ORIGINAL-Criton-1947-01-25
Le Courrier d’Aix – 1947-01-25 – La Vie Internationale.
L’Alliance Franco-Britannique
L’orientation de la politique extérieure française vers une collaboration plus étroite avec l’Angleterre domine l’actualité. Au moment où le problème allemand va devoir être résolu, puisqu’il ne peut plus attendre, la conclusion d’une alliance Franco-Anglaise prend un sens décisif.
Sens de l’Accord
Dans le climat actuel des relations internationales, où les mots « alliés », démocratie, etc. ont des sens plutôt flottants, un accord comme celui d’aujourd’hui peut être rien ou tout : rien si, ainsi qu’on a pris soin de le dire, pour ménager certaines susceptibilités, l’alliance Franco-Britannique fait pendant à l’Alliance Franco-Soviétique. On sait que la Russie n’a jamais eu d’attitude commune avec la France et qu’en dehors d’un certain blé électoral, les relations sont plutôt relâchées. Si la nouvelle alliance est le second panneau d’un futur triptyque diplomatique, point n’est besoin d’en parler. Au contraire, cette alliance est interprétée par d’autres comme capitale : M. Blum, dit-on, a rencontré à Londres un gouvernement travailliste prêt à tous les sacrifices pour renflouer le parti socialiste français en perdition. Bevin et Attlee pensent en effet que leur position politique ne peut tenir à la longue devant l’opinion anglaise que si elle s’appuie sur une série de gouvernements socialistes dans les pays du futur bloc occidental, et des partis socialistes nettement anti-communistes. D’où le soutien apporté à Schumacher en Allemagne et à Blum en France, l’échec à Nenni en Italie, et la formation d’un parti socialiste italien dirigé par Saragat.
La rapide et surprenante conclusion d’une alliance Franco-Britannique ne pouvait que raviver le prestige des socialistes en France et les rétablir solidement au pouvoir. C’était en même temps marquer la victoire définitive des Anglais sur la Croix de Lorraine, écarter l’homme qui leur rappelait Napoléon et fut le cauchemar de Churchill. C’était enfin engager la France pour la troisième fois dans le jeu britannique, rétablir la pierre angulaire du bloc occidental ; et préparer la phase prochaine qui serait le rétablissement de la collaboration Franco-Allemande intégrant les deux pays côte à côte dans une fédération européenne qui ferait contrepoids au bloc slave. La politique traditionnelle de l’équilibre européen serait enfin rétablie, et Londres obtiendrait tout cela avec du charbon pris aux Allemands et des crédits empruntés aux Américains. Ainsi serait en un tournemain réalisé ce double succès : assurer la participation de la France à la 3ème guerre mondiale aux côtés de l’Angleterre, et rétablir la IIIème République avec son personnel familier en place de la défunte IVème. Voilà la réaction de certains en face de l’événement.
Sa Signification Probable
Il semble bien que la vérité doit se trouver dans un juste milieu. L’alliance d’hier n’est pas vide de sens mais elle est beaucoup plus affaire d’opportunité que de portée lointaine elle vise surtout à assurer en France un gouvernement traitable et à écarter ceux qui voulaient une politique française purement nationale. Elle n’empêchera pas, une fois le gouvernement en place, de prendre contre lui des assurances : car les difficultés Franco-Anglaises sur les problèmes allemands et orientaux ne pourront être aplanies aussi vite. Conclure un traité est une chose, s’entendre en est une autre.
Pour notre part, nous voyons s’accomplir un événement qui dès 1944 nous paraissait inévitable. Pour faire comme on le voulait une politique française, il fallait sur le plan économique et financier maintenir une France forte. C’était possible grâce à la situation plutôt favorable, contrairement à l’opinion courante, où étions après le départ des Allemands.
Mais une série de lourdes fautes précipita l’inflation, ruina la confiance nécessaire à l’intérieur, en sorte que tout gouvernement se voyait contraint de solliciter des secours à l’étranger pour éviter une catastrophe sans cesse remise en question et toujours ajournée. Il n’y a pas de politique nationale sans finances saines, c’est pourquoi les Anglais, travaillistes ou conservateurs, ont sacrifié leur bien-être au rétablissement de leur crédit. Il nous aurait été plus facile encore qu’à eux d’obtenir le même résultat. Aujourd’hui, il est trop tard.
CRITON