Criton – 1947-04-05 – Piétinements

ORIGINAL-Criton-1947-04-05

Le Courrier d’Aix – 1947-04-05 – La Vie Internationale.

 

Piétinements

 

La Conférence de Moscou est dans sa quatrième semaine. Rien d’essentiel n’a encore été décidé. On mesure ce qu’un échec, même atténué par des promesses de conversations nouvelles, comporte de risque pour la paix. Certes, comme le reconnaissait Staline lui-même, personne n’est aujourd’hui en état de se battre ni moralement, ni matériellement, mais le monde ne peut plus prospérer ni même vivre sans l’espoir d’un apaisement général.

 

Evolution Américaine

Le discours Truman qu’aux Etats-Unis on avait généralement approuvé est aujourd’hui plus discuté. On se demande s’il aura éclairci ou aggravé la situation. Deux sortes de reproches : pourquoi n’avoir pas chargé l’O.N.U. de secourir la Grèce et la Turquie plutôt que de faire assumer aux Etats-Unis cette tâche dangereuse ? En agissant de sa propre initiative et sans consulter les autres nations, l’Amérique encourt le reproche qu’elle adresse aux Russes de pratiquer la politique de force. A cela la Maison Blanche répond : l’O.N.U. n’a pas d’argent, ni d’armes. Son prestige est incertain encore et le veto la rend impuissante. On vient de le voir ces jours-ci encore quand Gromyko a empêché l’aboutissement de la requête britannique qui accusait, preuves en mains, l’Albanie d’avoir miné le détroit de Corfou.

 

Le Plan Lippmann

Seconde critique développée par Walter Lippmann dans un article très remarqué : « Esquisse d’une politique réaliste ». Une croisade, dit-il en substance, est une aventure. Truman « challenge » l’Union Soviétique sans préciser ce qu’il en attend. Même si nous sommes en position de dicter nos conditions, il faut les énoncer et ne pas en rester aux menaces vagues. En fixant nos buts un accord est possible. Notre objet immédiat est d’abord de stopper l’expansion russe. Pour cela, il eut été préférable, au lieu d’armer la Grèce et la Turquie, de dire franchement aux Soviets : « Nous garantissons l’intégrité territoriale des deux pays et nous ne tolérons en Grèce aucune pression politique ou militaire ». En Europe Centrale, nous devons exiger l’évacuation de l’Autriche, de la Hongrie et de la Roumanie. Si les partis communistes continuent à agir dans ces pays, à recevoir des directives et des subsides de Moscou, du moins ne seront-ils pas aidés par l’Armée Rouge. Il faut en outre, une constitution allemande qui répartisse la souveraineté du pays entre les divers états et empêche la formation d’un IVème Reich, susceptible de conspirer contre les Russes ou contre les Américains, suivant les circonstances.

Ces points acquis, les questions de reconstruction seraient plus aisément résolues.

Ce plan Lippmann exprime bien ce que les Américains considèrent comme le minimum indispensable à l’établissement de la paix. Mais peut-on espérer qu’ils l’obtiendront par des négociations ? On se pose alors la question Wallace que nous évoquions en tête de notre premier article : vient-on à Moscou pour s’entendre ou pour s’assurer de gagner la prochaine guerre ?

 

La Lutte Souterraine

Tandis qu’à Moscou on s’enlise, selon l’expression de Marshall, dans des discussions secondaires, la lutte sur le plan politique est plus âpre que jamais. L’épuration des éléments communistes dans l’administration annoncée à Washington commence aussi à Londres ; les services de renseignements seraient truffés d’espions ; la cinquième colonne est partout, dit-on. Les grèves de la Ruhr, les manifestations d’ouvriers contre l’occupation anglaise, le détournement des vivres destinés à la population, sont mis au compte des agents soviétiques. On leur attribue les incendies multiples de navires qui se produisent dans les chantiers anglais et les accidents suspects dans l’aviation, la perte d’un navire américain dans les eaux yougoslaves etc. Les Russes de leur côté accusent les Anglo-Saxons de soutenir les partisans polonais et les bandes ukrainiennes qui viennent d’exécuter le ministre polonais Swierczewski et toute sa suite. Enfin, on s’inquiète à Moscou du projet américain d’établir une grande base navale en Crète pour laquelle 100 millions de dollars sont déjà prévus. La défiance mutuelle n’a fait que s’accroître.

 

Le Sort de Bevin

  1. Bevin devait quitter le ministère des affaires étrangères depuis longtemps. Bien que pressé par l’aile gauche du parti travailliste M. Attlee, nous l’avons vu en son temps, avait très courageusement résisté, mais il était clair que Bevin ne durerait pas longtemps au Foreign Office. Les 70 travaillistes qui viennent de refuser à leur propre gouvernement de voter la loi sur la conscription parce que les « forces armées britanniques ne serviraient qu’à soutenir l’impérialisme américain », ces députés reprochent à Bevin de défendre une politique traditionnelle, celle de l’intérêt national, exactement comme le ferait Churchill, au lieu d’une politique de désarmement et de collaboration avec la Russie qui éviterait à l’Angleterre d’être à la remorque des capitalistes américains. Deux candidats à la succession de Bevin : Dalton, l’actuel ministre des finances, ambitieux, austère, et Morrison qui a la confiance des extrémistes. La politique britannique sera-t-elle modifiée ? En apparence, peut-être, mais il est peu vraisemblable qu’Albion veuille se suicider. Tous les événements montrent qu’une épreuve de force se joue dans le monde, épreuve idéologique autant que militaire qui se manifeste diversement presque en tous points du globe, à Madagascar, en Indo-Chine, en Chine, aux Indes, en Palestine, en Grèce sous une forme plus ou moins sanglante, en Turquie, en Corée, en Pologne , en Iran sous forme politique ; à Moscou enfin sous forme diplomatique.

Tout cela ne forme qu’un seul et même conflit dont l’issue décidera de la civilisation.

 

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