Criton – 1947-06-14- Alarmes

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Le Courrier d’Aix – 1947-06-14 – La Vie Internationale.

 

ALARMES

 

L’histoire se répète. Comme Hitler en 1938-39, les Soviets réalisent dans les pays qu’ils occupent et ceux qu’ils peuvent manœuvrer par leurs partisans, des coups de force. Procédé dangereux. Car la peur, après avoir soumis les faibles, alerte les forts qui s’organisent. L’Union Soviétique joue en ce moment contre l’opinion mondiale. Souhaitons qu’elle y réfléchisse.

 

Le Drame Hongrois

Les mêmes faits se reproduisent partout. En Hongrie le coup d’Etat est achevé ; le nouveau Quisling s’appelle Dinnyés. Le malheureux Bela Kovacs arrêté par les Russes, a été soumis au régime qui conduit aux aveux spontanés, celui que Zinoviev autrefois inaugura avec ses camarades. Kovacs, dans une confession puérile, accuse ses partenaires politiques, le premier Nagy et tout le parti des petits  propriétaires et s’accuse lui-même d’un complot contre la république, d’espionnage contre les Russes, etc…. Comme si un parti au pouvoir pouvait conspirer contre lui-même ! Mais on sait que la vraisemblance n’est pas nécessaire dans ces sortes de confessions.

 

En Europe Occupée

En Bulgarie, même sort au chef de l’opposition Petkov, arrêté et impliqué dans le traditionnel complot. Les aveux suivront. En Croatie, c’est l’ex-collaborateur Kvaternik qui se confesse pour discréditer le leader populaire Matchek réfugié à Paris. En Roumanie, les arrestations ont été si nombreuses que l’ordre règne comme à Varsovie. Mais de nouveaux orages se préparent. Ce sont surtout les socialistes qui sont visés : le duel socialo-communiste risque d’être fatal aux socialistes de Pologne, de la zone russe d’Allemagne et d’Autriche et même de Tchécoslovaquie. Déjà en Pologne, les chefs socialistes qui faisaient partout parti de la coalition gouvernementale sont traqués. En Tchécoslovaquie, le double jeu du subtil Benes menace de finir mal : bien que le chef du gouvernement soit un communiste, le parti sent venir la défaite aux prochaines élections. Un coup d’état se prépare pour mettre la main sur la police et l’administration et corriger les votes en temps opportun.

 

En Autriche

L’Autriche est l’épicentre du conflit. Car les Américains sont sur place et peuvent réagir. Le chef communiste Fisher dont les troupes sont d’ailleurs infimes a sommé au nom des Soviets le chancelier Figl de démissionner le cabinet Grüber pour lui substituer une coalition où il figurerait et dont l’orientation serait pro-soviétique. On sait de quels moyens de représailles disposent les Russes qui ont saisi les puits de pétrole et les principales industries comme biens allemands. Les Américains laisseront-ils les Autrichiens céder ? Et s’ils ne cèdent pas, la misère peut pousser le peuple à une vaine révolte. On voit le danger. Il est si clair que le Sénat américain ne prendra pas de vacances cet été, paraît-il.

 

France et U.R.S.S.

Les relations, depuis Moscou, ne font que se tendre. A Paris, les émigrés russes, grisés par la victoire, étaient passés de l’opposition à la soumission au régime ; leur journal s’était fait l’écho de l’ambassade. Mais voici que certains émigrés, d’anciens et de nouveaux, résistent et publient un organe antisoviétique. Querelle d’Eglise aussi : le nouveau synode docile à Moscou excommunie les dissidents de Paris. Et la radio soviétique accuse le gouvernement Français. Même animosité sur la Sarre. La France remanie les frontières du territoire avec l’acquiescement tacite des Anglo-Saxons. Les Russes contestent ce droit.

 

L’Allemagne

L’organisation française se poursuit dans le silence le plus discret. Le territoire de la Sarre a été délimité pour donner à son unité économique le plus d’efficacité : certaines communes ont été rétrocédées aux pays allemands limitrophes ; d’autres ont été incorporées dans le territoire. On a créé un mark sarrois distinct du mark allemand pour éviter un afflux malsain de capitaux germaniques que nous aurions dû revaloriser. Enfin, on prépare en secret le transfert de la capitale de notre zone, de Baden-Baden à Mayence qui se trouvera toute proche de la nouvelle capitale des zones anglo-américaines : Francfort. Ce qui évitera une fusion proprement dite mais permettra de la réaliser en fait tout en conservant à notre direction certains privilèges.

 

Le Plan Marshall

Le nouveau prêt-bail a changé d’aspect depuis le récent discours du ministre Marshall. Il ne s’agit plus d’un prêt séparé à chaque nation dans le besoin, mais d’un crédit collectif dont les intéressés  fixeront eux-mêmes les modalités et l’étendue. Ce qui signifie que c’est aux pays européens de s’entendre pour répartir entre eux les secours et faire en sorte qu’ils en tirent un mutuel profit. Si l’on comprend bien ce plan encore un peu vague, une entente européenne sur le plan économique précèderait l’octroi et la répartition des crédits. On s’explique alors pourquoi M. Attlee a nettement dit qu’il ne solliciterait plus d’emprunt aux Etats-Unis. Des conversations anglo-américaines s’ouvriraient pour l’ensemble de la nouvelle communauté européenne. Le plan Churchill fait son chemin.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-06-07 – Evolution

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Le Courrier d’Aix – 1947-06-07 – La Vie Internationale.

 

EVOLUTION

 

L’ambiance, l’opinion surtout ont beaucoup évolué. Ceux qui croyaient possible un accord avec les Russes, les Wallace et les Crossman sont condamnés au silence. L’énorme succès de Bevin au Congrès de Margate, montre qu’on ne croit plus aux conversations et que la Russie doit faire le geste conciliateur. Autour de cette attitude, une opinion presque unanime se cristallise.

 

L’Affaire Hongroise

En Hongrie, les Soviétiques ont marqué un point sérieux, en brusquant l’élimination de l’opposition. Le premier ministre Nagy a démissionné de Suisse où il est resté pour sauver sa tête. Le parti des petits propriétaires qui symbolisait la résistance à l’envahisseur est décapitée. Il ne reste que quelques éléments dits de gauche qui joueront les Quisling. Les Américains ont coupé les crédits à la Hongrie. Cela ne changera rien au fait : les Russes s’organisent au centre de l’Europe.

 

Grèce

Les nouvelles sont assez alarmantes. La guerre civile redouble d’intensité ; on signale des concentrations aux frontières yougoslaves et bulgares de spécialistes de la guérilla venus de France, d’Espagne et d’ailleurs.

La Grèce est pour les Soviétiques une affaire d’amour-propre, le terrain sur lequel Truman les a défiés. Ils ne négligeront rien pour bouter dehors le roi, les Anglais et les Américains. S’ils réussissaient, la position de Truman serait fort ébranlée.

 

France et Italie

Les événements prévus se développaient en plein. Une formidable poussée s’exerce en France contre le fragile équilibre de la monnaie et des prix par le moyen des grèves perlées. Cependant le président du conseil n’hésite pas à accuser les perturbateurs responsables, courage invraisemblable il y a seulement quelques semaines. En Italie, la Constitution d’un ministère de Gasperi démocrate-chrétien homogène est un coup d’audace. Toute la gauche, communistes et socialistes de nuance Nenni, se déchaîne. 80.000 partisans dit-on, se disposent à prendre le maquis en Italie du Nord ! Le ministère fera face. Si contre vents et marées les cabinets en place tiennent en France et en Italie, c’est qu’ils auront derrière eux la force obscure de la conscience nationale. Non qu’elle partage toujours leurs opinions, mais parce que l’instinct de conservation se réveille devant les menaces de destruction.

 

L’Appui Américain

L’aide américaine est indispensable, mais elle est faible. Les crédits arrivent au compte-goutte permettant au patient de ne pas étouffer, non de respirer librement. Pour 100 millions de dollars, il faut la proposition du ministre, l’appui du président, l’approbation du Congrès retardée par l’obstruction du sénateur de l’Arizona ou du Colorado qui n’entend rien à la politique extérieure. Il faudrait agir vite et plus fort. Les démocraties sont toujours lentes devant les dictatures. Nous en savons quelque chose.

 

Le Problème Démographique

Certaines informations ramènent l’attention sur le terrible problème démographique qui se pose à nos frontières. Des neuf millions d’allemands qui vivaient au-delà de l’Oder, il n’en reste que quelques-uns. Les Polonais ont pris leur place. Dans les provinces du littoral de la Baltique, ils seraient eux-mêmes refoulés assez brutalement par les Russes. Dans peu d’années, de ce pas, nous verrons à Stettin comme déjà à Koenigsberg des colons russes installés. Les 70 millions d’Allemands entassés dans les zones occidentales peu fertiles feront pression à nos portes. Comment les contenir ?

 

La Question des Pétroles

L’évolution de la politique française se fait avec discrétion et efficacité. Signalons un résultat d’importance : l’accord Franco-Anglo-Américain sur les pétroles du Moyen-Orient. Retenons de cette question complexe que notre approvisionnement menacé récemment sera rétabli au maximum de ce à quoi nous pouvions prétendre. Si les promesses qui nous sont faites de nouveaux forages à Mossoul sont tenues, notre ravitaillement en combustible liquide sera assuré presque en totalité, sans sortie de devises étrangères.

 

Le Problème Allemand

Sur l’Allemagne hélas ! Comme nous l’avons toujours dit, nos intérêts comptent peu. Les Américains ont leur idée ; les Anglais la partagent, rien n’y fera. Voici que sous forme de conseil central économique un gouvernement allemand s’institue en zone anglo-américaine. Sous couvert d’offices commerciaux, ce gouvernement aura une représentation diplomatique à l’extérieur. Le potentiel industriel allemand sera, par étapes, triplé. Dans la lutte qu’auront à soutenir les Anglo-Saxons, plus dure peut-être que celle d’où ils sortent, l’Allemagne et le Japon sont des arsenaux à reconstituer, des alliés indispensables. Quand on réfléchit à l’immense enjeu posé devant l’avenir de l’humanité, on hésite à leur donner tort. La diplomatie française s’y résigne. Mais l’opinion ici est rétive. Il faut du temps pour que des préjugés bien légitimes s’atténuent devant les nécessités d’une situation européenne que les français commencent seulement à voir.

Terminons en invitant nos lecteurs à méditer – s’ils le trouvent – l’appel radiodiffusé du Souverain Pontife. Malgré tant d’apparences défavorables, on y sent beaucoup d’espoir et de confiance. Ecoutons-le.

 

                                                                                                CRITON

 

 

Criton – 1947-05-31 – Entre-Acte

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Le Courrier d’Aix – 1947-05-31 – La Vie Internationale.

 

Entre-Acte

 

Il faudrait remonter loin dans l’histoire pour retrouver la diplomatie aussi muette et impuissante qu’aujourd’hui. Et plus on médite l’échec de Moscou et la politique Truman, plus l’antagonisme des deux mondes apparaît irréductible. De plus, la voie où sont engagés les Américains est sans retour. Les esprits heureusement ne sont pas portés au combat et le temps est un grand maître.

 

Le Congrès Travailliste

Après des mois de vicissitudes il semble bien que la politique de Bevin ne sera plus sérieusement menacée. Le Congrès travailliste qui se réunit à Margate entendra encore beaucoup de critiques, mais un revirement très caractéristique s’est produit ces dernières semaines dans l’esprit des travaillistes même d’extrême-gauche ; les attaques de Moscou et l’action souterraine en Angleterre même, ont rendu tangible le péril. On se rend compte d’autre part que le moindre relâchement des relations Anglo-Américaine rendrait plus précaire la paix au lieu de l’assurer. Enfin, l’emprunt de 3.600 millions de dollars consenti l’an passé par les Etats-Unis s’épuise plus rapidement qu’on ne l’escomptait. Ce sera donc le gouvernement travailliste qui devra lui-même solliciter de nouveaux crédits. Sans eux, l’échec de sa politique économique est certain. Il faudrait aussi que cet argent frais ne coûtât pas trop cher. On a été effrayé du taux de 4% que les Français ont accepté pour les 250 millions empruntés à la Banque Internationale. Un tel taux pour une forte somme serait intolérable. Cela, et d’autres raisons encore, empêchera l’Angleterre de faire cavalier seul.

 

France et Russie

C’est bien la première fois que la diplomatie russe s’aperçoit que la France existe : par une note rendue publique, elle accuse notre gouvernement de retenir des prisonniers autrichiens qui lui appartiennent, soit comme sujets, soit comme criminels de guerre. L’affaire en soi est de peu d’importance mais marque la riposte soviétique aux accords Bidault-Marshall et la nouvelle politique occidentale de la France. Les nouvelles déclarations de guerre d’Ho-Chi-Min, en Indochine sont un autre aspect de la question.

La radio soviétique a commencé, contre les tendances réactionnaires en notre pays, une série d’attaques parallèles à celles qui visent les Anglo-Saxons. Nous voilà dans le même sac.

 

En France et en Italie

Nous avons dit que la France et l’Italie seraient le centre de la lutte d’influence qui se joue en Europe. Cette lutte ne semble pas tourner à l’avantage des Soviétiques. Un courant d’opinion qui s’est formé en France et qui, par contagion, s’est répandu en Italie, tend à ramener ces pays à leur politique traditionnelle, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, éliminant les forces destructrices et repoussant les tentations d’autorité et d’aventure. Adroitement soutenues par des crédits soigneusement dosés et échelonnés, ces forces modératrices parviendront à s’imposer. Après divers échecs le ministre de Gasperi finira par réussir son ministère et sauver la lire.

 

En Allemagne

Les desseins des Américains ne sont pas encore clairs. Il ne semble pas qu’on ait tenu un compte suffisant des intérêts français dans le règlement final qui s’élabore à Francfort et à Munich. Le redressement de l’Allemagne est décidé : Lord Pakenham, ministre anglais de la zone d’occupation a annoncé qu’une ère nouvelle s’ouvrait pour l’Allemagne occidentale. Après une fusion plus complète des deux zones, sinon des trois, l’Allemagne sortirait de son isolement. On se demande s’il ne s’agit pas d’un traité de paix séparée, dont le bruit court à Washington, que les Anglo-Saxons et sans doute la France signeraient avec l’Allemagne et le Japon. Lord Pakenham ajoutait que l’Angleterre tendait aux Allemands une main fraternelle et éprouvait des sentiments de profonde sympathie à l’égard de la nouvelle génération allemande ! Allons, messieurs, pas de bêtises. Le portrait d’Hitler est encore sur bien des murs et celui de Bismarck en-dessous. Les Allemands ont certes droit à la vie, mais gare à la campagne d’attendrissement dont les journaux suisses se sont fait l’écho et qui s’étend un peu partout. Rappelez-vous la même en 1923.

 

L’Autriche

Ayons les yeux fixés sur l’Autriche qui, elle, mérite vraiment pitié : c’est sur elle que s’exercent les représailles russes après l’échec de négociations. Pillée, vidée de sa substance, privée de son pétrole, de ses bateaux, coupée par terre et par eau de ses débouchés naturels, c’est l’Autriche qui constitue le point névralgique du monde actuel, plus encore que l’Allemagne. Si une étincelle devait jaillir, c’est de là que nous la verrions allumer le grand incendie.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-05-17 – Réflexions

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Le Courrier d’Aix – 1947-05-17 – La Vie Internationale.

 

Réflexions

 

La scène diplomatique s’est vidée. On commence à réaliser ce qui s’est passé à Moscou. On cherche à voir ce qui se passera.

 

L’Opinion aux Etats-Unis

La politique Truman inaugurée le 18 mars a d’abord plu, comme tout geste énergique. Mais on s’est aperçu qu’elle marquait une ère nouvelle, aventure pleine de risques lourde de conséquences, qu’on allait imposer aux Etats-Unis un effort financier et politique qui serait énorme et peut-être vain. Car dans cette lutte entre les reconstructeurs et les démolisseurs, la partie n’est pas égale : un sabotage bien organisé peut rendre stérile n’importe quel plan, n’importe quel apport de capitaux.

 

Offensive Soviétique

La riposte des Soviétiques s’est immédiatement fait sentir sur d’immenses espaces. En Grèce d’abord, loin de produire l’apaisement, le plan Truman a coïncidé avec un nouveau foyer de guerre civile : le Péloponnèse. En Chine, la Mongolie intérieure après l’extérieure, va former une république indépendante associée à l’U.R.S.S. et aux communistes chinois maîtres en Mandchourie. On s’attend à une reprise de la guerre civile en Perse où la révolte s’organise en Azerbaïdjan. Grandes manœuvres soviétiques en Autriche, tandis que la Commission pour l’élaboration du traité s’enlise dans la procédure contre les envois de blé d’Amérique ; En Roumanie, la farine réquisitionnée par les troupes Russes d’occupation. En Italie, elle passe aux balkaniques en contrebande, en Allemagne, les Anglo-Saxons sont obligés de procéder à nouveau eux-mêmes aux répartitions, la marchandise disparaissant en route. Sur le plan social, la grève colossale de Hambourg et l’agitation italienne. Enfin, à la conférence chargée de préparer le règlement de la question palestinienne, les Soviétiques prennent position pour l’indépendance du pays, c’est-à-dire pour les Arabes et en même temps contre le mandat et l’occupation britannique. Moscou a relevé le gant et de façon impressionnante, car on n’hésite devant l’emploi d’aucun moyen.

 

Les Malheurs de John Bull

Pauvre John Bull, tu ne seras plus jamais ce que tu as été, dit une caricature devant un vieillard maigre et loqueteux. Voici que M. Dalton, Chancelier de l’Echiquier, est obligé d’annoncer que la Grande-Bretagne va demander un concordat à ses créanciers. La Cité de Londres en posture de débiteur insolvable ! Il est curieux d’entendre Attlee reprocher à Churchill d’avoir été un ministre des finances désastreux après l’autre guerre pour avoir maintenu la livre à un niveau intolérable. C’est exactement ce que les Anglais ont dit à nouveau ; conservateurs ou travaillistes, les uns comme les autres ont failli aux deux tâches essentielles qui s’imposaient dès la victoire : nourrir coûte que coûte le peuple anglais et dévaluer la livre à un niveau raisonnable autour de celui qu’indiquait le marché libre : un sixième environ de sa valeur de 1914. Aujourd’hui, les médecins inquiets constatent les effets de la sous-alimentation sur le rendement ouvrier et le moral d’une nation surmenée, et les économistes voient que le fardeau des dettes intérieures et extérieures, en dévorant la quasi-totalité des ressources excédent le minimum vital, décourage toute initiative. Entre la course à l’inflation et le sabotage de la monnaie auxquels on s’est livré en France depuis la libération et la rigidité qu’on s’est acharné à conserver outre-Manche, il y avait place pour une politique de bon sens qui avait certes des inconvénients et n’aurait pas supprimé les difficultés mais aurait maintenu chez les Anglais l’optimisme nécessaire pour jouer un rôle essentiel dans le monde actuel.

 

En Allemagne

Les grands changements politiques et économiques qui se préparent dans l’Allemagne de l’Ouest sont entourés de mystère. Les présidents des länder se rendent à une sorte de congrès à Munich. Francfort, au carrefour des trois zones, devient la capitale de ce nouvel Etat. On fait réapparaître le vieux chancelier B…. qui serait le chef de l’Allemagne occidentale de demain. Il est difficile de savoir si la fusion des trois zones est décidée ou si, pour couvrir certaines susceptibilités, on la réalisera en fait au moyen d’accords économiques. L’impression est cependant très nette que la France, l’Angleterre et les Etats-Unis sont d’accord sur un programme commun, en particulier que les problèmes du charbon et de la Sarre seront entièrement résolus à la satisfaction de la France. Reste le problème alimentaire dont la gravité en Allemagne est telle qu’elle émeut jusqu’à ses victimes. Où prendra-t-on de quoi nourrir le Reich ? Comment produira-t-il, s’il n’est pas d’abord nourri ?

L’activité économique, et peut-être aussi les opinions politiques, sont aujourd’hui affaire d’estomac.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-05-10 – Notre Destin

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Le Courrier d’Aix – 1947-05-10 – La Vie Internationale.

 

Notre Destin

 

Pour quelques temps au moins, la diplomatie a achevé son rôle, entre l’Orient et l’Occident. C’est sur le plan de l’action économique et sociale que va porter l’effort des adversaires.

 

Le Challenge

Les Américains vont donc essayer d’une façon plus systématique de rendre aux pays dévastés, Allemagne comprise, un peu de leur prospérité passée, par des crédits consentis aux Etats et par de larges participations d’hommes d’affaires américains dans leurs entreprises privées. En contre-partie, ils exigeront la restauration progressive de la liberté économique, l’abaissement des tarifs douaniers et le retour au système de la libre entreprise qui est le leur et ouvre les portes à leur commerce. Trois milliards de dollars au moins sont prévus annuellement dans le budget ordinaire que paieront les contribuables américains. Sans nul doute, pour contrecarrer l’efficacité de ces mesures, les Soviétiques continueront à mettre en œuvre leurs moyens d’action : l’agitation ouvrière en Angleterre où les charbonnages sont en grève le jour où entre en vigueur la semaine de cinq jours. En Italie, l’échauffourée de Sicile et la grève générale qui s’ensuivit ; les exportations clandestines de blé fourni par les Américains, d’Italie en Yougoslavie. En France, passons. Sur le plan militaire, l’arrivée en Autriche de 5 divisions soviétiques munies des armes les plus récentes qui va vivre sur l’habitant et faire des manœuvres. En Allemagne enfin, la propagande et les meetings de la S.E.D. en zone occidentale.

C’est malheureusement en France et en Italie que l’épreuve principale va se jouer, que leur actuelle misère rend plus vulnérables et moins maîtresses de leur destin.

 

Les Déclarations de Staline

Dans la conversation qu’il a eue avec Stassen, le futur président probable des Etats-Unis, Staline a déclaré en substance que, puisque la Russie aurait pu vivre en bonne intelligence avec l’Allemagne si Hitler ne l’avait pas attaquée, il n’était pas impossible que l’U.R.S.S. ait de bons rapports avec les Etats-Unis, ce qui revient à dire que la Russie n’a pas combattu pour la liberté du monde mais uniquement pour sa défense et qu’il en serait de même à l’avenir. Il semble d’autre part, à la suite des révélations faites par Bevin sur sa conversation avec Staline, que le vieux maître du Kremlin n’est plus très au courant des négociations de ses ministres. Il paraissait en effet ignorer les traités et les conversations en cours. Comme au temps de Nicolas II, on se demande qui en Russie mène la politique extérieure. Quelle éminence grise dirige Molotof et Vychinski ?

 

Un Manifeste des Travaillistes

Ces jours-ci paraissait un manifeste d’une fraction de l’extrême-gauche travailliste anglaise dirigé contre la politique extérieure de Bevin. Il réclamait une attitude d’entière indépendance tant vis-à-vis de l’Amérique que de l’U.R.S.S. Pour cela, une alliance plus étroite avec la France était nécessaire pour augmenter le poids de la Grande-Bretagne en face des deux géants. L’appel faisait ressortir qu’à côté de la démocratie capitaliste américaine et du communisme russe devait s’affirmer le bloc du socialisme européen constitué par la France et l’Angleterre auxquelles se joindraient la Belgique, la Hollande et les Scandinaves et peut-être l’Italie et l’Allemagne nouvelle. Cette attitude du Labour n’est pas nouvelle. Ce qui peut surprendre, c’est qu’elle ait reçu une complète approbation dans un article de notre journal officieux Le Monde.

 

Politique Française

Qu’on nous permette d’exprimer notre avis : rien ne serait plus dangereux, plus contraire à nos intérêts, qu’une politique Franco-Anglaise qui ne recevrait pas l’appui total des Etats-Unis. Déjà trop faible en face de l’Allemagne, l’alliance Franco-Anglaise l’est encore plus devant les conflits possibles de demain. Cette faiblesse pourrait nous conduire ensemble au désastre qui, sans l’intervention américaine, se serait produit dans les deux guerres précédentes. D’autre part, les Anglais qui ont donné leur voix aux travaillistes peuvent la leur retirer un jour prochain. Le Travaillisme est une expérience dont les résultats jusqu’ici ne sont pas particulièrement brillants.

Avec leur patience habituelle et aussi leurs vues un peu courtes, les Anglais en feront l’épreuve jusqu’à ce qu’elle ait produit tous ses résultats. Si elle s’avère néfaste, ils retourneront à leurs libertés anciennes. Cette opposition du socialisme européen et du capitalisme américain n’est pas aussi radicale qu’on la représente et surtout pas définitive, au moins sous sa forme actuelle, On est plutôt porté à croire qu’elle est sur son déclin. A défaut de l’entente générale, U.R.S.S. comprise, que l’on aurait souhaitée, et la France a fait dans ce sens tout son possible – il ne saurait y avoir d’accord politique dont les Etats-Unis ne seraient pas garants. Une sorte de ligue des socialismes européens serait la plus néfaste des alliances idéologiques, suspecte aux Etats-Unis et abhorrée par l’U.R.S.S. Elle nous exposerait à tous les coups. Ajoutons que telle ne semble pas être la pensée de M. Bidault dont l’action au cours des dernières rencontres diplomatiques a reçu une très légitime approbation.

 

                                                                                                CRITON

 

Criton – 1947-05-03 – Après l’Echec

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 Le Courrier d’Aix – 1947-05-03 – La Vie Internationale.

Après l’Echec

 

Comme d’ordinaire après une conférence, une vague de commentaires vient nous prouver son utilité. On a clarifié les positions, dit-on. On a clarifié les positions, dit-on. En réalité, malgré les paroles d’espoir largement prodiguées, la réaction profonde est l’inquiétude. Et cela, tout autant chez les Anglo-Saxons que parmi les petites Nations européennes, chez les vainqueurs comme chez les vaincus et même et peut-être surtout chez les Russes que la détermination américaine a, dès le début, surpris.

 

Causes de l’échec

L’observateur impartial a quelque peine à discerner qui est responsable. Les Russes rejettent la faute sur les Anglo-Saxons. Ils en font une affaire de réparations. On nous avait promis dix milliards de dollars à Potsdam, sur la production courante de l’Allemagne. On nous les refuse pour que les contribuables anglais et américains n’aient pas à payer un léger impôt pour nourrir les Allemands. Qu’est-ce que cela au regard de nos 500 milliards de dollars de destructions ?

La situation intérieure est si grave en Russie par suite de la pénurie d’outillage que cette question de réparations est plus sérieuse qu’elle ne semble. Dans ce gouffre qu’est la Russie, toutes les ressources tirées des pays conquis, le travail des prisonniers, l’équipement des usines fondent ou se perdent. L’ouvrier russe est mécontent et s’il est capable de prodiges quand il est possédé par l’enthousiasme, son rendement devient nul s’il est de mauvaise humeur.

Du côté américain, que s’est-il passé ? Sont-ils venus à Moscou pour s’entendre ? Le message Truman sur l’assistance à la Grèce et la Turquie, les motifs qui l’accompagnaient étaient une singulière préface à une conversation amicale. Ils ont voulu mettre la Russie au pied du mur. La Russie n’a pas cédé. Il se peut que les Américains aient escompté ce résultat et n’en soient pas fâchés. N’oublions pas que leur armée fond tous les jours vingt-mille soldats de moins  par mois ; des mesures militaires doivent être prises, des crédits demandés. Il n’est peut-être pas mauvais que l’opinion soit émue et que 75% des Américains croient à une troisième guerre.

 

L’Affaire de la Fusion de Zones

Le rapprochement avec la France a été signalé, et par Marshall et par Dulles, comme un des résultats de la conférence. Nous avions annoncé sur la foi de renseignements quasi officiels qu’à côté de l’accord du charbon, on s’était entendu sur la fusion prochaine de notre zone d’Allemagne avec l’Anglo-Américaine. Puis ce fut le silence. Ni démenti, ni confirmation. Peur de l’opinion en France sans doute. En réalité, des accords existent qui deviendront publics quand les esprits y seront préparés. Cette évolution de la politique française largement commentée à l’étranger a été, comme par un accord tacite, passée sous silence ici. La presse n’est-elle libre qu’à Aix ?

 

Où l’on Reparle de Von Paulus

L’Agence Anglaise Exchange s’occupe à nouveau des généraux allemands prisonniers des Russes dont Paulus et Seydlitz qui seraient à la tête d’école d’administration et d’entraînement pour les officiers et les soldats de la Wehrmacht appelés peu à peu à des postes importants. Dans le cas où l’unité allemande pourrait se reconstituer, les cadres en seraient formés, tout prêts à fonctionner, par les éléments militaires dits de « l’Allemagne libre » et les partisans politiques du leader communiste Wilhelm Pieck. Il n’est pas certain que tout cela soit vrai. Ce qui est sûr, c’est que de nombreux nazis occupent en zone russe des postes importants que la Russie entretient, en faveur de l’unité allemande, une force où les éléments nationalistes de gauche et de droite fusionnent. Si la rupture entre Alliés devient définitive et que la frontière militaire passe au milieu de l’Allemagne, la zone de l’Ouest se trouvera menacée par la propagande d’infiltration et l’organisation militaire de la zone soviétique. Si ce n’est déjà fait.

 

Les Plans Américains

Le Département d’Etat, après l’échec de la conférence, nous annonce des projets d’assistance aux pays ruinés par la guerre, mais qui évidemment devront fournir des garanties. La famine de crédits sera utilisée à des fins à la fois politiques et économiques. L’idée profonde (qui soit dit en passant pour ceux qui ont feint de le comprendre mal est aussi celle de Wallace), l’idée est que le conflit entre les deux mondes, l’Anglo-Saxon et le Soviétique, peut se résoudre pacifiquement, si le premier relève tous les pays qui se confieront à lui, tandis que l’autre bloc sombrerait dans la misère. La force d’attraction de la prospérité serait telle que la paix serait sauvée, mais pour cela il faut un plan, et un plan dont on surveille l’exécution. La tâche est énorme et dépasse peut-être la puissance même immense des Etats-Unis.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-04-26 – Epilogue à Moscou

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Le Courrier d’Aix – 1947-04-26 – La Vie Internationale.

 

Epilogue à Moscou

 

Il semble bien que le sort en soit jeté. On ne s’attend pas à un accord de dernière heure à Moscou. Les Conséquences de cette rupture morale ne peuvent être que considérables. Déjà le premier résultat, le seul de la conférence, vient de paraître : la nouvelle attitude française.

 

L’Accord sur le Charbon et la Fusion des Zones

Depuis la libération, la France a fait l’essai de deux politiques, la première devait être celle d’une grande puissance forte de sa participation à la victoire, de son prestige moral, de son empire ; la seconde, plus modeste visait à tenir une position neutre entre les Grands devenus adversaires, et jouer entre les deux camps la médiation. Nous avons dit en leur temps ce qu’on pouvait penser de l’un et de l’autre. La politique de grandeur succomba sous la dureté des faits. Notre faiblesse économique, la confusion des tendances idéologiques, la fragilité peut-être inconsidérément provoquée de notre empire. La seconde ne pouvait être que stérile, voire dangereuse. Notre poids était trop léger au regard des forces en présence. Loin de nous obtenir les avantages escomptés de « l’honnête courtier », elle nous exposait à tous les coups. L’incident de Moscou, le dernier en date quand Molotof nous refusa la Sarre, est venu achever la démonstration. Force est bien d’en venir à la troisième, celle de la collaboration occidentale. Certes, elle n’est ni sans risques, ni sans inconvénients. Mais la politique est le choix entre des maux. Elle est surtout la seule possible : la logique des faits est plus forte que tous les plans. On aurait évité bien des difficultés en s’y résignant dès 1944 et mieux encore dès 1942.

Un accord a donc été conclu entre la France et les puissances Anglo-Saxonnes en dehors de la Russie sur trois points essentiels :

  1. La répartition des excédents exportables du charbon de la Ruhr ;
  2. L’attribution à la France du charbon de la Sarre ;
  3. La fusion s économique de la zone française d’Allemagne avec la zone anglo-américaine.

Cet alignement soudain de la politique française a surpris un peu l’opinion. Elle n’est pas sans relation avec certaines éventualités à l’intérieur. Les Américains voudront-ils comprendre qu’il n’est pas sans relation avec certaines éventualités à l’intérieur. Les Américains voudront-ils comprendre qu’il n’est pas besoin de changer de berger pour s’entendre ? Du côté Russe, pas de réaction à prévoir.

Il y a cela de bon au Kremlin qu’on n’y est ni sentimental ni rancunier. On tue ses amis, on embrasse ses ennemis, suivant la tactique.

 

Le Traité Anglo-Soviétique

Staline, on s’en souvient, voulait amender le traité d’alliance Anglo-Soviétique. On se demandait ce qu’il y voulait ajouter. Voici la clause : les deux gouvernements s’engagent « à exclure la participation de chacun dans tout bloc ou action engagée contre l’autre sous quelque forme que cette participation puisse être déguisée ». Rien moins que d’exclure toute entente ou action commune entre Anglais et Américains. Aucun gouvernement britannique ne signera cela. Mais Bevin est mis dans l’embarras. Les « rebelles » travaillistes et le grand pontife du parti Laski ont donné de la voix pour que la politique anglaise ne soit pas davantage liée à l’américaine et pour réclamer une entente avec la Russie. Mais Attlee tient bon pour son ministre.

 

Le Prêt-Bail

Les Américains ont répondu comme de coutume à l’intransigeance soviétique en présentant la facture, celle du prêt-bail, assez ronde. Mais les Russes avant de discuter ont réclamé des fournitures pour 16.700.000 dollars promis par les Etats-Unis et qu’on avait oublié d’expédier ? Il s’agit précisément de matériel pour l’industrie pétrolière. Le gouvernement américain ne veut pas renier sa signature et il adjure le Congrès d’ordonner cette livraison. Mais le Congrès en la matière est souverain. S’il refuse, le gouvernement n’en peut mais –désolé évidemment.

 

Et Maintenant

Les Russes, tout au long des débats, se sont efforcés de persuader leur peuple des résultats obtenus. La radio commentait fidèlement article par article les clauses de détail sur lesquelles on s’était entendu. Les autres, disaient-ils, ont été réservés. Ils veulent donner l’impression que la conférence de Moscou n’est pas un échec, mais un prologue fructueux à toute une série de colloques ultérieurs. On parle déjà d’une nouvelle réunion des quatre ministres en juillet. Les Russes se trouveraient fort bien de discussions interminables qui leur permettraient de faire durer le statu quo pendant des années, tirer pendant ce temps le maximum des pays occupés, les laisser peut-être ensuite complètement vidés ou au contraire, s’ils se sentaient eux-mêmes assez forts, les annexer définitivement. Mais que vont faire les Américains ?

Faut-il prendre au sérieux le mot de Vandenberg à propos du prêt à la Grèce et à la Turquie. « C’est la dernière tentative pour faire triompher notre point de vue avant de recourir à la guerre ».

 

                                                                                      CRITON

Criton – 1947-04-19 – Le Langage de Cassandre

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Le Courrier d’Aix – 1947-04-19 – La Vie Internationale.

 

Le Langage de Cassandre

 

Péril Economique

Ce titre est de M. Lippmann ; le péril dont il parle n’est pas seulement politique, mais économique. Chaque jour, malgré les paroles d’espoir, on se rend mieux compte de l’incapacité des pays d’Europe à réaliser leur reconstruction. Chaque jour, une sorte de gouffre se creuse, plus large entre les besoins et les moyens. Non seulement une aide extérieure est indispensable, même pour l’Angleterre, mais cette aide risque d’être inefficace, comme elle l’a été jusqu’ici, si une large fédération économique des Etats Occidentaux ne se constitue pas au plus tôt, sous l’égide des Etats-Unis d’Amérique. Cette tâche sera d’autant plus urgente que la rupture définitive à Moscou entre les deux mondes paraît bien probable, malheureusement.

 

A Moscou

Cette rupture, on doit le dire, rien de sérieux n’a été fait ni du côté russe, ni du côté américain pour l’empêcher ; l’obstruction de Molotof et le discours Truman ne rendaient pas le terrain favorable. Cette malheureuse conférence de Moscou qui entre dans sa sixième semaine sans le moindre résultat, est peut-être la plus stérile de toutes les rencontres internationales depuis quarante ans, et ce n’est pas peu dire. En dernière heure, a eu lieu enfin une entrevue Marshall-Staline, dont rien n’a transpiré. Ce dernier espoir paraît néanmoins bien léger. Si l’on doit en rester là, non seulement rien n’est résolu, mais toute conversation ultérieure paraît inutile. On en serait arrivé à une rupture diplomatique morale entre les Etats-Unis et la Russie. Une phase nouvelle commencerait, assez analogue à la « drôle de guerre » de 1939-40. Du côté russe, on a pensé que le précédent recul en Perse, suivi aujourd’hui d’une seconde étape, amorcerait une série qui ferait perdre à l’U.R.S.S. son prestige, déjà ébranlé par la misère. Un ou deux milliards de dollars, à supposer qu’on les obtint, ne résoudraient pas le problème économique soviétique. Du côté américain, l’opinion est bien arrêtée : on ne peut pas s’entendre avec les Russes. Il faudrait de fortes évidences pour les faire changer d’avis.

 

Les Débats de Washington

C’est ce qui se dégage des débats qui ont eu lieu au Sénat américain à l’occasion du prêt à la Grèce et à la Turquie. Il s’est dit beaucoup de sottises comme dans tous les Parlements ; mais la plupart des orateurs admettent, d’un cœur d’ailleurs léger, que la 3ème guerre mondiale est commencée. Ils ne voient pas d’issue politique.

 

La Tournée Wallace

Wallace est en Europe : il va prononcer une série de discours contre la politique américaine. Il y a aux Etats-Unis une opinion très nombreuse et très forte en faveur de la politique Truman. Tout comme Elliott Roosevelt, Wallace ne représente que lui-même. Les arguments sont loin d’être négligeables et beaucoup d’aperçus sont profonds : on n’en finit pas avec une idéologie qui présente aux masses plus d’une séduction par l’appel aux armes. Pour répondre au communisme il faudrait organiser la prospérité et montrer par les faits que la méthode américaine l’emporte en résultats. Ces arguments malheureusement ont déjà servi à propos d’Hitler, et avancés par des hommes de même tendance que Wallace. Ils n’ont guère de poids dans un conflit d’impérialisme comme le présent.

 

La Sarre

La nouvelle que les Russes s’opposaient au rattachement de la Sarre à l’économie française que les Anglais et les Américains nous accordaient, a soulevé une vive indignation. A tort d’ailleurs, car on savait depuis longtemps que la Russie refuserait une modification quelconque des frontières de l’Ouest ; les communistes en Sarre étaient les seuls à s’opposer à l’union économique avec la France. La Russie n’a pas agi par hostilité à l’égard de la France. La Radio de Moscou est pleine de sympathie pour notre pays. On nous représente comme des originaux, incorrigibles libertaires dont le génie est plein de promesses encore, mais qui ont cessé d’être en tant que nation d’amis une influence quelconque dans le monde. L’U.R.S.S. ne modifiera en rien son jeu en notre faveur. Une promesse a été faite au peuple allemand, que le jour où il serait libéré des Anglo-Saxons et constituerait une république communiste, son intégrité territoriale lui serait rendue, y compris une bonne part des territoires cédés aux Polonais. Jusque-là, on s’opposera à tout changement favorable aux Occidentaux.

Nous saurons d’ici quelques semaines si la Russie accepte le challenge lancé par les Etats-Unis. Il faudra alors que la France en tire les conséquences qui s’imposent. C’est pourquoi la politique intérieure domine pour nous l’extérieur en ce moment.

 

                                                                                                CRITON

Criton – 1947-04-12 – Tension

ORIGINAL-Criton-1947-04-12

Le Courrier d’Aix – 1947-04-12 – La Vie Internationale.

 

Tension

 

La Conférence dure depuis quatre semaines. Elle en durera encore deux ou trois peut-être. M. Marshall est devenu patient ; toujours « rien à signaler ». Nous avons épargné à dessein à nos lecteurs le détail des discussions : gouvernement central allemand, réparations, un labyrinthe. Derrière les confuses palabres, un grand drame se dessine.

 

L’Attitude Russe

Malgré leur faiblesse économique, les Russes, non seulement n’ont rien cédé, mais ont intensifié leur effort offensif. Sous prétexte d’une fausse interview de Staline publiée par un journal grec, l’ambassadeur soviétique à Athènes a été rappelé ; les guérillas du Nord ont reçu des renforts. La Russie publie son budget militaire pour 1947 ; treize milliards de dollars quatre fois le budget total de la France, déficits et scandales compris. (Celui des Etats-Unis n’excède pas 11 milliards et demi de dollars !). Même si l’on ne prend pas ce chiffre au sérieux, il est certain que le développement de l’aviation absorbe une bonne partie, sinon la principale de l’activité industrielle soviétique. Dans la lutte souterraine, les derniers faits sont l’incendie des pétroles de Haïfa, la révolte à Madagascar, l’attaque du camp et des stocks de guerre américains en Chine par les communistes. Enfin, les grèves des mineurs de la Ruhr, suivies de grèves de la faim en zone britannique et en zone américaine d’Allemagne ; la grève des dockers de Mannheim devait couper l’arrivée des vivres.

 

Nouveaux Discours Américains

Il faut dire que les Etats-Unis ne sont pas en reste, loin de là. La campagne alarmiste bat son plein. Le danger bolchévique est analysé sous tous ses aspects, avec toutes les ressources de la technique scientifique et publicitaire. On a fait des progrès depuis « l’homme au couteau entre les dents ». Le président Truman, devant les critiques adressées à son fameux discours du 12 mars, l’a répété encore plus nettement, s’il se peut, pour Pâques. On a surtout remarqué l’allusion à la politique d’avant-guerre et à la capitulation de Munich : « Nous avons vu jadis l’agression des faibles par les forts ouvertement par l’usage des armes, secrètement par l’infiltration. Nous savons comment cela finit ». Le sénateur Vandenberg à son tour a apporté l’appui des républicains aux paroles du président.

 

L’ O.N.U.

 

« L’O.N.U., a dit Truman, est impuissante parce que le veto la paralyse. Nous devons suppléer à son activité. Par-là, nous la renforçons au lieu de l’affaiblir », Le veto, en effet, fut une idée de Roosevelt qui craignait qu’en certaines matières l’isolement des Etats-Unis par les petites nations réunies ne profitât à ses adversaires anglais ou russes ; ce veto a servi aux soviétiques à réduire l’O.N.U. à l’impuissance. Il y a plus : le président Trygve Lie fut élu, on s’en souvient, par la Russie et ses satellites contre le candidat des Anglo-Saxon. Très actif et prompt à l’interview,  il a mené depuis contre la politique américaine une guerre très bien dissimulée mais très habile. En dernier lieu quand l’O.N.U. envoya cet hiver une commission d’enquête aux frontières Nord de la Grèce avec le consentement de la Russie, Lie délégua son compatriote et ami le colonel Lund qui passe pour avoir avec Moscou des relations très étroites ; cette commission qui devait servir d’épreuve pour l’activité impartiale et pacificatrice de l’O.N.U. fût au contraire le théâtre d’intrigues invraisemblables où s’opposèrent outre Lund, le représentant russe Lavrichev et le Polonais qui l’accompagnait, au clan adverse dirigé par l’américain Ethridge. La commission coupée en deux groupes n’aboutit qu’à compliquer le désordre.

 

Conclusion

Dans ces conditions Truman dit : « Non seulement nous devons aller de l’avant, mais devancer les événements ». Que prévoir ? On peut toujours espérer un arrangement au dernier jour. Le fait que la conférence se prolonge donne consistance au bruit de négociations russo-américaines. Les Russes consentiraient à évacuer l’Autriche et à rendre à l’Allemagne son unité économique contre un crédit en dollars important. Nous persistons à penser que l’état précaire de l’économie russe imposera des accommodements. Personne ne pense cependant que la trêve soit très durable, et l’idée d’une guerre préventive pourrait prendre force chaque jour aux Etats-Unis.

Ce serait, hélas, dans la logique des événements dont nous essayons depuis deux ans de distraire quelque motif d’espoir.

 

                                                                                                CRITON

 

 

Criton – 1947-04-05 – Piétinements

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Le Courrier d’Aix – 1947-04-05 – La Vie Internationale.

 

Piétinements

 

La Conférence de Moscou est dans sa quatrième semaine. Rien d’essentiel n’a encore été décidé. On mesure ce qu’un échec, même atténué par des promesses de conversations nouvelles, comporte de risque pour la paix. Certes, comme le reconnaissait Staline lui-même, personne n’est aujourd’hui en état de se battre ni moralement, ni matériellement, mais le monde ne peut plus prospérer ni même vivre sans l’espoir d’un apaisement général.

 

Evolution Américaine

Le discours Truman qu’aux Etats-Unis on avait généralement approuvé est aujourd’hui plus discuté. On se demande s’il aura éclairci ou aggravé la situation. Deux sortes de reproches : pourquoi n’avoir pas chargé l’O.N.U. de secourir la Grèce et la Turquie plutôt que de faire assumer aux Etats-Unis cette tâche dangereuse ? En agissant de sa propre initiative et sans consulter les autres nations, l’Amérique encourt le reproche qu’elle adresse aux Russes de pratiquer la politique de force. A cela la Maison Blanche répond : l’O.N.U. n’a pas d’argent, ni d’armes. Son prestige est incertain encore et le veto la rend impuissante. On vient de le voir ces jours-ci encore quand Gromyko a empêché l’aboutissement de la requête britannique qui accusait, preuves en mains, l’Albanie d’avoir miné le détroit de Corfou.

 

Le Plan Lippmann

Seconde critique développée par Walter Lippmann dans un article très remarqué : « Esquisse d’une politique réaliste ». Une croisade, dit-il en substance, est une aventure. Truman « challenge » l’Union Soviétique sans préciser ce qu’il en attend. Même si nous sommes en position de dicter nos conditions, il faut les énoncer et ne pas en rester aux menaces vagues. En fixant nos buts un accord est possible. Notre objet immédiat est d’abord de stopper l’expansion russe. Pour cela, il eut été préférable, au lieu d’armer la Grèce et la Turquie, de dire franchement aux Soviets : « Nous garantissons l’intégrité territoriale des deux pays et nous ne tolérons en Grèce aucune pression politique ou militaire ». En Europe Centrale, nous devons exiger l’évacuation de l’Autriche, de la Hongrie et de la Roumanie. Si les partis communistes continuent à agir dans ces pays, à recevoir des directives et des subsides de Moscou, du moins ne seront-ils pas aidés par l’Armée Rouge. Il faut en outre, une constitution allemande qui répartisse la souveraineté du pays entre les divers états et empêche la formation d’un IVème Reich, susceptible de conspirer contre les Russes ou contre les Américains, suivant les circonstances.

Ces points acquis, les questions de reconstruction seraient plus aisément résolues.

Ce plan Lippmann exprime bien ce que les Américains considèrent comme le minimum indispensable à l’établissement de la paix. Mais peut-on espérer qu’ils l’obtiendront par des négociations ? On se pose alors la question Wallace que nous évoquions en tête de notre premier article : vient-on à Moscou pour s’entendre ou pour s’assurer de gagner la prochaine guerre ?

 

La Lutte Souterraine

Tandis qu’à Moscou on s’enlise, selon l’expression de Marshall, dans des discussions secondaires, la lutte sur le plan politique est plus âpre que jamais. L’épuration des éléments communistes dans l’administration annoncée à Washington commence aussi à Londres ; les services de renseignements seraient truffés d’espions ; la cinquième colonne est partout, dit-on. Les grèves de la Ruhr, les manifestations d’ouvriers contre l’occupation anglaise, le détournement des vivres destinés à la population, sont mis au compte des agents soviétiques. On leur attribue les incendies multiples de navires qui se produisent dans les chantiers anglais et les accidents suspects dans l’aviation, la perte d’un navire américain dans les eaux yougoslaves etc. Les Russes de leur côté accusent les Anglo-Saxons de soutenir les partisans polonais et les bandes ukrainiennes qui viennent d’exécuter le ministre polonais Swierczewski et toute sa suite. Enfin, on s’inquiète à Moscou du projet américain d’établir une grande base navale en Crète pour laquelle 100 millions de dollars sont déjà prévus. La défiance mutuelle n’a fait que s’accroître.

 

Le Sort de Bevin

  1. Bevin devait quitter le ministère des affaires étrangères depuis longtemps. Bien que pressé par l’aile gauche du parti travailliste M. Attlee, nous l’avons vu en son temps, avait très courageusement résisté, mais il était clair que Bevin ne durerait pas longtemps au Foreign Office. Les 70 travaillistes qui viennent de refuser à leur propre gouvernement de voter la loi sur la conscription parce que les « forces armées britanniques ne serviraient qu’à soutenir l’impérialisme américain », ces députés reprochent à Bevin de défendre une politique traditionnelle, celle de l’intérêt national, exactement comme le ferait Churchill, au lieu d’une politique de désarmement et de collaboration avec la Russie qui éviterait à l’Angleterre d’être à la remorque des capitalistes américains. Deux candidats à la succession de Bevin : Dalton, l’actuel ministre des finances, ambitieux, austère, et Morrison qui a la confiance des extrémistes. La politique britannique sera-t-elle modifiée ? En apparence, peut-être, mais il est peu vraisemblable qu’Albion veuille se suicider. Tous les événements montrent qu’une épreuve de force se joue dans le monde, épreuve idéologique autant que militaire qui se manifeste diversement presque en tous points du globe, à Madagascar, en Indo-Chine, en Chine, aux Indes, en Palestine, en Grèce sous une forme plus ou moins sanglante, en Turquie, en Corée, en Pologne , en Iran sous forme politique ; à Moscou enfin sous forme diplomatique.

Tout cela ne forme qu’un seul et même conflit dont l’issue décidera de la civilisation.

 

                                                                                                CRITON