Criton – 1947-02-01 – Escarmouches avant Moscou

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Le Courrier d’Aix – 1947-02-01 – La Vie Internationale.

 

Escarmouches Avant Moscou

 

La scène diplomatique s’anime à mesure que le morceau de résistance, le traité avec l’Allemagne, s’approche de la table des délibérations.

 

L’Incident Pravda-Bevin

« L’Angleterre ne se lie à personne, avait dit Bevin, si ce n’est en vertu de ses obligations selon la charte des Nations Unies ». Cette phrase visait les « rebelles » du parti travailliste qui l’accusaient de lier la politique anglaise aux directives américaines : les Russes ont feint de s’y tromper et ont accusé Bevin de renier l’alliance Anglo-Soviétique, car – on pourrait l’oublier – il existe un traité anglo-soviétique d’alliance conclu pour vingt ans et qui vise à une défense commune contre un retour offensif de l’Allemagne, ce qui, dans ce laps de temps, paraît d’ailleurs bien théorique. La « Pravda » fit un article acerbe sur ce thème ; le Foreign Office répliqua. La Pravda revint à la charge, en définitive Bevin s’adressa à Staline pour le rassurer et Staline se déclara satisfait.

L’incident est curieux, car il révèle à la fois les deux traits majeurs de la diplomatie soviétique, une méfiance toujours en éveil et des préoccupations tactiques très complexes. On a compris depuis l’affaire que la Russie entendait rappeler à l’Angleterre à la veille de conclure une alliance avec la France, que la Russie voulait qu’elle se limitât aux objectifs que le traité Anglo-Russe visait ou, si elle était plus étendue, que le traité Anglo-Russe fut élargi dans le même sens.

 

L’Alliance Franco-Anglaise

On la donnait pour arrêtée ; on en publiait presque le texte définitif après le retour de Blum. Puis la constitution du ministère français a lieu, et les Anglais qui voyaient Blum aux Affaires Etrangères, y trouvent Bidault. L’Alliance du même coup paraît moins certaine et les déclarations d’Attlee, si optimistes qu’elles soient sur le succès du traité, montrent qu’on discutera encore avant de signer. Ce n’est un mystère pour personne que MM. Blum et Bidault n’ont pas tout à fait les mêmes vues.

Le premier dit : « Signons d’abord et c’est ce que les anglais désirent. Mettons-nous d’accord en premier sur le problème allemand et sur les questions du Moyen-Orient, et l’alliance consacrera notre entente, dit l’autre, et derrière, il y a les Russes et leurs représentants au Parlement. Aboutira-t-on ?

 

Le Projet Français sur l’Allemagne

Le nouveau ministre a immédiatement publié, pour mettre au point les demandes de la France, un long mémorandum sur la question allemande, fort judicieux et qui ne paraît pas soulever jusqu’ici de graves objections du côté anglais, car la France n’insiste plus sur la séparation politique de la Ruhr et de la Rhénanie d’avec le reste du pays, ce que ni Russes, ni Anglais, ni Américains ne pouvaient accepter. Par contre, il insiste sur le caractère fédéraliste que devrait avoir la constitution de la nouvelle Allemagne : fédéralisme beaucoup plus décentralisé que les projets anglais et américains ne l’entendent : le pouvoir central en effet, selon les vues françaises, ne serait pas exercé par un parlement élu par tous les Allemands, mais par une chambre composée de délégués des Etats comme dans l’Allemagne d’avant Bismarck. Ce projet heurte les intentions russes qui veulent imposer à l’Allemagne un parlement central tout puissant comme en Pologne, … ou en France.

 

Nouvelle Politique Russe

Les Russes d’ailleurs après les échecs électoraux de leur parti unifié, le S.E.D. ont retourné leur position. Après avoir cherché à absorber le parti social-démocrate dans une fusion avec les communistes, ils rendent aujourd’hui les honneurs au parti socialiste indépendant qu’ils avaient combattu, pour le soustraire à l’influence anglo-saxonne. Les deux partis coexisteront  à nouveau en zone russe. Ils sont en effet l’un comme l’autre, comme nous l’avons dit, favorable à une centralisation complète de l’Allemagne et à une chambre unique, ce que les Russes désirent avant tout. Car une Allemagne fédérale faciliterait la formation du bloc occidental en rendant les états de l’Ouest allemand imperméables à l’influence communiste qui s’y trouve très faible, nouvel aspect de cette course à la faveur des Allemands qui se déroule depuis la fin de la guerre. Il est difficile de savoir ce qu’ils en pensent et si leur misère présente leur laisse quelque pensée. Ils servent les Anglais en zone anglaise, les Américains en zone américaine, imitant leurs maîtres du jour. Le côté servile de leur nature apparaît à la faveur du désespoir mais les lendemains demeurent secrets. Il faut prévoir et veiller.

 

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