige. De plus, les paroles sans ambages par lesquels Truman condamnait les méthodes du communisme international, gênaient les travaillistes sur leur gauche. Aussi a-t-on souligné plus tôt que le discours, en mettant en pleine lumière le conflit russo-américain, aggravait la situation internationale déjà tendue et que le rôle de l’Angleterre, malgré le peu d’aménité de Moscou à son égard, était de servir de médiatrice. Nous avons entendu formuler ce même espoir en France. C’était l’idée de notre politique. En fait, les Anglais savent qu’au fond, ils ont, par la force des choses, partie liée avec les Etats-Unis et qu’ils les soutiendront sans trop en avoir l’air pour monnayer si possible leur appui des deux côtés au besoin.

 

Le Plan Américain

Il a le mérite d’être clair. Exclure d’abord la Grèce et la Turquie de la zone d’influence Russe. Arracher à cette domination d’abord l’Autriche, puis la Hongrie et plus tard les pays moins accessibles, la Pologne, la Roumanie ; enfin, si possible, la Yougoslavie et la Bulgarie. En Extrême-Orient, les Américains ayant échoué en Chine, paraissent vouloir abandonner pour le moment le pays à son anarchie, quitte à revenir plus tard en sauveurs, mettant ainsi les Soviets dans l’embarras qui ne peuvent rien pour la restauration économique du pays.

 

L’Allemagne

Reste le problème allemand pour lequel on s’assemble à Moscou. Les Américains savent que sans risquer un conflit, ils ne peuvent déloger les Russes de leur zone, que les Russes ne rendront pas à l’Allemagne volontairement son unité économique et que les négociations sur cette base seront toujours stériles. Aussi leur projet, qui n’a d’ailleurs jamais été encore publié, serait, pensons-nous, au lieu de traiter avec l’Allemagne, de lui retirer sa souveraineté nationale et de confier à l’O.N.U. le rôle du gouvernement central qui aurait pour tâche de coordonner et de surveiller l’activité des gouvernements provinciaux dans une Allemagne décentralisée. Ainsi l’Allemagne retrouverait son unité sans que naisse un IVème Reich et l’occupation par zones prendrait fin pour faire place à une surveillance internationale exercée par l’armée nouvelle de l’O.N.U. que les Américains sont en train d’organiser.

Cela n’est qu’une hypothèse. Nous verrons si elle est fondée.

 

                                                                                                CRITON